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Les Républicains en désordre de bataille pour affronter Hillary Clinton

A la Conservative Political Action Conference, rendez-vous annuel des Républicains

A la Conservative Political Action Conference, rendez-vous annuel des Républicains

Les primaires américaines commencent. Face à Hillary Clinton, qui veut être la première femme présidente des Etats-Unis, une dizaine de Républicains. Des conservateurs, des libertariens, des latinos et des pro-Tea party...

Pour comprendre la droite américaine, on peut se rendre dans le New Hampshire. Le Kansas. Ou encore le Kentucky. Dans ce dernier État, on sillonne les routes des Appalaches, où les villages se succèdent, avant de rejoindre la «banlieue» de la ville incongrue de Hazard, son hypermarché WalMart et ses McDonalds. Entre-temps: une succession de maisons de retraite déshéritées, d’hôpitaux désaffectés, d’écoles désertées et surtout, la grande pauvreté.

C’est une pauvreté «blanche», celle des «white poors». Certains vivent dans des caravanes. D’autres dans des maisons déjà saisies par les banques. Certains ne se soignent plus. Des «sans-dents» n’ont pas eu l’argent pour un dentier et vous parlent édentés. Des retraités se meurent, désaffiliés. Et pourtant, mystérieusement, ces pauvres abandonnés de tous votent souvent à droite. Notamment pour le sénateur républicain Rand Paul, qui vient de se lancer dans la primaire pour la présidentielle de 2016.

L’anomalie libertarienne

Ces «libertariens», je les ai croisés dans ce Kentucky de l’Est, déserté, dépeuplé par l’exode rural, mais aussi dans le Colorado, le Texas ou encore le New Hampshire.

Un Français se frotte les yeux en découvrant ces Américains qui sont contre les impôts, refusent de payer la TVA et sont des néo-ruraux ou des semi-anarchistes qui haïssent Washington. Parfois, ils défendent maintenant le mariage gay et la marijuana, vénèrent Edward Snowden mais votent à droite. Une anomalie? Non: une autre façon d’être authentiquement libéral et républicain.

Leur héros s’appelle aujourd’hui Rand Paul. Cet iconoclaste s’est lancé dans la primaire républicaine au nom des «libertariens». Rand Paul rêve d’un État moins intrusif, avec moins de dépenses militaires et moins d’écoutes de la NSA. Il aspire à plus de libertés, y compris –jusqu’à un certain point– pour les immigrés, les femmes et les gays. Il séduit déjà l’aile jeune du Parti républicain et les minorités. Il trouve qu’on emprisonne trop de noirs aux États-Unis. Il est de droite.

Cela suffira-t-il à en faire un candidat crédible? Non. Il peut d’autant moins obtenir de majorité que les libertariens, anarchistes qui s’ignorent, sont connus pour voter moins fréquemment que les autres Américains –et moins encore qu’eux aux primaires! Rand Paul va faire un tour de piste, il connaîtra quelques succès au début –notamment dans le New Hampshire et peut-être dans l’Iowa– puis abandonnera la course à la Maison Blanche. Entre-temps, il aura permis aux sans-papiers et aux «sans-dents» de rêver à un vote républicain qui leur ressemble.

Cinquante nuances de droite

La couleur rouge est presque partout celle de la gauche; la droite préfère généralement le bleu. Sauf aux États-Unis. Depuis que les chaînes de télé ont pris l’habitude de colorer en rouge les États républicains sur leurs cartes interactives et en bleu les démocrates, les couleurs ont été étrangement inversées. Le Parti communiste n’y retrouverait plus ses marques. Ce n’est pas bien grave: les communistes n’ont jamais vraiment existé aux Etats-Unis.

La gauche, en tout cas, semble déjà unie derrière la seule Hillary Clinton. Il y aura d’autres candidats, mais elle a affronte les primaires en pole position et sans concurrent sérieux. En quelques caucus, elle pourrait l’emporter, à moins qu’un improbable Obama «latino» ne surgisse ou qu’elle soit trahie par Joe Biden ou John Kerry.

A droite, en revanche, le terrain de jeu est bien plus complexe. Plus polarisé. Différentes stratégies sont imaginées. Quatre candidats se sont déjà déclarés; une dizaine sont encore annoncés. Si le bleu monocolore domine à gauche, à droite il y aura cinquante nuances de rouge. Cinquante nuances de droite.

Face à Rand Paul, les deux poids lourds des primaires sont Jeb Bush et Scott Walker. Ils sont tous les deux dans les starting blocks.

Rand Paul, Jeb Bush, Scott Walker, Ted Cruz et Marco Rubio | Source: Wikipedia

Jeb Bush est le favori. Ancien gouverneur de Floride, il est le fils du président George H. W. Bush et le frère du président George W. Bush. Son positionnement est plus proche de «Bush 41» que de «Bush 43». Il est plus centriste que son frère. Il est d’ailleurs soutenu par les républicains «modérés». Au lieu de se droitiser, comme George W. Bush, il entend élargir la base du Parti républicain en l’ouvrant aux minorités –et d’abord aux Hispaniques. Longtemps gouverneur d’un État où les Latinos représentent une part importante de la population, Jeb Bush parle couramment espagnol, sa femme est née au Mexique, et il est allé jusqu’à se déclarer lui-même «hispanique» dans un recensement de 2009 («une erreur», a-t-il regretté récemment). Il doit pouvoir séduire une partie de cette minorité, une nécessité désormais pour qui veut entrer à la Maison Blanche.

En résumé, Jeb Bush va tenter de faire le grand écart entre la droite et la gauche du parti, en étant doux sur l’immigration mais dur sur l’Iran, modéré sur l’éducation, pro-latino mais aussi pro-israélien. Une quadrature du cercle que son nom de famille et les millions de dollars qui affluent déjà pour financer sa campagne pourraient aider à résoudre.

Scott Walker est, lui aussi, un candidat sérieux à l’investiture. Le gouverneur du Wisconsin devrait être ainsi le candidat républicain «conservateur mainstream»: c’est un ultra lorsqu’il s’agit de l’avortement, du contrôle des armes ou de l’immigration; il sera à l’aise sur les questions de politique étrangère et la sécurité nationale (où il faudra bien croiser le fer avec Hillary Clinton, une experte). Il devrait plaire aux patrons qui lui sont reconnaissants de ses critiques contre le syndicalisme, mais inquiéter les pontes républicains à cause de son inexpérience (il n’est pas «prêt pour le prime time», a expliqué un commentateur politique condescendant). Sa stratégie consiste à viser large en se positionnant comme l’héritier spirituel de Ronald Reagan, en mettant en avant une triple forme de conservatisme: social, fiscal et sécuritaire. Pas question pour lui de se vendre au seul Tea Party, ce mouvement ultra-conservateur, anti-Washington, lancé notamment par Ron Paul (le père de Rand Paul) et qui représente, pour une part, l’extrême droite américaine.

Scott Walker veut être majoritaire dans sa propre famille, avant de l’être dans le pays, et cela passe, pense-t-il, par un dosage subtil entre la droite et la droite dure du parti. L’équilibriste sera plus à droite que Jeb Bush mais plus à gauche que George W. Bush.

L’aile ultra du Tea Party

Autre candidat, autre tactique. Une stratégie inverse consiste à vouloir gagner les primaires en étant plus conservateur que les conservateurs. C’est le pari de Ted Cruz, sénateur du Texas, et figure de la droite «tea-party».

La base des Républicains semble constituée aujourd’hui «de plus en plus de blancs, [qui sont] de plus en plus riches, de moins en moins tolérants et davantage tournés vers la droite», résumait récemment un éditorial du New York Times.

Pour ces électeurs-là, Ted Cruz, qui est né au Canada, semble le candidat idéal aux primaires: il se positionne à la droite du parti, veut renouer avec les évangélistes, hait les fonctionnaires de Washington (il a été responsable du «shutdown» du gouvernement fédéral en 2013) et il entend bien séduire une large partie des supporters du mouvement Tea Party. Bien qu’immigré cubain de seconde génération, il espère renvoyer chez eux –c’est-à-dire surtout au Mexique– la grosse dizaine de millions d’immigrés illégaux. Il est radicalement en faveur des armes à feu et de la peine de mort. Les démocrates en ont fait leur tête de Turc préféré.

Lancé le premier, il ne risque guère de finir en tête. Il est trop à droite pour un parti qui, pourtant, a vu son centre de gravité se droitiser. Dans les primaires, il pourrait croiser le fer avec son voisin Rick Perry, récemment encore gouverneur du Texas. 

Tous les deux sont des anti-mariage gay hystériques. Mais comme la Cour suprême devrait généraliser le mariage en juin, et l’imposer aux États récalcitrants (surtout républicains), il est probable que ce débat devienne un point de fixation de la droite. Si Hillary Clinton est résolument pro-gay, tous les candidats républicains sont encore contre le mariage. Il est difficile, à ce stade, de prévoir les conséquences sur les primaires, voire sur la présidentielle, d’une décision judiciaire d’une telle portée –la généralisation du mariage gay– dans un pays encore chauffé à rouge sur la question.

D’autres candidatures sont possibles à droite, comme celle de Rick Santorum, ancien sénateur de Pennsylvanie ou celle de Chris Christie, gouverneur du New Jersey. Sans oublier Lindsey Graham, sénateur de Caroline du Sud, et Mike Huckabee, ancien gouverneur d’Arkansas, qui a connu son heure de gloire lors des primaires de 2008, et aimerait peut-être revivre cela. En revanche, Mitt Romney, le candidat malheureux face à Obama en 2012, a jeté l’éponge.

La stratégie de la carte hispanique

Reste l'inconnu de ce scrutin: Marco Rubio. A 43 ans, il est encore vert. Mais, tout en étant conservateur, c’est une sorte d’Obama latino. Il a déclaré sa candidature en Floride, dont il est sénateur. Longtemps, il a été l’ami de Jeb Bush, qui fut son mentor; aujourd’hui, il se présente contre lui. Les alliés sont devenus des rivaux.

Sa raison première: il ne veut pas revivre un affrontement Clinton-Bush, près de vingt-cinq ans après la victoire de Bill Clinton contre George Bush père. Il veut aller de l’avant et éviter que l’histoire ne bégaye. C’est un argument qui fait mouche. Face à l’inévitabilité de la candidature Clinton, les Républicains voudront s’épargner, espère-t-il, de rejouer la carte Bush. Ce nom pourrait être lourd à porter et d’un attrait, devenir un épouvantail.

Jeune et dynamique, Marco Rubio est aussi Cubain-Américain. Avec cette carte, il espère vider de son sens l’argumentation pro-hispanique de Jeb Bush et faire de sa candidature un vestige du passé (il a seulement 62 ans mais sa famille est arrivée au pouvoir en 1989).

Il connaît trop bien son ancien patron pour ne pas deviner ses forces –l’expérience, la machine politique qu’il a derrière lui, les donateurs milliardaires– et ses faiblesses: un élitisme familial, une distance humaine, un nom usé qui appartient à une dynastie du passé. Resté longtemps sa doublure, Marco Rubio est désormais l’exact opposé de Jeb Bush. Barack Obama, qui a lui-même affronté une Clinton qu’il a su démonétiser, a cru bon de laisser entendre en novembre 2014 que les Américains seront attirés en 2016 par «l’odeur des voitures neuves».

Rubio est peut-être cette «voiture neuve». Candidat original qui n’a peur de rien, il croit à l'American dream et veut renouer avec lui –pour le compte des Américains et pour son propre compte. La lutte contre la pauvreté est, par exemple, l’une de ses priorités. C’est nouveau chez les Républicains.

C’est précisément ce qu’espèrent les pauvres du Kentucky qui se souviennent qu’en 1968, un jeune espoir démocrate –Robert Kennedy, assassiné peu après– leur avait promis, lui aussi, de l’éradiquer lors d’une tournée mémorable dans les Appalaches du Kentucky. Une autre météorite de la vie politique américaine, qui a permis à beaucoup de rêver quelques mois.

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