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Vous écrivez prauget ou projait au lieu de projet? Vous êtes victime d'amnésie lexicale

Lost in the alphabet | Taís Melillo via Flickr CC License by

Lost in the alphabet | Taís Melillo via Flickr CC License by

Parfois, l'orthographe de mots que vous connaissez vous paraît venir d'une autre planète. Vous n'êtes pas seul. Et il y a des explications.

Dans le film de 1996 Black Sheep (que je ne recommande à personne), au bout d’une heure et sept minutes, le personnage interprété par David Spade se trouve soudainement incapable de trouver un mot. Assis à la place du passager d’une voiture conduite par le personnage joué par Chris Farley, il consulte une carte et se rend compte d’un seul coup qu’il ne connaît plus le mot qui désigne la surface goudronnée sur laquelle ils sont en train de rouler. «Robes? Rouges?» Rien ne semble convenir. Et même lorsque Farley l’informe que le mot qu’il recherche est route, Spade continue à lutter: «Route. Re-oute.» Il n’en revient pas: «C’est quand même un mot bizarre, tu ne trouves pas?»

Il est sans doute nécessaire de mentionner que, dans le contexte du film, le personnage de Spade est complètement shooté au protoxyde d’azote qui s’échappe des injecteurs de la voiture. Mais qu’importe, les mots de ce type qui vous échappent soudainement comme dans ce film, cela arrive dans la vraie vie, et même à des gens qui sont en pleine possession de leurs facultés mentales. Ce type d’amnésie lexicale surgit à l’improviste, lors de l’écriture ou de la lecture d’un texte.

Assemblage de lettres

Cela fonctionne de la manière suivante: de temps à autre, sans raison apparente, vous bloquez d’un seul coup sur l’orthographe d’un mot anodin. Par exemple, alors que vous êtes en train de taper un texte, vous vous retrouvez tout à coup incapable de vous souvenir de l’orthographe correcte d’un mot aussi simple que gâteau ou oignon. Cela peut également arriver alors que vous êtes en train de lire et que, d’un seul coup, un mot courant et correctement orthographié vous semble étrange, mal écrit, un assemblage de lettres que, parfois, vous ne pourriez même imaginer être correct pour former ce mot.

Par exemple, l’autre jour, j’étais en train d’écrire un e-mail à un ami dans lequel je devais utiliser le mot projet. Pas de problème, n’est-ce pas? Personnellement, je pense que j’ai déjà dû écrire ce mot des milliers de fois au cours de ma vie. Peut-être même des dizaines de milliers de fois. C’est un mot qui n’a rien de rare et je vous promets que je sais parfaitement comment l’écrire. Et pourtant, j’étais là, complètement bloqué.

Proget me semblait ridicule. Progé? Non, ce n’était pas ça. Prauget, peut-être? Chaque nouvel essai me semblait plus incongru. Et, bien entendu, je réalise aujourd’hui à quel point j’étais loin du compte à chaque fois. Mais j’étais en pleine amnésie lexicale. J’avais essayé la bonne orthographe à un moment, mais elle paraissait tout aussi farfelue que les autres, si ce n’est plus farfelue encore. À un moment, je crois même avoir essayé projait. Bref, ça allait mal.

Bloquer d’un seul coup sur l’orthographe d’un mot anodin

Cet accès d’amnésie lexicale a peut-être duré dix ou quinze secondes. Et puis j’ai cessé d’essayer. J’ai ravalé mon orgueil et j’ai googlé proget. (Croyez-moi, vous ne faites pas le fier quand vous en êtes réduit à taper proget dans Google. Surtout qu’immédiatement après avoir tapé sur «Entrée», les mots «Essayez avec cette orthographe» apparaissent en rouge au-dessus des résultats, suivi du mot projet écrit en gras comme pour vous dire «espèce de crétin».)

Il m’a suffi d’une seconde pour que l’orthographe de projet me redevienne familière (si familière, à vrai dire, que tout ce qui venait de se passer semblait incroyablement triste et embarrassant). Naturellement, ma première réaction a été de parler à plein de monde de ce truc embarrassant. Et ce que j’ai découvert m’a permis de me sentir moins bête.

«Pépin temporaire»

Tous les amis, collègues et connaissances à qui j’ai parlé de l’amnésie lexicale momentanée en avaient déjà fait l’expérience. Je suis ensuite allé en parler à plusieurs personnes très intelligentes dont le métier est d’étudier le cerveau et le langage. Même conclusion. Il s’avère donc que je ne suis pas la seule personne à qui il arrive occasionnellement de ne plus pouvoir reconnaître l’orthographe d’un mot extrêmement simple, au moment même où j’en ai besoin.

«Ça m’arrive aussi, m’a avoué Kyle Mahowald, un linguiste doctorant du département des technologies cérébrales et des sciences cognitives du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Personnellement, j’ai remarqué que ça m’arrive plus souvent lorsque j’écris que quand je lis.»

À en croire Charles A. Weaver III, professeur en psychologie et neurosciences à la Baylor University, il est probable que cela arrive à tout le monde. Il parle de ce phénomène comme d’un «pépin temporaire», sans doute impossible à éviter totalement si l’on tient compte de la complexité du cerveau humain en matière de lecture et d’écriture.  

Que se passe-t-il donc dans nos têtes?

Rien à voir avec la confusion entre repère et repaire

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient d’exposer clairement de quoi nous parlons lorsque nous évoquons l’amnésie lexicale temporaire. Ce n’est pas cette chose qui fait que vous ne savez jamais comment écrire correctement accueil ou que vous confondez régulièrement repère et repaire. Ces mots-là ne sont pas forcément faciles.

L’amnésie lexicale momentanée, c’est un phénomène bien plus étrange. C’est lire un mot facile, comme bateau, fleur ou cheval en étant convaincu qu’il est mal orthographié et se murmurer à soi-même «Mais où cet imbécile est-il allé chercher une orthographe pareille?» C’est aussi essayer d’écrire quotient en s’y reprenant à cinq fois avant de se décider à prendre un dictionnaire et n’être même pas capable de trouver le mot, parce qu’on essaie de l’écrire avec un stupide C au début et deux S au milieu.

Souvenez-vous de cette fois, il y a quelques mois, où le mot chaussure vous avez semblé venir d’une autre planète. Ou de ce message sur lequel vous avez bloqué parce qu’il contenait le mot radio. Ou encore de cet après-midi où vous n’en reveniez pas que pantalon s’écrive vraiment comme ça. Ce sont des cas typiques d’amnésie lexicale momentanée.

Attention accrue

Russell Epstein, professeur de psychologie et neurosciences cognitives à l’université de Pennsylvanie, est un spécialiste de la mémoire et la perception. Il m’a confirmé que ces expériences sont sans doute liées à des concepts décrits en 1890 par le psychologue William James dans son célèbre Précis de psychologie.

James affirmait que nos expériences conscientes se composent d’éléments qu’il appelait image et frange. L’image est constituée par les informations sensorielles que nous discernons facilement et n’avons pas de problème à percevoir (les lettres qui composent individuellement un mot, par exemple) tandis que la frange regroupe des expériences et des réponses plus nébuleuses qui permettent de mettre en place des pensées pleinement développées. Impliquant la familiarité, le sens et la justesse, les sensations de «frange» seraient critiques pour relier entre eux les différents points lorsque l’on lit ou l’on écrit, mais il peut arriver que l’on n’arrive plus à relier les signaux entre eux. Parfois, comme l’explique Epstein, «la frange donne une impression de “fausseté” quand elle devrait donner une impression de “justesse”».

On perd la capacité à traiter le mot comme une unité à part entière

Kyle Mahowald, linguiste doctorant du département des technologies cérébrales et des sciences cognitives du MIT

Personne n’ayant pu trouver comment déclencher de façon fiable ce type de «ratés» du cerveau en laboratoire, on en sait encore assez peu sur l’amnésie lexicale momentanée, du moins sur ce qui se passe d’un point de vue neurologique lorsqu’elle arrive. Néanmoins, il semble qu’il reste quelque chose dans ces défaillances du langage qui puisse nous aider à les comprendre, du moins en partie. Pour commencer, il semble que les expériences d’amnésie lexicale puissent parfois résulter d’une attention accrue sur certains mots alors que nous les lisons ou les écrivons.

«Cela semble arriver plus fréquemment lorsque l’on pense spécifiquement à un mot et que l’on perd la capacité de le traiter comme une unité à part entière, explique Kyle Mahowald. Au lieu de cela, on se fixe sur l’enchaînement des lettres qui forment le mot.»

Pilote automatique

Charles A. Weaver III, spécialiste de plusieurs domaines liés à la mémoire, remarque que lorsque nous lisons un texte intéressant duquel nous retirons des informations, nous sommes comme sur pilote automatique. C’est souvent lorsque le rythme ralentit que les amnésies lexicales momentanées ont lieu.

«Lorsque nous lisons, nous mettons en action une partie très utilisée de notre cerveau qui répond automatiquement, affirme-t-il. Je veux dire… quand avez-vous, pour la dernière fois, lu le mot “oignon” et réalisé qu’il était écrit bizarrement? La partie automatique de la lecture prend le dessus.

 

J’imagine que, dans le phénomène que vous évoquez, la partie automatique bute, très brièvement, sur un ralentisseur et se dit d’un seul coup: “Ça ne peut pas s’écrire comme ça.” C’est souvent ce qui se passe avec les gestes automatiques lorsque l’on tente de les surveiller consciemment (comme quand vous pensez “est-ce que j’expire bien sur mon revers?” ou “l’embrayage, c’est le pied gauche”), il est fréquent d’avoir des loupés.»

Le concept très étudié de satiété sémantique, soit la tendance qu’ont les mots à perdre leur sens et leur aura de justesse lorsqu’on les répète plusieurs fois de suite, semble soutenir un peu plus la thèse selon laquelle la vitesse à laquelle nous arrivons à un mot particulier détermine la probabilité de buter dessus (bien entendu, l’amnésie lexicale momentanée ne nécessite pas de répétitions, il suffit d’un regard). Russell Epstein remarque que d’autres phénomènes psychologiques peuvent aussi sans doute nous éclairer sur l’amnésie lexicale. Par exemple, des expériences telles que les jamais-vu (le contraire du déjà-vu): l’étrange sensation de n’avoir jamais vu ou de ne pouvoir pleinement reconnaître quelque chose de pourtant familier) ou le fait d’avoir un mot «sur le bout de la langue» (savoir que l’on connaît le mot approprié pour une situation donnée, mais être incapable de le retrouver alors que l’on en a besoin) semblent liées à ce quelque chose qui fait que nous ne savons soudainement plus écrire signe.

Buter brièvement sur un ralentisseur

Dans chaque cas, Russell Epstein explique qu’il semble y avoir une déconnexion image-frange:

«Tous ces phénomènes, explique-t-il, laissent penser qu’il existe une sorte de séparation entre ce qui est au centre de la perception de nos expériences et ces autres expériences, plus floues, qui semblent les accompagner (des choses comme le sens de la familiarité, le sens de ce qui est approprié ou le sens de l’orthographe).»

La bonne nouvelle est que ces ratés occasionnels et inattendus du langage ne durent généralement pas longtemps. Et ils ne semblent pas avoir d’autre sens que celui de nous indiquer que le cerveau humain n’est pas parfait. Il s’avère que, parfois, nous essayons d’écrire projet avec un G à la place du J, et puis nous tentons un ridicule AU à la place du O. Ce sont des choses qui arrivent lorsque nous communiquons par écrit au quotidien. Même les plus aguerris d’entre nous à la lecture et à l’écriture butent parfois sur un ralentisseur. Mais, cela dit… accueil est tout de même un mot qui s’écrit bizarrement.

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