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En Égypte, après la révolution, le divan

Drapeau égyptien flottant sur la place Tahrir, au Caire |  REUTERS/Asmaa Waguih

Drapeau égyptien flottant sur la place Tahrir, au Caire | REUTERS/Asmaa Waguih

Quatre ans après le Printemps arabe, face aux lendemains qui déchantent, ou seulement parce qu’ils ont une conscience aigüe de leur existence et du monde extérieur, beaucoup d’Égyptiens ressentent aujourd’hui la nécessité de consulter un psychiatre ou un psychologue.

Pour elle, le psy, c’était un personnage de film. Un homme vêtu d’une blouse blanche qui vous dit «entrez, je vous en prie» d’une voix grave, et qui tente de ramener les fous à la raison. Ça, c’était avant. Avant 2011 et les 18 jours de manifestations populaires qui ont conduit à la démission d’Hosni Moubarak, après trente ans d’un règne sans partage.

Quatre années plus tard, Wiaam, 21 ans, n’est pas gagnée par la folie et consulte régulièrement un psychologue. Cette jeune étudiante en droit originaire de Banha [ville au nord du Caire] s’est, dit-elle, «réveillée» en 2011. Du jour au lendemain, elle a multiplié les sorties culturelles, a rejoint le bureau du parti libéral Al-Destour, est tombée amoureuse des langues.

«Je sentais que mon avenir pouvait être meilleur que celui de mes parents. J’étais fière, poursuit-elle, la voix chevrotante. À ce moment-là, je me disais que le peuple égyptien était comme n’importe quel peuple européen, qu’il avait le droit de rêver.»

Questionnement existentiel: «Ana min, Ana fein?»

Mais les rêves de Wiaam et de toute une génération d’Égyptiennes et d’Égyptiens peinent à se concrétiser. Pire, ils ont été mis entre parenthèses au nom du retour à la stabilité prôné par les nouveaux dirigeants.

«Beaucoup de jeunes qui ont participé à la Révolution se sentent aujourd’hui frustrés. Ils ont le sentiment que des gens sont morts pour rien», témoigne la psychiatre Mona Hamid, l’une des fondatrices de l’organisation Nadim, premier centre de soins au Moyen-Orient destiné aux victimes de tortures. Beaucoup de ces jeunes avaient 16 ans en 2011 et se sont affirmés avec la Révolution. Les premières années, ils étaient très occupés et n’avaient pas le temps de se poser de questions sur leur état psychologique. Aujourd’hui, beaucoup doutent et s’interrogent: «Ana min? Ana fein?» («Qui suis-je? Où suis-je?»)

Imaginez, vous vous levez et voyez des hommes mourir comme des animaux

Wiaam, Égyptienne de 21 ans

Ce questionnement existentiel est né de la confrontation entre la nouvelle conscience politique des jeunes et la réalité politique égyptienne.

«Après la dernière élection présidentielle [remportée par l’ex-maréchal Abdel Fatah Al-Sissi en juin 2014, ndlr], j’ai quitté le parti Al-Destour, raconte Wiaam. Il le fallait. Comme sous Moubarak, les partis politiques n’ont pas voix au chapitre.»

Au-delà de la mascarade politique, l’étudiante de Banha a été marquée par la violence de la répression contre les Frères musulmans après la destitution de leur président, Mohamed Morsi, en juillet 2013. «Imaginez, vous vous levez à 7 heures du matin et vous voyez des hommes mourir comme des animaux», dit-elle, en référence à la dispersion sanglante des partisans de Mohamed Morsi en août 2013.

Manque de statistiques

De nombreux psychiatres comme Mona Hamid observent l’apparition de troubles psychiques chez les jeunes révolutionnaires. Un ou des événements traumatiques les hantent encore quatre ans après. La nuit, par des cauchemars. Le jour, par des flash-backs.

«Après l’euphorie des deux premières années, j’ai remarqué une hausse des traumatismes chez mes patients, témoigne la psychiatre Sally Toma. Certains ont vu un ami mourir devant eux, d’autres ont été victimes de tortures, ou de harcèlements sexuels.»

Comment mesurer la «hausse» des traumatismes au lendemain de la révolution de 2011 et le besoin grandissant de consulter un psychiatre ou un psychologue? Aucune étude nationale n’existe sur le sujet. Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé daté de 2006 reprend les conclusions de plusieurs enquêtes. L’une de 2004 estime que près de 17% des Égyptiens ont des troubles mentaux. On y apprend également que l’État égyptien consacre seulement 2% de ses dépenses de santé (3,4% du budget du pays) aux maladies mentales, toutes catégories confondues.  

Prise de conscience

Les patients font le lien entre leur détresse personnelle et la situation du pays

Dr Al-Mosalamy, psychiatre à l’hôpital d’Abassiya

La dépression et le stress sont pourtant deux phénomènes qui ont pris de l’ampleur dans la société égyptienne post-révolution. Et pas seulement chez les révolutionnaires, précise le docteur Al-Mosalamy, psychiatre à l’hôpital d’Abassiya, le plus grand établissement psychiatrique public d’Égypte et du Moyen-Orient. Contrairement aux psychiatres des cliniques privées, il est plus souvent amené à rencontrer des patients aux revenus modestes. D’après lui, la hausse des traumatismes est à relativiser car très peu d’Égyptiens, sur une population totale de 90 millions d’habitants, ont été directement confrontés aux événements violents. Nous sommes loin du cas syrien, où la guerre a gagné l’ensemble du pays.

S’il fallait noter un changement psychologique de taille depuis 2011, ce serait la naissance d’une conscience plus grande. Qu’ils aient ou non soutenu la Révolution, les Égyptiens sont plus conscients de leur environnement.

«Des portes et des barrières sont tombées. Aujourd’hui, les patients font le lien entre leur détresse personnelle et la situation politique et économique du pays. Ce qui était rare par le passé. Sauf que tous ne sont pas capables de le supporter psychologiquement.  Parce qu’ils sont plus conscients des réalités, beaucoup d’Égyptiens deviennent plus angoissés, et viennent demander de l’aide.»

Drogue et dépendance

Chaque individu réagit différemment au stress: certains par la dépression, d’autres par la violence, ou encore par la prise de drogue… Ce dernier comportement est, selon le psychiatre Nabil Qut, le plus répandu et le plus inquiétant:

«La dépendance aux drogues a explosé après la Révolution, et ce, dans toutes les classes sociales. Le psychotrope en vogue est le Tramadol, un médicament utilisé pour améliorer ses performances, professionnelles comme sexuelles.»

Il se trouve partout. Ses effets secondaires sont pourtant tragiques. Au fil du temps, on entre dans un état dépressif: on ne ressent ni tristesse, ni joie.

Le psychotrope en vogue est le Tramadol

Nabil Qut, psychiatre

L’augmentation de la consommation de drogues est en partie liée à la Révolution: l’instabilité politique a rendu les frontières du pays plus poreuses et a permis l’entrée illégale de multiples produits dont le Tramadol. Autre facteur conjoncturel: la crise économique et le fort taux de chômage des jeunes (13,5% en 2013). Aujourd’hui plus qu’hier, des jeunes garçons, d’une vingtaine d’années, mais aussi de plus en plus de filles, consultent des psychiatres ou des psychologues pour faire face aux conséquences dévastatrices des drogues.

Obstacles

Mais consulter un psy en Égypte n’est pas aisé. Pour encore une grande majorité d’Égyptiens, les troubles mentaux relèvent davantage de la folie, des démons ou des génies, les Djinns.

«Ma famille ne sait pas que je consulte un psychologue, concède Moamen, un jeune traducteur origine de Banha. Elle ne le comprendrait pas. Mes parents me diraient qu’eux aussi ont des problèmes et qu’ils vivent pourtant avec depuis des années»

Pour préserver son secret, le jeune homme a donc préféré consulter un psychiatre du Caire, dans l’anonymat qu’offre la capitale.

Les principaux établissements psychiatriques se concentrent dans la capitale et à Alexandrie, la seconde ville du pays. Il en existe bien ailleurs mais leurs moyens sont plus limités. Le maigre budget de l’État alloué à la santé ne permet pas d’ouvrir de nouveaux établissements ou de couvrir financièrement les thérapies.

«Je m’adapte aux moyens de mes patients, soutient Nabil Qut. Il m’arrive parfois de travailler gratuitement.»

Pour une majorité d’Égyptiens, les troubles mentaux relèvent de la folie, des démons ou des Djinns

Depuis les années 1990, ce psychiatre, habitué des plateaux de télévisions, reçoit principalement des Égyptiens de classe moyenne: des étudiants, des fonctionnaires, des ouvriers parfois. «Ceux qui ont 200 livres [25 euros] en plus pour aller voir un psy», résume Nabil Qut.

Bien qu’ils soient trop tôt pour parler d’une augmentation fulgurante de la fréquentation d’un psy en Égypte, tous les professionnels rencontrés s’accordent sur le même constat: parce qu’ils ont été témoins et acteurs de la Révolution et des quatre années qui ont suivi, les Égyptiens sont plus enclin à exprimer leurs troubles personnels et à les relier à la situation économique et politique du pays. Cette conscience du monde qui les entoure s’inscrit dans la lignée de 2011 et s’exprime de différentes manières. Si la vie politique tend à se normaliser à marche forcée, les psychés, elles, poursuivent leurs mouvements insaisissables.

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