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La Turquie et la Corée du Sud ne sont pas aussi libres que vous croyez

Festival de Busan,  via Flickr, License CC

Festival de Busan, via Flickr, License CC

A quelques mois d’intervalle, deux des plus grands festivals du monde, celui de Busan en Corée du Sud et celui d’Istanbul en Turquie, viennent de connaître de graves affaires de censure, qui témoignent d’un raidissement inédits de régimes pourtant considérés comme démocratiques.

En 20 ans, Busan s’est imposé comme la principale manifestation cinématographique d’Asie, porté par le dynamisme du cinéma coréen, l’essor général de la région, et aussi le vigoureux soutien public que le Festival a reçu depuis ses débuts en 1996. 

Festival de Busan en 2014, par 電影 《軍中樂園》via Flickr License CC. 

Busan a joué un rôle décisif dans la révélation des grands auteurs asiatiques contemporains et dans la multiplication des liens entre les cinématographies de la région. Enfant de la démocratisation du pays après des décennies de régime militaire ou paramilitaire d’extrême droite, le Festival comme un grand nombre d’autres activités culturelles dans le pays s’est trouvé dans un environnement moins favorable avec l’arrivée au pouvoir en février 2013 de Park Geun-hye, la fille de l’ancien dictateur Park Chung-hee. Lors de la dernière édition du festival (du 2 au 11 octobre 2014), les autorités sont intervenues pour empêcher la programmation du documentaire consacré au naufrage du ferry Sewol, qui entrainé la mort de 304 personnes dont de très nombreux enfants.

Ce film, The Truth Will Not Sink with Sewol, coréalisé par le journaliste Lee Sang-ho and et le documentariste Ahn Hae-ryong, met gravement en cause les autorités, tant pour la gestion de la catastrophe que pour le blocage ou la manipulation des informations la concernant. Le maire de Busan a tenté en vain d’empêcher la projection du film, projection à laquelle ont assisté de nombreux membres des familles des victimes.

Le directeur du Festival, Lee Yong-kuan, ayant fermement refusé de retirer le film, il était d’abord démis de ses fonctions par la tutelle publique. Suite à une levée de boucliers, de la part de cinéastes de renom et de directeurs des grands festivals internationaux, une «solution amiable» était ensuite trouvée… qui mène au départ de Lee Yong-kuan. La plus grande incertitude règne désormais sur l’avenir du Busan International Film Festival.

Pressions politiques en Turquie

La 34e édition du plus grand festival de Turquie (4-19 avril), haut lieu de liberté d’expression dans une région du monde où de tels espaces ne sont pas légion, a elle aussi connu un grave incident, différent mais de nature comparable. Le Festival du Film d’Istanbul devait présenter le 12 avril le documentaire Bakur («Nord») consacré aux combattants kurdes du PKK. 

Festival d'Istanbul le 14 avril 2015. REUTERS/Murad Sezer

Arguant d’un point de règlement tombé en désuétude, l’obligation pour tous les films montrés au festival d’une autorisation administrative, le ministère de la culture en a interdit la projection. Aussitôt, de nombreux autres cinéastes, turcs et étrangers, retiraient leurs films de la compétition, tandis que le jury refusait de siéger et d’attribuer des récompenses. Les plus grands réalisateurs turcs, Nuri Bilge Celan et Zeki Demirkubuz en tête, apportaient leur soutien à la directrice du festival, Azize Tan, affirmant son droit de sélectionner les films sans pression politiques.

Dans les deux cas, il s’agit clairement d’atteintes à la liberté d’expression. Et dans les deux cas, au-delà des films ayant créé le conflit, ce sont des manifestations jouant un rôle considérable en termes de circulations d’œuvres, de personnes et d’idées qui sont fragilisées. Le BIFF et l’IFF sont évidemment des lieux où on montre des films et on applaudit des vedettes, ce sont aussi des forums de discussions, des lieux de débats autour des questions qui travaillent la société.

Ils le sont d’autant plus qu’ils ne sont pas conçus d’abord comme orientés par une thématique sociale ou politique, mais fondés sur des choix artistiques. En Chine, en Iran, en ex-URSS, il est hélas banal que les autorités bloquent ou perturbent le déroulement de manifestations artistiques (sans parler de la Corée du Nord ou de l’Arabie saoudite où pratiquement tout est interdit). Ce qui vient de se passer à Busan et à Istanbul est un très mauvais signe d’une régression dans des zones réputées moins liberticides.    

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