Partager cet article

Manuel Valls ou la présidentialisation permanente

Le Premier ministre à l'Assemblée nationale lors des questions au gouvernement du 1er avril 2015 | REUTERS/Charles Platiau

Le Premier ministre à l'Assemblée nationale lors des questions au gouvernement du 1er avril 2015 | REUTERS/Charles Platiau

Le Premier ministre socialiste a investi une «stratégie de la tension» identique à celle employée par Sarkozy en 2007. Ce qui ringardise les structures partisanes classiques. Une tribune de Nicolas Baygert et Philippe Moreau-Chevrolet, spécialistes de la communication.

François Hollande et Nicolas Sarkozy. Une histoire de conquête et de reconquête du trône républicain. Une lutte où tout, même les élections locales, est subordonné au tropisme présidentiel. Les enjeux locaux, départementaux, régionaux, européens, sont nationalisés de fait. Cette «présidentialisation permanente» de la vie politique française a été particulièrement marquée lors du dernier scrutin départemental, dont toutes les formations politiques ont fait un enjeu national.

Les Français ont été convoqués à un scrutin absurde, où on leur a demandé de voter pour un échelon territorial –le département– dont on leur avait annoncé qu’il devait disparaître. Tout en leur répétant que leur vote n’aurait, de toute façon, qu’un sens national.

Ce sens a été donné, tardivement, par le Premier ministre, Manuel Valls, dont la posture privilégiée est celle du prédicateur, le doigt levé, désignant aux Français les «ennemis de la République». Dieudonné, les frondeurs, le Front national… Les cibles se succèdent. Avec la même colère. Avec la même intensité.

Le scrutin de mars a ainsi été phagocyté par cette personnalisation extrême des enjeux. Une période où François Hollande a pratiquement disparu du paysage politique, sans jamais cesser de communiquer. Le cinéma politique moderne n'a que faire des seconds rôles.

Ressorts sarkozystes

Cette «stratégie de la tension», investie par Manuel Valls, est identique à celle employée par Nicolas Sarkozy en 2007. Les ressorts sont, en effet, les mêmes. Le ton martial également. On désigne un ennemi –en 2007, la «racaille». On l’attaque ensuite beaucoup plus fortement que tous les autres acteurs politiques –«on va vous en débarrasser au Kârcher». On crée ainsi des «séquences», des «micro-récits», où la communication est délibérément surjouée, où le rapport est poussé à son paroxysme, pour garantir son impact. Objectif: se positionner –et se maintenir– au centre du jeu politique, comme énonciateur principal. La politique devient performance, avec effet de reprise, voire de mise en boucle, médiatique assuré.

Seul le style diffère. Nicolas Sarkozy privilégie la rue, les directs télévisés ou sa page Facebook pour s’exprimer. Manuel Valls, lui, privilégie une mise en scène républicaine que l'on pourrait qualifier de «vintage»: prêche à l’Assemblée nationale, couplé à des interviews accordés à la presse écrite.

Sarkozy préfère la rue ou Facebook. Valls, une mise en scène républicaine «vintage»

Valls néglige par ailleurs les réseaux sociaux, pas assez solennels. La presse «people» se voit en revanche stratégiquement investie. Le Premier ministre fait ainsi la une de VSD avec son épouse quelques jours seulement après les élections départementales, sous le titre «Ensemble, c’est tout !». Une mise en scène inédite permettant d’«humaniser» le candidat, de doubler la trame guerrière d'un récit intime, antidépresseur. «Le Premier ministre est sous pression, écrit VSD. Heureusement, il peut compter sur le soutien de sa femme.» L'ouverture d'une séquence peopolitique comme parade apaisante.

Peut-on pour autant voir dans ce mimétisme –la remobilisation «vintage» de la figure de «l’homme providentiel sarkozyste» par Manuel Valls– une possible réponse charismatique aux problèmes politiques des français? un détour par l'incarnation? une figure autoritaire pour «sauver» le pays du Front national? comme Nicolas Sarkozy en 2007?

Relation hystérique au peuple

Manuel Valls ne dispose, pour l'instant, ni d'une majorité parlementaire ni d'un parti pour le soutenir, mais il pourrait compter sur la décomposition accélérée des formations politiques et leur remplacement par des «machines électorales» ad hoc, formées en vue des scrutins présidentiels, pour unir des majorités de circonstance derrière la figure du leader.

En condensé, il s'agit d'affaiblir le parti politique, de s’adresser directement au peuple, dans une relation émotionnelle forte, que l’on prend soin d’hystériser en permanence, en alternant entre poussées de colère et humanisation, pour entretenir le lien affectif. «L'hystérisation comme forme moderne du consensus», comme le note le philosophe allemand Peter Sloterdijk [1].

Logique de mobilisation  autour de «personnalités-projets»

Paradoxalement, c'est Marine Le Pen qui a, jusqu'à présent, le plus innové structurellement dans ce domaine en poussant jusqu'au bout la logique des «micropartis» et de l'individualisation politique. En témoigne la création du Rassemblement Bleu Marine, une nébuleuse «liquide» d’acteurs ayant prêté allégeance à «Marine». Une forme d'engagement alternative qui ne requiert donc plus un «encartage» au Front national.

Cette logique de mobilisation autour de ce que l'on pourrait appeler des «personnalités-projets», rassembleuses, soutenues par des nébuleuses militantes éphémères –des rassemblements ponctuels agrégés dans une logique plébiscitaire– et ringardisant les structures partisanes classiques, se retrouve à la fois chez Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen et Manuel Valls. Une logique qui pourrait à terme changer en profondeur le système politique français. Une révolution démocratique.

1 Peter Sloterdijk, Le Palais de cristal: à l’intérieur du capitalisme planétaire, Paris, Hachette, 2006 Retourner à l'article

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte