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Quand Washington veut enrôler Hollywood dans son combat contre l'Etat islamique

REUTERS/Mario Anzuoni.

REUTERS/Mario Anzuoni.

Des mails de Sony Pictures dévoilés par Wikileaks montrent comment un membre de l'administration Obama a proposé au studio de travailler sur un message d'artistes musulmans contre l'organisation qui fait régner la terreur en Irak et en Syrie.

Les attentats du 11-Septembre, puis les guerres d’Irak et d’Afghanistan, ont montré la fracture importante qui sépare l'hyperpuissance américaine du monde arabo-musulman. La page de la Guerre froide à peine tournée, les Etats-Unis ont dû rapidement relancer leur machine de diplomatie publique à destination, cette fois, du Moyen-Orient. Afin de séduire les opinions publiques de la région, le gouvernement américain tente un discours de séduction, et pour cela s’entoure de spécialistes de la narration pour raconter l’histoire de l’Amérique.

Le 16 avril 2015, Wikileaks a publié en version organisée les archives Sony, issues du piratage des serveurs du studio hollywoodien Sony Pictures Entertainment (SPE) en novembre 2014. On y apprend que les dirigeants de SPE n’apprécient pas forcément Barack Obama mais qu’ils sont malgré tout prêts, tout comme d’autres médias de Hollywood, à aider le gouvernement dans sa lutte contre les ennemis de l’Amérique.

La diplomatie publique est cette forme de propagande étatique ayant subi un rebranding pour donner l’impression de dialogue entre les cultures. Elle a été particulièrement forte jusqu’en 1999, date à laquelle le président Bill Clinton a fusionné son quartier général, le United States Information Agency, avec le Département d’Etat. Le «9/11» a montré qu’il était important de continuer à séduire le monde et que les thèses de Francis Fukuyama sur la fin de l’Histoire étaient un peu hâtives.

Un des meilleurs alliés historiques de Washington

Nombreux ont été les ratages des patrons de la diplomatie publique américaine, notamment sous la publicitaire Charlotte Beers et sa campagne Shared Values Initiative, jugé condescendante et peu professionnelle. Les patrons de la diplomatie publique américaine ont donc une durée de vie assez courte, et un profil souvent différent. Si Evelyn S. Lieberman, la première titulaire du poste de sous-secrétaire d’Etat à la diplomatie publique et aux affaires publiques entre 1999 et 2001, était une fonctionnaire qui a commencé aux côtés de Hillary Clinton, Karen Hughes (2005-2007) était une ancienne journaliste et Tara Sonenshine (2012-2013) une professeure d’université. On note que sept patrons de la diplomatie publique américaine sur neuf ont été des femmes, peut-être pour accentuer le côté séduction de la diplomatie publique? La thèse serait difficile à défendre et le nouveau spécialiste de la séduction du gouvernement américain est en tout est un homme.

Richard Stengel a d’abord été journaliste, puis est devenu chef d’édition du magazine Time à partir de 2006. Le 12 septembre 2013, il a quitté l’hebdomadaire pour devenir le responsable de la diplomatie publique de l’administration Obama. On le connaissait principalement pour sa biographie de Nelson Mandela sortie en 1995 et qu’il a écrite en collaboration avec l’ancien président sud-africain; on le retrouve en charge de l’image de marque des Etats-Unis, mise à mal dans le monde par les terroristes de l'organisation Etat islamique ainsi que par la machine de communication du Kremlin.

Stengel ne bénéficie plus de l’aura magique d’Obama, dont la cote baisse sérieusement dans le monde entier. Alors que ses prédécesseurs ont misé sur le dialogue interculturel ou le financement de chaînes de télévision de propagande comme Alhurra, il décide de se tourner vers l’un des meilleurs alliés historiques de Washington, Hollywood, bien que l’industrie cinématographique de la Côte Ouest soit réputée peu docile à l’endroit du pouvoir politique.

«Qui est le Bob Geldof musulman?»

Richard Stengel écrit pour ce faire une série d’emails, entre le 26 août et le 15 septembre 2014, à Michael Lynton. Celui-ci est non seulement le patron du puissant studio Sony Pictures Entertainment, mais également un membre du Council on Foreign Relations, un puissant think tank libéral spécialisé en politique étrangère. Les deux hommes trouvent des intérêts communs dans une collaboration et échangent quelques emails qu’on peut retrouver sur Wikileaks. Voici une traduction de leur échange:

Richard Stengel: J’ai une idée à partager avec vous qui sort de l’ordinaire et qui sera peut-être mauvaise. Une des choses que l’on me demande de faire est de travailler sur un message anti-Etat islamique. Ma question est, qui est le Bob Geldof musulman? Et s’il y avait un concert/vidéo We Are the World musulman anti-Etat islamique? Il pourrait comporter des artistes musulmans du monde entier ainsi que des stars du hip-hop. Ce ne pourrait et devrait évidemment pas être une initiative du gouvernement américain, mais ça pourrait avoir de l’impact dans le monde entier. Bordel, il y a seulement 1,5 milliard de musulmans sur la planète et il y a une tradition musicale très riche. Rigolez un bon coup et après, dites-moi ce que vous en pensez.

 

M.L.: Cat Stevens

 

R.S.: Ah, parfait. Vous avez des contacts avec lui? J’écris depuis l’aéroport de Jeddah sur le chemin du retour.

 

M.L.: Ouais, je viens de le voir, il vit à Dubaï.

 

R.S.: Vous pensez qu’il pourrait faire ce que je propose?

 

M.L.: Ouais, il pourrait, je peux demander avec plaisir à son agent, David Wirtschafter, vous voulez que je lui demande?

 

R.S.: On en parle d’abord.

 

M.L.: Appelez moi quand vous voulez.

On se saura pas encore si le chanteur anglais Cat Stevens, rebaptisé (sic) Yusuf Islam en 1977, a été contacté ou s’il aurait accepté la mission. La diplomatie publique américaine souhaite en tout cas mettre en avant de «bons musulmans», en paix avec le système et qui pourraient contribuer à promouvoir le dialogue des cultures plutôt que les messages extrémistes d’ISIL/ISIS/Daech.

Richard Stengel continue sa conversation avec Michael Lynton le 15 octobre:

M.L.: Super de vous voir hier. Comme vous pouvez le voir, nous avons beaucoup de défis à relever pour contrer les versions de l'Etat islamique au Moyen-Orient et celles des Russes en Europe centrale et de l’Est. Dans les deux cas, il y a des millions et des millions de gens dans ces régions qui sont exposés à une version déformée de la réalité. Et ce n’est pas quelque chose que le Département d’Etat puisse faire tout seul. Suite à notre conversation, j’aimerais rassembler un groupe de dirigeants de médias qui pourraient nous aider à penser à de meilleures façons de répondre à ces défis. C’est une conversation à propos d’idées, de contenu et de production, à propos de possibilités commerciales. Je vous promets que ce sera intéressant, fun et qu’on y trouvera notre compte. Bien à vous, Rick.

 

R.S.: Ok, alors les participants seront James Murdoch [fils de Ruper Murdoch et patron de 21st Century Fox, ndlr], Drew Guff, David Goldhill, moi, Andy Bird (Disney), Phil Kent (ancien de Turner) Ce sera suffisant?

Hollywood contre les nazis ou «l'Empire du mal»

Stengel va donc échanger avec plusieurs membres influents d’Hollywood afin de voir comment le gouvernement pourrait collaborer avec les médias américains. L’idée, ici, n’est pas nouvelle mais elle peut être efficace. Hollywood était rentré en guerre contre les nazis dès 1939, bien avant le gouvernement américain, et des réalisateurs comme Frank Capra ou John Huston avaient contribué à l’effort de propagande gouvernemental. Par la suite, le maccarthysme a grandement contribué à tendre les relations entre les deux pouvoirs, le politique de la Côte Est et celui des images de la Côte Ouest.

Pendant la Guerre froide, la présidence de Ronald Reagan a su à nouveau utiliser le cinéma pour promouvoir son message contre «l’Empire du Mal», notamment dans des films comme Moscow on the Hudson (1984) ou Top Gun (1986). L’armée américaine a régulièrement collaboré sur des productions nécessitant son concours et la présentant de façon positive. Enfin, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, l’équipe de George W. Bush a mise en place une Arts and Entertainment Task Force destinée à enrôler Hollywood et l’industrie culturelle et artistique en général dans la lutte contre le terrorisme et les ennemis de l’Amérique.

Les emails échangés entre Stengel et Lynton ne constituent donc pas une nouveauté, mais ils montrent sans contestation possible la collusion des pouvoirs et des intérêts aux Etats-Unis. La notion de privé et de public semble bien mince; patriotisme et sens des affaires sauraient donc agréablement se mélanger. On peut et doit s’alarmer de cette situation mais il serait vain d’accuser les Etats-Unis seuls de pratiquer la confusion des genres. La France n’est pas très différente dans sa conception de la culture au service du rayonnement hexagonal: on attend toutefois des sources Wikileaks pour s’en convaincre de façon irréfutable sans tomber dans la théorie du complot.

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