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Avec Nokia, Alcatel signe l'épilogue d'une stratégie perdante

REUTERS/Benoit Tessier

REUTERS/Benoit Tessier

Alcatel voulait devenir une entreprise sans usine. De déconvenues en échecs, fusionné avec Lucent plus malade que lui, le groupe devrait être racheté par Nokia qui a lui-même raté le virage du smartphone et est en pleine reconstruction.

Le rachat d’Alcatel-Lucent par Nokia signe l’échec d’une stratégie: celle de l'entreprise sans usine. C'est en 2001 que Serge Tchuruk, alors président d'Alcatel, mit en pratique ce concept.

La bulle technologique venait d'exploser. L'objectif consistait à augmenter la valeur boursière de l’entreprise. De sorte que, au gré des cessions d’usines et des redéfinitions de périmètre d’activité, Alcatel ne cessa de voir fondre ses effectifs. Et lorsque le groupe, dans une situation difficile, fusionna en 2006 avec l’américain Lucent lui-même en perte de vitesse, il n’employait plus que 58.000 salariés dans le monde, contre quelque 190.000 dix ans plus tôt.

Alcatel-Lucent, la fusion perdante

Le nouvel ensemble franco-américain continua d’aligner les plans sociaux. Deux vagues de licenciements massifs réduisirent de 16.500 postes le groupe qui employait, après la fusion, plus de 90.000 personnes aux Etats-Unis, en Europe et en Chine. Autant de mesures socialement dévastatrices, et qui ne permirent même pas au groupe de se redresser. Le mariage de l’aveugle et du paralytique (Lucent avait auparavant supprimé 50.000 postes en quelques exercices) tournait à la bérézina.

Lorsque Serge Tchuruk et Patricia Russo (ex-patronne de Lucent, aux commandes d’Alcatel-Lucent) quittèrent le navire fin 2008, le cours de l’action avait complètement dévissé, tombant à 4 euros avant même le déclenchement de la crise boursière alors qu’elle cotait encore 8 euros en septembre 2007 et même 14 euros en mars 2006. Les actionnaires avaient autant de raisons de se plaindre que les salariés.

La contraction des marchés à cause de la crise et la montée en puissance de nouveaux concurrents comme l’américain Cisco et le chinois Huawei ont bien sûr compliqué la tâche du nouveau tandem aux commandes, formé de Philippe Camus (ancien bras droit de Jean-Luc Lagardère passé ensuite à la direction d’EADS devenu Airbus) et Ben Verwaayen (ex-patron du britannique BT). Les plans sociaux ont continué. De sorte qu’en France, les effectifs furent réduits à 11.000 salariés, trois fois moins en 2009 qu’en 2000.

Pour sortir Alcatel-Lucent de l’ornière, le nouveau directeur général Michel Combes lança en 2013 un nouveau plan baptisé «shift», la stratégie consistant à sortir le groupe de sa situation de généraliste des télécoms pour le transformer en un spécialiste des réseaux et des accès à haut débit. Avec, au programme de ce plan, une nouvelle réduction du périmètre d’activité.

Alcatel-Lucent n’emploie plus aujourd’hui que 8.000 salariés en France, sur 53.000 dans le monde. Il est vrai que le groupe ne réalise plus que 23% de son activité en Europe (contre 44% aux Etats-Unis et 20% en Asie) et que la France, dans ce contexte, a perdu de son importance.

Mais il faut croire aussi que la stratégie du groupe n’avait pas encore totalement convaincu. Si le cours de l’action s’était extrait de la zone des 3 euros, il restait encore sous les 4 euros. Et après un soubresaut, il a replongé de plus de 15% à 3,8 euros le 15 avril après la présentation du dispositif de rachat par Nokia.

Pourtant, les analystes semblaient séduits par le plan «shift». Mais face aux difficultés récurrentes d’Alcatel-Lucent, celui-ci ne visait peut-être qu’à inciter un éventuel acquéreur à se déclarer. C’est chose faite.

Pas tout à fait une surprise

Pour les observateurs, il y avait d’ailleurs anguille sous roche depuis que l’ancien leader mondial des téléphones mobiles Nokia avait vendu cette activité à Microsoft, en septembre 2013. Quelle pourrait être l’option du finlandais pour rebondir? Une fusion avec Alcatel-Lucent était alors évoquée. A Bercy, on rêvait alors d’un «Airbus des télécoms». Moins de deux ans plus tard, l’opération est annoncée. Mais pas tout à fait selon le scénario escompté.

Car l’opération publique d’échanges de titres (OPE) révélée par Nokia correspond à un rachat au terme duquel Alcatel disparaîtra. Le siège du nouveau groupe sera en Finlande, les dirigeants seront ceux de Nokia. Et au plan capitalistique, le futur groupe sera à 33,5% Alcatel-Lucent, contre 66,5% Nokia.

Mais il est vrai que si les deux groupes ont réalisé l’an dernier des chiffres d’affaires comparables (12,7 milliards d’euros pour Nokia, 13,2 milliards pour Alcatel-Lucent), le finlandais a pu afficher un résultat net de 1,17 milliard d’euros contre une perte nette de 34 millions pour le franco-américain (à noter le redressement spectaculaire d’Alcatel-Lucent qui avait enregistré 1,27 milliard de pertes en 2013). Tous les indicateurs, en fait, clignotent en faveur de Nokia, assis sur une réserve de cash de plus de 5 milliards d’euros, soit globalement... vingt fois plus qu’Alcatel-Lucent.

Toutefois, le processus de fusion va devoir surmonter des obstacles avant d’aboutir. Déjà, l’OPE qui offre aux actionnaires une prime de 28% par rapport au prix moyen de l’action d’Alcatel-Lucent sur trois mois, va devoir être acceptée. Des contre-offres pourraient être lancées, pour faire barrage à Nokia.

Ensuite, diverses autorités (notamment de la concurrence) en Europe, aux Etats-Unis et en Chine devront valider le rachat. Et une fois réalisée au premier semestre 2016 si les obstacles sont surmontés, l’opération devra démontrer sa pertinence. Or, il n’y a pas qu’Alcatel qui ait eu des problèmes de stratégie.

Pour Nokia, la reconstruction en chantier

Nokia, qui a raté le virage du smartphone et a dû scier en 2013 la branche qui l’avait porté au pinacle, est également en phase de totale reconstruction. Le groupe finlandais ne repart pas de zéro, mais le chantier est énorme. Il a entrepris une remise en question intégrale en réintégrant NSN, la filiale commune créée avec Siemens dans les équipements télécoms.  Cette société, longtemps à la peine face à la concurrence, devient un socle de la nouvelle activité du groupe.

Le nouveau Nokia, qui affirme ne pas vouloir sacrifier ses marges, doit relever le défi des concurrents coréen et chinois. De toute évidence, les parts de marché d’Alcatel aux Etats-Unis et en Chine ont intéressé le finlandais. Reste maintenant à les faire fructifier, ce que Nokia n’est pas parvenu à faire dans l’activité où il avait brillé.

Certes, il y a d’autres défis à relever, dans le très haut débit (avec la perspective de la 5G), les infrastructures et les applications à très fort potentiel comme l’automobile connectée. La société Alcatel-Lucent, lointaine héritière de la CGE (Compagnie générale d’électricité) puis d’Alcatel-Alsthom, n’y participera pas en tant que telle.

«Ce qui est important pour nous, a déclaré le ministre de l’Economie Emmanuel Macron, c'est qu'[...] il n'y aura aucune destruction d'emplois en Franc au-delà du plan en cours. Nokia s’y est engagé. Malheureusement, par expérience, on connaît les limites de tels engagements qui servent avant tout la communication.

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