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Pourquoi nous n'avons pas vraiment peur des spoilers

Jon Snow craindrait-il les spoilers ? | HBO

Jon Snow craindrait-il les spoilers ? | HBO

Même si les spoilers sont (pour beaucoup d'entre nous) la seule chose capable de nous faire taire, c'est tout autre chose que nous craignons.

Si Google est depuis longtemps revenu sur son engagement à ne pas nuire, il essaie encore de faire un peu de bien. Dans un récent dépôt de brevet, l’entreprise annonce son intention de se débarrasser de l’une des plus communes des sources de consternation en ligne: l’indésirable rencontre avec un spoiler. Or, loin de rendre Internet plus sûr, ce système ne fait que traiter un symptôme d’une maladie très répandue engendrée par le Web lui-même.

À une époque où les conversations sont interminables, les spoilers sont peut-être la seule et unique chose capable de faire taire la plupart d’entre nous. Tentez d’évoquer le sort de Mance Rayder dans l'épisode 1 de la dernière saison de Game of Thrones, et ceux qui ne l’ont pas encore vu vous intimeront l’ordre de vous taire. Persistez et vous serez banni, coupable d’avoir commis le plus moderne des faux pas: refuser de respecter la sainteté de l’alerte au spoiler.

Dans son commentaire du brevet de Google, le Guardian estime que les spoilers «existent depuis...que la toute première histoire a été racontée». Vraiment? Au contraire, l’idée du spoiler est étonnamment récente et, dans sa contemporanéité, elle s’adresse à nos profondes angoisses vis-à-vis de l’avenir. Dans un article de BuzzFeed bien documenté, Ariane Lange observe que l’émergence de l’alerte au spoiler coïncide avec la popularisation du boîtier TiVo, du streaming en ligne et autres technologies de contrôle du direct. Si elle a certainement raison de lier le bouton pause à l’avènement du spoiler, nos craintes ont peut-être moins de rapport avec le contrôle que ce bouton nous procure ostensiblement qu’avec les appareils qui nous permettent d’appuyer dessus.

Du terme biblique aux communautés de fans en ligne

Avant le XXe siècle, le mot spoiler était le plus souvent utilisé en référence à la Bible du roi Jacques, où il signifiait «dévastateur». Dans le livre de Jérémie par exemple [1], on peut lire:

«Et le dévastateur [spoiler] viendra dans chaque ville et aucune ville n’échappera; la vallée aussi périra, et la plaine sera détruite, comme le SEIGNEUR a dit.»

Là, la dévastation est maudite mais elle est aussi divine et, parce qu’elle vient des Cieux, elle est inévitable.

Jargon obscur d'Internet ou d'X-files

Si le terme biblique est prophétique, il a fallu attendre l’émergence d’Internet pour le voir régulièrement renvoyé à des révélations indésirables. De nombreuses sources mentionnent une première utilisation du terme dans un exemplaire d'avril 1971 du National Lampoon. Selon Nate Freeman, de The Awl, il fait ensuite une apparition remarquée en 1982 dans le cadre de discussions sur Usenet à propos du film Star Trek II, où un utilisateur propose un «SPOILER ALERT» en lettres majuscules avant de dévoiler des détails sur l’intrigue d’un film sorti sur les écrans seulement quatre jours plus tôt.

Au cours des quinze années qui suivirent, le terme allait se diffuser à diverses communautés de fans en ligne. Dans son podcast sur The X-Files, Kumail Nanjiani fait remonter l’apparition du mot spoiler à d’anciennes discussions en ligne autour de la série, diffusée pour la première fois en 1993, alors qu’Internet commençait à acquérir un statut mondial. «Je vois le développement des règles sur Internet concernant les spoilers. Je constate que ça arrive là où on voit des phrases comme “Ne mettez rien dans le titre. Signalez-le de façon claire”», dit-il en faisant référence à un des premiers épisodes.

Au départ, observe Nanjiani, le mot plongeait certains commentateurs dans la perplexité et ceux-ci le traitaient comme un terme obscur tiré du jargon d’Internet ou d’X-Files plutôt que comme la fondamentale norme de correction culturelle qu’il n’allait pas tarder à devenir. Ce qu’illustre parfaitement un commentateur en janvier 1995 lorsqu'il demande:

«C’est quoi ce machin, un spoiler?»

Dans son podcast, Nanjiani en cite un autre qui remarque:

«Hey, ça fait un moment que je regarde la série et je me demande si j’ai pas raté un truc. C’est quoi les spoilers?»

À mesure que le temps passait et que les utilisateurs se faisaient plus nombreux sur les forums, le mot deviendrait familier. Si l’on poursuit les recherches sur les fils de discussions archivés, on le voit apparaître de plus en plus fréquemment jusqu’à devenir un élément syntaxique essentiel à la conversation.

Sombres histoires de science-fiction

Ce n’est pas un hasard si le mot spoiler est devenu courant dans le contexte d’histoires de science-fiction, des récits qui bien souvent dramatisent notre relation ambivalente avec ce que l’avenir nous réserve. De même, rien d’étonnant à ce qu’il soit devenu plus populaire à mesure que ces histoires se faisaient de plus en plus sombres: si le XXIIIe siècle de Star Trek est largement utopique, le XXIe siècle menaçant auquel Mulder et Scully sont confrontés dans X-Files l’est beaucoup moins (rappelez-vous que le sous-titre du premier film de la franchise est «Combattre le futur»). Nous commençons à nous préoccuper des spoilers quand ce qui arrive se met à nous inquiéter, d’autant plus si cela semble imminent.

Game of Thrones est un exemple frappant de l’interaction compliquée entre le temps et les spoilers

Il arrive parfois que nous débattions des spoilers avec la même rage en nous tournant vers un imaginaire du passé. Game of Thrones représente un exemple particulièrement frappant de l’interaction compliquée entre le temps et les spoilers. Étant donné que la série télévisée est restée assez inhabituellement fidèle aux livres dont elle s’inspire (mais cela pourrait changer), ceux qui ont lu le roman abordent chaque épisode en sachant largement à quoi s’attendre. Ce qui menace de cumuler les couches de spoilers les unes par dessus les autres dans les discussions autour de la série, à mesure que les lecteurs anticipent joyeusement les événements que le commun des spectateurs ne pourrait jamais prévoir.

Cette situation s’inversera quand la série surpassera l’intrigue des romans. Étant donné que ses créateurs ont déclaré qu’ils travailleraient à partir du plan de l’intrigue de George R.R. Martin, cela signifie que ceux qui préfèrent les livres se verront spoiler les prochains volumes des années avant d’avoir la possibilité de les lire. Leurs descendants, moins cultivés d'un point de vue littéraire, seront quant à eux plus tranquilles que jamais et pourront profiter de l'histoire dans son sens chronologique.

Le plus important est que la grande affaire des spoilers de Game of Thrones est un indicateur des problèmes de vitesse au cœur de la spoilophobie. Certains éléments de notre culture –la production télévisuelle à l’ère du binge-watching, par exemple– évoluent plus vite que jamais. D’autres en revanche –comme la laborieuse écriture d’un pavé– semblent bien lents en comparaison. Lorsque les fans s’inquiètent à l’idée que Martin puisse mourir avant de finir son épopée, ce dont ils s’inquiètent vraiment c’est qu’il n’aille pas assez vite pour s’épanouir totalement à une époque qui le vénère.

Accélération et sentiment de ralentissement

À ce stade, il ne devrait étonner personne que la spoilophobie prenne forme à l’ère d’Internet. Les conversations en ligne vont à la vitesse de la lumière. Personne ne le savait mieux que les tout premiers adeptes qui popularisèrent la culture anti-spoiler. Là où discuter de science-fiction avec d’autres fans revenait autrefois à écrire dans un fanzine ou à attendre la tenue d’un congrès régional, Internet donne à ses utilisateurs un accès quasiment immédiat les uns aux autres.

Ce n’est pas le contenu d’un spoiler qui nous inquiète le plus mais le fait qu’il y ait quelque chose à spoiler

Mais la technologie ne se contente pas de bouger rapidement, elle se diffuse aussi à grande vitesse; les premiers utilisateurs d’Internet disposaient alors d’un positionnement idéal. À mesure que les choses s’accélèrent, elles changent aussi plus vite, ce qui nous rend d’autant plus conscients du temps qui passe, comme dans le bégaiement hypnotique d’un film en hyperlapse. Les alertes au spoiler sont les marqueurs de cette prise de conscience, des admissions tacites du fait que certains foncent tandis que d’autres se traînent.

Les rédacteurs anonymes de l’entrée en anglais de «spoiler» dans Wikipédia observent très simplement que «le plaisir de la fiction dépend en grande partie du suspense lié à la révélation de détails de l’intrigue par le biais de procédés narratifs classiques» (citation non sourcée). Ceci dit, des recherches datant de 2011 référencées sur cette même page suggèrent qu’il est possible que nous profitions davantage d’une histoire lorsque que nous savons ce qui va arriver. Peut-être parce que les spoilers nous permettent réellement de nous préparer à l’impact et à la collision contre ce mur de briques qu’est le lendemain. Ce n’est pas le contenu d’un spoiler qui nous inquiète le plus mais le simple fait qu’il y ait quelque chose à spoiler.

Dans son sens moderne, le mot spoiler dérive sans doute de l’injonction «don’t spoil it for me» [ne me gâte pas tout]. Gâter revient naturellement à laisser quelque chose se dégrader –le lait tourner ou le pain moisir. La nourriture se gâte quand le temps nous fuit, les spoilers surviennent quand la culture est déjà partie. Mais dans ce cas, la culture est juste un signe dont la mesure dépasse le reste, un signe, surtout, de la façon dont les technologies transforment notre façon d’appréhender le temps.

La spoilophobie procède donc d’une expérience simultanée d’accélération et d’un sentiment de ralentissement: notre culture semble aller plus vite que jamais tandis que nous avons le plus grand mal à garder le rythme. Les spoilers que nous redoutons sont des messages venus d’un avenir qui est déjà là, d’un futur qui, le temps qu’il arrive, appartient déjà au passé.

1 — King James française, édition 2006, révision par M.J. leDuc Retourner à l'article

 

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