VIH: pourquoi la PrEP ne décolle pas aux Etats-Unis

Le Truvada est un antrirétroviral également autorisé comme médicament préventif aux États-Unis | Jeffrey Beall via Wikimedia CC License by

Le Truvada est un antrirétroviral également autorisé comme médicament préventif aux États-Unis | Jeffrey Beall via Wikimedia CC License by

Le Truvada préventif n'est pas le succès commercial escompté outre-Atlantique. Alors qu'il est plus efficace que n'importe quel vaccin en développement.

En 2012, la FDA américaine homologuait le Truvada® dans le cadre de la prévention du VIH. Au début, cette commercialisation a fait débat. On se moquait des Truvada® whores, ces salopes du Truvada®, qui avalaient cette combinaison d'antirétroviraux pour se faire le maximum de relations sexuelles sans capote. Et puis les essais cliniques ont confirmé l'efficacité du traitement pour protéger du VIH les personnes séronégatives. Pourtant, trois ans après, les ventes ne suivent pas. Que se passe-t-il?

Lors de la dernière conférence internationale de Boston, la CROI (pour Conference on Retroviruses and Opportunistic Infections), une rafale de résumés scientifiques a mis l'accent sur le très haut niveau de protection du Truvada® auprès des hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes (HSH). Les résultats de l'essai français Ipergay, entre autres, ont été décortiqués. De nombreux militants historiques sont montés au créneau pour diffuser ces données et encourager solennellement cette approche préventive qui donne des résultats bien plus élevés que n'importe quel vaccin en développement. 

C'est un fait, la PrEP (pour prophylaxie pré-exposition) est déjà et restera le vaccin thérapeutique le plus efficace et le plus pratique en termes de coût/efficacité. Pour ces activistes, le message était clair: bon, il faut y aller là, c'est important pour tout le monde.

Des ventes qui stagnent

Mais les chiffres de vente du Truvada® sont décevants. On aurait pu croire que Gilead, le fabriquant du Truvada®, avait encore développé un blockbuster, adapté pour les pays occidentaux mais aussi pour les régions du monde où il est le plus urgent, là où la transmission du VIH reste élevée. Des articles récents attestent que les médecins américains ne sont pas à l'aise dans la prescription de cette pilule préventive.

Et puis se posent les questions en suspens : comment prendra-t-on la PrEP? quelle est la meilleure posologie? faut-il prendre le Truvada® tous les jours ou pendant les week-ends, quand les prises de risques sexuels sont les plus nombreuses? est-ce que la prise du Truvada® va entraîner une explosion des actes sexuels non protégés? ou est-ce que les gays se montrent hésitants face au Truvada® comme les femmes se sont montrées hésitantes au début de la pilule contraceptive?

980.000€

C'est le coût pour la société du suivi médical tout au long de sa vie d'une personne séropositive

Ce qui est sûr, c'est que le Truvada® n'est pas le succès commercial escompté. En France, on attend toujours sa mise à disposition et le retard pris par les agences gouvernementales devient injuste. Notre pays a toujours été à la pointe de l'accès aux nouveaux traitements dans le VIH et cette commercialisation pourrait relancer une prévention sida au point mort. La question financière est évidemment centrale en ces temps de crise mais le prix du Truvada® est minime à côté du coût du suivi médical d'une personne séropositive tout au long de sa vie pour la société, qui est estimé à 1,3 million de dollars canadiens (soit 980.000 euros). Il vaut mieux prendre une pilule pour ne pas devenir séropo, à tous les niveaux.

Mauvaise réputation

Il faut rappeler que certains discours ont eu un impact négatif sur le Truvada®. D'abord ses effets secondaires. Gilead vient de présenter à la FDA une version moins toxique –il était temps. Ensuite, tout le monde s'est écharpé sur les réseaux sociaux: pourquoi une personne séronégative devrait-elle prendre un traitement sida, c'est quand même illogique? Enfin, certaines associations ont mené un combat acharné contre le Truvada®, comme la Aids Heathcare Foundation, de Los Angeles, aujourd'hui faisant face à plusieurs scandales financiers. De plus, cette association a eu beaucoup d'influence en Afrique du Sud, où les populations sont très critiques à l'idée de donner un traitement antirétroviral à des femmes... séronégatives. En France, le Truvada® ne fait pas non plus l'unanimité et Act Up-Paris (ou ce qu'il en reste) reste critique.

Dire que l'on prend du Truvada®, c'est comme dire qu'on prenait la pilule en 1972: on est une salope

Tout ceci ne peut expliquer pourquoi les gays ne sont pas attirés par ce Truvada® qui pourrait être la réponse à leurs craintes de contamination, vieilles de plusieurs décennies. Car ce sont eux, finalement, qui ont envie d'essayer ou pas. Même si l'information sur le sida est à son plus bas niveau, tout le monde sait, globalement, qu'un traitement préventif existe. Il est même parfois disponible au marché noir. De plus, des voix s'élèvent aux États-Unis pour protester car le Truvada® n'est pas proposé aux femmes à haut risque (prostituées, multipartenaires, vivant avec des séropositifs, etc.). Et puis il y a les jeunes, très exposés –60% des jeunes infectés ne sont même pas conscients de leur statut sérologique.

Dépasser la peur

Il faut donc comparer la raison de cette retenue avec celle qui a longtemps concerné la pilule. Même si le sida est une affection alors que la grossesse n'en est pas une, les comparaisons doivent rester proportionnelles, mais elles sont réelles. Les gays se méfient du Truvada® comme les femmes des années 1970 de la pilule. Enfin, un traitement existe, même s'il est surdosé et potentiellement toxique, mais il protège d'une peur tenace, socialement mal vécue. Dire que l'on prend du Truvada®, c'est un peu comme dire qu'on prenait la pilule en 1972: on est une salope. La peur de la grossesse est aussi puissante que la peur du VIH car elle vous engage pour toute une vie.

Il ne suffit donc pas de commercialiser le Truvada®. Il est temps de le promotionner. Certaines villes des États-Unis, comme San Francisco, espèrent bien parvenir à zéro contamination chez les gays. Il faut convaincre les personnes les plus à risque de le prendre afin d'étouffer le noyau des nouvelles contaminations. Il faut affiner le profil thérapeutique. Le prendre tous les jours n'est probablement pas nécessaire pour le gay lambda. Car si le Truvada® n'est pas la pilule de du lendemain, il deviendra sûrement celle de la veille, ce qui remplacera progressivement le préservatif. C'est ce scénario science-fictionnesque qui effraie les gays. Ils en ont rêvé, c'est aujourd'hui possible, mais ça fait peur.

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