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Jean Imbert, le goût du cinéma: à chaque film son menu

Jean Imbert, grand gagnant de Top Chef, est aussi cinéphile | MK2 Cinéma

Jean Imbert, grand gagnant de Top Chef, est aussi cinéphile | MK2 Cinéma

Le chef cuisinier se dit très «cérémonial du film». Il aborde les deux univers souvent mêlés de la nourriture et du grand écran lors d'un entretien tablette, dans lequel les questions sont agrémentées de vidéos. Aller-retour entre pellicule et émulsion.

Gagnant de la troisième saison de Top Chef, Jean Imbert aurait pu se contenter de gérer son restaurant du XVIe arrondissement parisien tout en peaufinant son image de gendre idéal à coup d’apparitions télévisuelles. Mais le trentenaire touche-à-tout, souvent catalogué cuisinier des stars (De Niro est un habitué de ses cuisines), ne se contente pas d’agiter des casseroles. Il tente de rassembler depuis quelques mois sa passion culinaire à une autre, moins connue: le cinéma.

En collaboration avec MK2, dans la petite salle de projection du Palais de Tokyo, il propose chaque mois un ciné-club gastronomique avec au programme un film culte et un menu concocté spécialement pour l’événement. Après Lawrence d’Arabie, Les Dents de la mer, Rio Bravo ou La Mort aux trousses, qui ont déjà émoustillé les papilles de quelques privilégiés, l’occasion de passer au grill ce cinéphile gastronome, et de tenter de lui soutirer quelques recettes, était trop tentante pour y résister. Garçon, dix extraits s’il vous plaît!

Tabou suprême, l’anthropophagisme irrigue discrètement un pan horrifique du cinéma (Massacre à la tronçonneuse, Cannibal Holocaust, Le Silence des agneaux). Pour celui qui propose des menus en lien avec les films qu’il diffuse, on ne pouvait pas éviter d’évoquer cette chair subversive, aussi bien à l’écran que dans l’assiette. Un extrait de la série Hannibal, qui suit les débuts criminels (et culinaires) du Dr Lecter s’impose.

 

Il a l’air mythique cet extrait mais ce n’est vraiment pas pour moi. Je regarde très peu de séries et j’ai du mal avec les films d’horreur. Seven m’a empêché de dormir pendant un mois alors, avec Hannibal, je crois que je suis mal barré.

Si on devait faire un repas avec des images comme ça, ce serait hyper ambigu mais très drôle. Avec la projection des Dents de la mer, quand on amenait le poisson cru alors que les gens se faisaient dévorer par le requin, il y avait déjà des réactions bizarres dans la salle. Là, c’est vraiment trash, mais j’aime bien l’idée de la minutie, le côté esthète avec la chair humaine.

Mais, avec ce menu-là, je suis pris de cours… Rien que King Kong, avec l’évocation du cannibalisme, ça m’avait déjà choqué. J’ai préféré la scène dans Indiana Jones et le Temple maudit avec la cervelle de singe ou l’omelette dans Le Dîner de cons –elle m’a toujours fait délirer cette séquence.

Et la première fois où Chaplin parle dans Les Temps modernes, c’est dans une salle de restaurant. C’est magique! Ces scènes ont dû forger inconsciemment un goût pour cet univers.

Face aux scandales alimentaires, à l’opacité forcenée de l’industrie agroalimentaire et à la malbouffe, l’avis d’un chef peut-il faire la différence? Autant dire que l’extrait du documentaire Notre pain quotidien a enflammé Jean Imbert.

 

J’ai mille choses à dire. J’avais 17 ans quand je suis entré à l’école de Paul Bocuse et on était allés dans un abattoir. Toutes les filles avaient tourné de l’œil, il ne restait que deux mecs, bottes au pied dans dix centimètres de sang. Ça m’a beaucoup marqué.

Est-ce qu’on va finir comme dans Wall-E, des gros porcs dans l’espace?

Je trouve que, sur le sujet, les chefs ne s’impliquent pas assez. Il n’y a pas de voix qui porte. Pendant des années, le propos d’un chef était de faire à manger aux gens. Que les aliments provenaient de Tokyo ou de Los Angeles, cela ne posait aucun problème. Aujourd’hui, on commence à penser locavore, à respecter les saisons.

Mais, attention, il ne faut pas que cela ne soit qu’un effet de mode, l’industrialisation agroalimentaire, c’est un problème de fond, liée à l’écologie. Moi, clairement, je blackliste le saumon, le thon rouge, je ne travaille que des œufs bio. J’essaie de me comporter dans mon restaurant comme avec moi-même, mais c’est un combat quotidien. Et c’est aux chefs de montrer l’exemple. La malbouffe, ça abîme la planète et les êtres humains, ca fait un peu beaucoup quand même…

Quand on y réfléchit, on n’a aucun recul avec les produits industrialisés. Est-ce qu’on va finir comme dans Wall-E, des gros porcs dans l’espace? Nos parents et grands-parents n’avaient que des commerces de proximité, ils n’achetaient que très peu de produits transformés. Il fallait faire la cuisine.

Sans compter que cette industrialisation généralisée abîme les liens sociaux. Fini les repas en famille, l’échange. Et pourtant silence radio.

Chaque restaurateur devrait se poser des questions. On est trop consensuels. Il y a trop de gentillesse envers tous ces restaurants qui ont des micro-ondes où tout est préfabriqué. Les vrais restaurateurs devraient ruer dans les brancards car les clients ne se rendent pas compte. La publicité, c’est du greenwashing et les gens tombent dans le panneau. Mais il ne faut pas non plus taper sur la grande distribution, ils sont les premiers vendeurs de bio. C’est un sujet complexe…

Quittons la France, direction le Japon. Que pourrait bien déguster le spectateur de Lost in Translation? Vraisemblablement pas du poisson.

 

On ne va pas faire de sushi. On réduit cette gastronomie aux sushis mais c’est tellement faux. Le sushi incarne parfaitement la façon dont on a transformé un élément important d’un pays et comment sa mondialisation l’a tué. La cuisine japonaise, c’est très pointu. Les bouillons, les crèmes, la pâtisserie.

Mais le Japon doit se ressaisir. À toutes les réunions sur le climat ou sur l’extinction des espèces, ce pays botte en touche. En ce moment, les Japonais pêchent en grand nombre des baleines, ils testent en direct les taux de radioactivité et rejettent les animaux, voués à une mort certaine. C’est atroce, intolérable. Et ils épuisent aussi les stocks de thons rouges sous prétexte qu’il s’agit d’un élément ancestral de leur culture. Ils congèlent des tonnes de poissons pour les générations futures…

Quand on voit ce qu’on a fait en Méditerranée, comment les pêcheurs ont modifié leur façon de travailler, ont intégré les principes de quotas, ça montre que c’est possible.

Haut lieu de pouvoir et de conflit, sans doute pour une grande part fantasmé, les cuisines d’un grand restaurant inspirent depuis longtemps le cinéma et, récemment, même le petit écran s’y est mis, avec la série Chefs. Mais la fiction parvient-elle à représenter avec vraisemblance la réalité?

Petit, j’ai adoré Cuisine américaine, La Cuisine au beurre ou Le Grand Restaurant, mais je ne connais pas un restaurant à Paris où on porte encore des toques

 

Je n’ai pas eu l’occasion de voir cette série mais j’ai ouï dire que c’était très réaliste. Quand j’étais petit, j’ai adoré Cuisine américaine, La Cuisine au beurre ou Le Grand Restaurant, mais j’ai rapidement compris à quel point ces films ne reflètent pas la réalité. On fantasme beaucoup ce métier des grandes toques, et pourtant je ne connais pas un restaurant à Paris où on porte encore des toques…

On dit beaucoup de choses sur ce métier, comme on le lit dans la presse en ce moment. C’est vrai que c’est chaud en cuisine mais comme ailleurs. J’ai eu l’occasion de coacher Roschdy Zem pour On a failli être amies. Il était venu ici à L’Acajou car la réalisatrice Anne Le Ny voulait retranscrire fidèlement l’ambiance d’une cuisine. On a répété les gestes, les doigts dans la sauce, la rhétorique… J’ai même fait les plats, j’étais trop fier de les voir sur grand écran. Par exemple, pour Ratatouille, Disney a envoyé des équipes chez Guy Savoy; j’aurais adoré ça. Même s’il y a mille clichés, c’était assez réaliste finalement. Il paraît que Egon, le critique gastronomique, aurait été inspiré par François Simon

Difficile d’envisager le visionnage d’un blockbuster ou d’un film d’horreur sans un paquet de pop-corn. Pourtant on ne mange pas devant un Godard avec la même facilité que face à un Spielberg. La preuve par l’exemple.

 

Ce film me rappelle une anecdote. À l’époque, j’étais fan de Michael Jordan et, le jour de la sortie, c’était son dernier match de NBA. Mes potes voulaient se faire le film et le match après mais, rien qu’avec l’affiche, j’ai compris que ce n’était pas une bonne idée. Et je suis resté devant le cinéma.

Je suis très «cérémonial du film». Quand j’étais gosse, j’allais aux États-Unis pour apprendre l’anglais pendant l’été et, à chaque séance, je me faisais un pop-corn. À Paris, en revanche, je me faisais des plats. Je me souviens, pour Tout sur ma mère d’Almodovar, je m’étais amené un sandwich avec du pâté, du saucisson. J’avais choisi une séance un dimanche matin et je pensais être seul. Manque de pot, il y avait du monde et je n’ai pas osé manger…

La sensualité de la nourriture n’est plus à démontrer, comme le prouve la célèbre scène du réfrigérateur de Neuf Semaines et demie. Quel rapport Jean Imbert entretient-il avec cette mythologie érotico-alimentaire?

 

On dit qu’il y a deux choses qui gouvernent le monde: la cuisine et le sexe. C’est très intime de donner quelque chose à manger à quelqu’un. Aujourd’hui, c’est galvaudé. Mais cuisiner un aliment, le préparer, l’offrir, qu’il entre à l’intérieur de quelqu’un…

J’ai entendu Ducasse dire que la cuisine était une arme de diplomatie, elle est peut-être aussi une arme de séduction. Inviter une fille au restaurant, ce n’est pas très sensuel; l’inviter chez soi et lui préparer un plat, là, on est dans la séduction! Mais je tairai mes recettes secrètes! Cet extrait, ça me rappelle le blind-test des abats crus sur Top Chef. Un grand moment, nettement moins excitant que celui-ci!

L’amitié qu’on lui prête avec Robert De Niro imposait une question sur l’acteur-star de Martin Scorsese. Alors, Bob, il est comment?

Cuisiner pour le mec de Casino, c’était un truc impensable quand j’étais gosse. Au final, tout est très simple: on n’est plus dans l’admiration, seulement dans le partage

 

Même si j’entends les critiques qui lui sont faites aujourd’hui, je n’arrive pas à me dire qu’il fait de mauvais films. Pour moi, De Niro, c’est Raging Bull, Taxi Driver, Il était une fois en Amérique. Lui, c’est un vrai passionné de bouffe, à part les palourdes!

Je suis allé lui faire à manger à New York pendant un tournage. C’est incroyable pour moi. C’était un truc impensable quand j’étais gosse. Cuisiner pour le mec de Casino… Et au final tout est très simple: on n’est plus dans l’admiration, seulement dans le partage.

Pour le ciné-club, on a d’ailleurs hésité entre Les Affranchis et Le Parrain mais, pour des histoires de droits, on est allé sur Coppola. Les Affranchis, c’est dans mon top 10 même si, avec le recul, je préfère Casino. J’ai une nostalgie du couple Scorsese-De Niro. DiCaprio est génial, mais Bob...

Parce qu’il s’amuse chaque mois à concocter des recettes originales pour illustrer ses choix cinématographiques, on a décidé de lui soumettre quelques propositions de films. Alors on mange quoi devant La Guerre du feu?

 

Il faudrait qu’on cuisine sans électricité. J’aimerais trop faire un restaurant comme ça. Et j’adore le cru. Certains produits comme la saint-jacques ou le bar, je les trouve meilleurs crus. Je garde l’idée!

Et pour une soirée teen movie?

 

Je ferai de la junk-food avec de vrais et bons produits. Une pizza maison par exemple. Mais les jeunes sont tellement habitués aux goûts standardisés de l’industrie agroalimentaire, comme cette sauce tomate dont je tairai le nom, qu’ils risquent de ne pas apprécier. C’est ma hantise, que les enfants ne reconnaissent plus les goûts des aliments.

Et, enfin, que conseillerait-il pour visionner son film cauchemardesque Seven?

Je ne sais pas, je ne veux pas y repenser, je vais mal dormir. Il m’a tellement traumatisé! Mais, même l’appétit coupé, je suis encore gourmand!

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