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Quand l'hypermarché devient objet littéraire

Signalétique et visuel / Jean-Louis Zimmermann via Flickr CC

Signalétique et visuel / Jean-Louis Zimmermann via Flickr CC

Quand la littérature fait du quotidien une expérience, et érige un non-lieu en lieu de mémoire des sociétés périphériques.

Regarde les lumières, mon amour

de Annie Ernaux

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«Raconter la vie», projet éditorial dirigé par Pierre Rosanvallon et Pauline Peretz, se compose à la fois d'une collection de livres, éditée par Le Seuil, et d'un site internet, dont l'ambition affichée est de «créer l’équivalent d’un Parlement des invisibles pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays». Aussi, la collection se veut ouverte à de multiples formes –enquêtes, témoignages, littérature– et à toutes sortes de voix, connues ou pas. Avec Regarde les lumières, mon amour, Annie Ernaux choisit de décrire un lieu producteur de l’«expression du social», l'une des trois orientations retenues par ce projet éditorial. Pendant un an, du 8 novembre 2012 au 22 octobre 2013, Annie Ernaux a tenu un journal de ses passages à l'hypermarché Auchan de Cergy, à la demande de l'éditeur: «C'est Pierre Rosanvallon qui m'a demandé d'écrire pour sa collection "Raconter la vie". J'ai répondu que je ne voulais rien faire, que je n'étais pas sociologue. "Mais vous avez écrit des journaux", m'a-t-il dit...».[1]

Regarde les lumières, mon amour comporte, après une introduction de quelques pages, 35 entrées chronologiques, où l'auteur se livre à «un relevé libre d'observations, de sensations, pour tenter de saisir quelques choses de la vie qui se déroule là», une «capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères». Affirmant d'emblée sa position d'écrivain et non de sociologue, Annie Ernaux arpente les allées de l'hyper, «[sa] liste de courses à la main, [s]'efforçant simplement de prêter une attention plus soutenue que d'ordinaire à tous les acteurs de cet espace, employés et clients, ainsi qu'aux stratégies commerciales. Pas d'enquête ni d'exploration systématique donc», mais bien une forme d'autofiction caractéristique du travail d'Ernaux, dans lequel les procédés de la fiction façonnent le récit analytique d'une expérience autobiographique réelle. Tout, dans ce livre, nous incite à confondre la narratrice et l'écrivain. Elle utilise par exemple la première personne, comme avec l'épisode du rayon librairie de l'hypermarché, au cours duquel il est fait référence aux livres d'Ernaux. Une mise à distance opère, toutefois, quand le grand magasin devient le décor d'un spectacle, une scène où les acteurs –clients, vigiles, narratrice– jouent chacun leur rôle.

Saisir l'hypermarché comme un espace social, tel est l'enjeu du livre. Ernaux multiplie les approches: description des lieux, des signes, des pratiques, des personnes. Dans ces espaces immenses et symétriques, «prévus pour la circulation la plus efficace», l'habitude seule permet de se repérer, sans parvenir à complètement estomper l'impression de vertige et de désolation. Ernaux scrute les messages explicites ou non qui contraignent les comportements des clients: ici un panonceau interdit de feuilleter les journaux et les magazines, là les indications fournies par les caisses automatiques assurent l'auteur «que la docilité des consommateurs est sans limites». Ces consommateurs, qu'Ernaux observe et auxquels elle appartient, sont distingués par groupes; les jeunes, les familles, les femmes, les clients du soir, etc. Les absents n'échappent pas non plus à son regard: «Les femmes et les hommes politiques, les journalistes, les "experts", tous ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans un hypermarché ne connaissant pas la réalité sociale de la France d'aujourd'hui».

Lieu démesuré, lieu de contrôle et de clivage, l'hypermarché s'avère pourtant également un espace commun de désir, de croisement. Cette tension entre rejet et attrait persistent tout au long du texte, allant jusqu'à lui donner son titre: «Souvent, j’ai été accablée par un sentiment d’impuissance et d’injustice en sortant de l’hypermarché. Pour autant, je n’ai cessé de ressentir l’attractivité de ce lieu et de la vie collective, subtile, spécifique, qui s’y déroule». La dimension spécifiquement littéraire devient alors sensible, au-delà de la référence à Zola ou de la volonté selon laquelle «On pourrait certainement écrire des récits de vie au travers des grandes surfaces commerciales fréquentées». Décrire cet hypermarché, l'écrire, revient à lui conférer un statut d'objet littéraire, à l'élever à cette dignité, à conserver sa trace. «Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l'air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu'on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l'élaboration de cette mémoire. Les hypermarchés [...] commencent seulement à figurer parmi les lieux dignes de représentation. Or, quand je regarde derrière moi, je me rends compte qu'à chaque période de ma vie sont associées des images de grandes surfaces commerciales, avec des scènes, des rencontres, des gens». En ce sens, Regarde les lumières, mon amour est caractéristique de l'œuvre d'Annie Ernaux, dont le cœur est peut-être ramassé dans la phrase qui clôt Les années: «Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais».

En prolongement de ce journal, on pourra lire Le vrai lieu, livre d'entretiens publié en octobre 2014 chez Gallimard, dans lequel Ernaux revient rapidement sur cette description de Cergy, de son hypermarché: «Je n'avais pas une ambition d'ethnologue, pas du tout, simplement le désir de saisir en vivant, au jour le jour, des images que j'avais envie de garder».

1 — Propos extraits de Le matricule des anges, n°158, novembre-décembre 2014. Ernaux est en effet auteure par exemple de Journal du dehors, ou encore de Se perdre. Retourner à l'article

 

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