Culture

Faut-il vraiment relifter la télévision française?

Natalie Lhoste, mis à jour le 24.04.2015 à 14 h 14

Les programmes de France Télévisions ne brillent pas par leur audace? Aussitôt, on s'exclame que c'est la faute des seniors, qui trônent en majorité devant le petit écran, au risque de le faire ronronner. La réalité est évidemment plus compliquée.

Vieux postes de télévision | Gustavo Devito via Flickr CC License by

Vieux postes de télévision | Gustavo Devito via Flickr CC License by

Relifter l’audience pour enrayer la chute: telle est la rude tâche qui attend Delphine Ernotte, la première présidente de l'histoire de France Télévisions. Une feuille de route dictée par la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, qui, s’appuyant sur le rapport Schwartz (portant sur «les enjeux et les missions de France Télévisions» pour les cinq ans à venir, et remis le 4 mars), rappelait récemment l’âge moyen du téléspectateur: entre 58 et 60 ans.

Eh oui, la ménagère a pris des rides. Le téléspectateur des chaînes publiques n’a plus 20 ans depuis longtemps: il a même très exactement 57,9 ans en moyenne quand il allume France 2, 60,7 ans pour France 3, 58,9 pour France 5. Il rajeunit devant France O (52,6 ans) et retombe presque en enfance devant France 4 (41,1). Ou reprend une claque en zappant sur Arte (59,9 ans en moyenne). Dure réalité!

Notons au passage que le privé s’en tire à peine mieux: TF1 fait son marché chez le téléspectateur de 50,4 ans, quand M6 draine une moyenne de 45,2 ans.

Moyennant quoi, le petit écran devient plan-plan! Mais le coupable n’aurait-il pas été un peu vite désigné?

«Nouveaux vieux»

«Aujourd'hui, on est senior de plus en plus tard, remarque Florent Dumont, directeur des études et du marketing de France Télévisions. L'âge a vieilli depuis deux ans! Les seniors ne se sentent pas vieux. La bascule se fait désormais à 66 ans et la véritable rupture vers 70 ans.»

Et le téléphage quinqua++ est moins monomaniaque qu’on ne le croit:

«Ils ont des goûts assez larges et l’œil de plus en plus aguerri. Ils aiment l'information, les émissions politiques, les grands documentaires, les programmes d'histoire, la fiction française, les jeux… Mais en même temps, ils sont ouverts à la fiction américaine, à certains divertissements, comme les Victoires de la musique version rénovée, où ils peuvent découvrir Christine and the Queens.» 

La ménagère de moins de 50 ans est une notion dépassée

Aliette de Villeneuve, responsable du pôle Contenus et marketing des programmes
à NPA Conseil

L'étude de NPA Conseil IMCA de janvier 2015, portant sur la place des seniors dans les médias (dont un volet est intitulé «Le jeunisme à la retraite»), dresse le même constat:

«La ménagère de moins de 50 ans est une notion dépassée, un produit des années 1980-90, souligne Aliette de Villeneuve, responsable du pôle contenus et marketing des programmes à NPA Conseil. Aujourd'hui, chez les seniors, il y a une dichotomie entre l'âge réel et l'âge ressenti.

 

Ces nouveaux venus sont des consommateurs encore actifs, exigeants (ils délaissent la TNT et sa téléréalité), curieux, présents sur les réseaux sociaux. Finalement, il s’agirait plus d’un clivage socio-professionnel que générationnel.»

Les «nouveaux vieux» sont tout simplement les baby-boomers et les enfants de Mai 68, dont certains ont même inventé la télé, friands de fictions et d’émissions de conso, de vie pratique comme de rendez-vous familiaux. Pas question de les négliger, d'autant que leur confortable pouvoir d'achat intéresse aussi les annonceurs…

Attente du public

Compliqué donc de capter ce public complexe tout en reliftant l’écran.

«C'est vrai, l'offre de fiction est  un peu vieillotte en France, note Nicole Collet, la productrice de Mafiosa chez Images & Compagnie. L'accès à l'offre d'Internet a façonné un certain goût chez les jeunes comme chez les seniors, développé la télé de rattrapage. L’attente en matière de contenu a changé.

 

On ne peut pas se contenter de conserver la tranche qui nous regarde, de travailler en fonction de l'attente du public. La fiction de France 3, qui marche bien, avec 14% d'audience en moyenne, est un exemple. Mais on peut rester familial, province et rural, tout en faisant plus osé et guilleret!»

Jusqu’à un certain point.

«Même si les vieilles recettes ont changé, nuance un ex-directeur des programmes de France Télé, on sait que les programmes de flux,  jeux ou magazines de consommation et vie pratique de la journée, sont destinés à un certain public, disponible à cette heure-là, et qu’en matière de séries, le choix de l’âge d’un héros est toujours déterminant.»

Je ne prendrais pas le risque de proposer un héros de série de moins de 40 ans à une chaîne publique

Christian Charret, producteur

Là encore, pas de science exacte: il y a des tentatives réussies, comme la série Candice Renoir (France 2), qui a séduit un public féminin de quinquagénaires, et des ratages, comme Tiger Lily (avec Lio, sur France 2). Le producteur Christian Charret (Zodiac media, à l’origine de Deux flics sur les docks) reste donc nuancé:

«On tient compte des gens qui regardent le programme, c’est normal. France 3 s'adresse à des seniors et l’assume. On veille aux sujets traités, avec des enjeux d'adultes, à la façon de raconter une histoire, au rythme, comme au choix du casting. Les Enquêtes de l’inspecteur Laviolette, avec Victor Lanoux, s’adresse à un public carrément âgé. En revanche, Deux flics sur les docks, sur France 2, s'adresse, elle, à une tranche d’âge entre 40 et 50 ans.

 

En tant que producteur, je ne prendrais pas le risque de proposer un héros de série de moins de 40 ans à une chaîne publique. Je ne vais pas foncer dans le jeunisme, il ne faut pas combattre des tendances inéluctables.»

Rassembler les générations

Attirer les jeunes sans perdre les vieux, l’équation est ardue.

«Davantage que rajeunir, l'idée est d'élargir le plus possible notre public, affirme Florent Dumont. France Télévisions doit s'adresser à l'ensemble de la population, rassembler plusieurs générations. Il faut lui proposer des nouvelles fictions plus rythmées, plus cinématographiques, comme les séries Chefs (5 millions de téléspectateurs), Les Témoins, Accusé et bientôt Disparue, capables d'attirer les trentenaires et les quadra tout en plaisant à un public plus âgé.»

Et de citer, parmi les dernières réussites du groupe, les grands documentaires-événements comme Apocalypse (France 2), le divertissement Prodiges (France 2), qui utilisait les codes du concours de talents comme The Voice (TF1) pour le classique, ou le magazine de France 5 La Quotidienne, parti à 0,8% d’audience et qui a triplé le score en près de deux ans en attirant de jeunes adultes.

Les papy-boomers sont bien là, devant l’écran. Alors, autant être pragmatique, comme Florent Dumont. «Ne leur dites pas qu’ils sont seniors, préconise-t-il. Ne leur parlez pas comme à des seniors. Et continuez à les séduire en renouvelant les propositions!»

Natalie Lhoste
Natalie Lhoste (4 articles)
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