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Indochine, printemps 1975: après une dernière vague rouge vint le naufrage des illusions

Des marins de l'USS Durham secourent des Vietnamiens, avril 1975 via Wikipedia

Des marins de l'USS Durham secourent des Vietnamiens, avril 1975 via Wikipedia

En avril 1975, la victoire des communistes dans les pays de l’ex-Indochine française (Vietnam, Laos, Cambodge) concluait une lutte à laquelle s’était identifiée une partie de la jeunesse contestataire et des intellectuels de l’époque. Mais les massacres khmers rouges et la crise des boat-people se chargèrent de ternir cet ultime reliquat de l’espérance révolutionnaire qui avait étreint le XXe siècle.

«Vietnam!»: au cours des années 1960, le nom de ce pays d’Asie du Sud-Est résonna jusqu’à se figer en slogan, et faire à lui seul converger les mobilisations abrasives de la décennie contestataire. Dans le film de Chris Marker, qui tient à la fois du documentaire et du manifeste, Le fond de l’air est rouge (1977), la voix off explique, dès l’introduction:

«S’il fallait mettre un nom sur ce qui a tout cristallisé, c'est évidemment le Vietnam.»

Cristalliser quoi? Un imaginaire révolté, une certaine protestation contre l’ordre des choses qui déferla sur les campus universitaires, aux Etats-Unis, en Allemagne, mais aussi en France, et qui fut le détonateur des évènements de mai 1968. «Aucune cause n’avait été plus forte, plus dure, plus acharnée que la lutte contre la guerre du Vietnam», rappelait Jean-Claude Guillebaud dans Les années orphelines (Seuil, 1978).

La première guerre d’Indochine, dans les années 1940-1950, avait laissé de marbre l’opinion publique française, alors que ses propres soldats affrontaient le mouvement indépendantiste, le Vietminh, contrôlé par les communistes d’Hô Chi Minh. Le corps expéditionnaire recrutait les combattants sur la base du volontariat, sans appel au contingent, dans une France accaparée par la reconstruction: au fond, peu impliquée dans ce conflit perçu comme une affaire de «baroudeurs» nostalgiques de l’Empire colonial, malgré les enjeux de la Guerre froide qui s’esquissaient.

Par contre, l’engagement à partir de 1965 des Etats-Unis au Sud-Vietnam aux prises avec la guérilla du FNL (Front national de libération) –les fameux «Vietcong»– ainsi que le début des bombardements sur la République populaire du Vietnam, au nord, vont susciter une mobilisation sans précédent.  

Déploiement de force américain

Diverses représentations et sensibilités s’agrègent, contre la guerre, contre l’impérialisme... Leur charge émotionnelle se nourrit du contraste des forces en présence.

La guérilla, même ravitaillée depuis le Nord communiste par la «piste Hô Chi Minh», reste inférieure en force, contrainte de s’abriter sous le couvert des forêts ou de s’enterrer dans des galeries.

En face, la première puissance mondiale déploie elle un formidable arsenal militaire: hélicoptères de combat, bombes à billes d’acier, napalm, bombes au phosphore... Les ravages infligés aux terres et aux hommes sont captés par les nombreux reporters sur place, photos couleur à la une des news mag, premiers directs télévisés: c’est aussi le temps de l’explosion des médias de masse, l'«âge d’or» du photo-reportage. Leur couverture contribue à la nausée qui étreint les spectateurs devant l’hubris de la force sans mesure, face à un ennemi invisible.

«Le FNL vaincra!»

L’opinion publique se porte à l’écoute des voix qui réclament «la paix au Vietnam». En France, la question est portée par le Comité national du Vietnam présidé par Laurent Schwartz, mathématicien prestigieux rôdé aux combats anticoloniaux. A ses côtés, la fine fleur des intellectuels de l’époque, Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, qui se mêlent aussi des travaux du «Tribunal Russell», qui dénonce les crimes de guerre des GI’s. Plus offensifs, les Comités Vietnam de base sont marqués par l’activisme des groupes d’extrême gauche maoïstes, trotskystes...

«Les Etats-Unis représentaient le centre du capitalisme impérial», explique Rony Brauman, ancien président de MSF, qui milita à partir de l’hiver 1968 aux côtés des «mao» de la Gauche prolétarienne.

«L’anti-impérialisme formait pour nous une sorte d’espéranto politique.»

Dans les manifestations, le nom d’Hô Chi Minh est porté aux nues, avec celui de Che Guevara. L’idée révolutionnaire reprend ainsi des couleurs, sur fond d’intérêt pour le Tiers monde, l’alternative dont il est porteur: la décolonisation est encore proche, le soldat-paysan vietnamien personnifie un socialisme agraire teinté de maoïsme, austère et courageux, en regard du modèle de société occidental qu’il affronte les armes à la main.

Victoire totale

A partir de 1968, les Américains entament leur désengagement, tout en multipliant les bombardements pour faire plier le Nord-Vietnam et ses alliés. Après le Laos, la guerre s’étend au Cambodge, brasier qui s’alimente autant de rivalités historiques, idéologiques, que du jeu des grandes puissances –non seulement Etats-Unis, mais aussi Russie et Chine– qui s’y affrontent par procuration.


 

En 1973, les accords de Paris ne marquent qu’un bref répit, et deux ans plus tard, au cours de l’offensive de printemps du Nord, l’armée du Sud-Vietnam s’effondre, privée du soutien américain.

Le 30 avril 1975, les Bo Doi, les soldats de Hanoï, perchés sur leurs chars soviétiques, défoncent la grille du Palais présidentiel à Saïgon.

Deux semaines plus tôt, la capitale du Cambodge a elle été prise par des guérilleros en sandales, les Khmers rouges, au nom du gouvernement de résistance en exil à Pékin présidé par le prince Sihanouk.

Dans la foulée, le Pathet Lao, allié communiste du Nord-Vietnam, s’assure son emprise sur le petit royaume laotien.

Leurs pays sont ruinés par la guerre, mais la victoire des forces «anti-impérialistes», en cette année 1975, est totale.

Le désenchantement

Mais la réalité du pouvoir exercé par les vainqueurs dément les transports lyriques des années précédentes. Malgré les promesses de la réunification, un million de personnes vont être internées au Sud-Vietnam dans les camps de rééducation, souvent pour de longues années.

Au large du cap Ca Mau se repêchent dès 1975 les corps des noyés qui ont tenté de fuir. Face à ce tournant coercitif, des consciences de gauche dégrisées reviennent de leur enthousiasme. 

Célébrité journalistique, grande plume du Monde et du Nouvel Observateur, Jean Lacouture nourrit une fascination de longue date pour Hô Chi Minh et son combat. Mais en 1978, il se confie au magazine de droite Valeurs actuelles:

«Pour le Vietnam, je plaide coupable. Je m’accuse d’avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien. [...] Je subissais l’influence écrasante de Sartre qui voyait dans toute critique de fond de la Russie soviétique une arme offerte aux réactionnaires et aux Américains.»

Mais surtout, pour sévère qu’elle soit, la répression au Vietnam semble encore contenue en regard de ce qui va se déchaîner au Cambodge voisin…

«Un aveuglement qui n’a pas d’excuses»

Au pays khmer, les nouveaux dirigeants coupent le pays de tout contact extérieur, et déportent vers les campagnes l’ensemble des citadins. Les premiers réfugiés qui parviennent à partir font état de massacres, de travaux forcés épuisants, de l’abolition de toute propriété individuelle...

La presse est troublée, mais évoque de possibles affabulations, des exagérations colportées par des esprits «revanchards». Libération, proche de l’extrême gauche, martèle alors son cap:

«Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. Les ennemis de la résistance khmère le savent. La “grande presse” et les radios n’hésitent pas à se faire le haut parleur des services de guerre psychologique américaine pour discréditer et isoler le pouvoir populaire qui se met en place.» («Vérité et mensonge», éditorial non signé, 28 avril 1975).

Dix ans plus tard, Patrick Sabatier, qui traitait des Khmers rouges dans le quotidien sous le pseudo de Patrick Ruel, exprimera son repentir à la sortie de La déchirure, film sur le calvaire cambodgien:

«Les spectateurs du film apprécieront la stupidité de l’auteur de ces lignes. (…) Un aveuglement qui a ses raisons, mais qui n’a pas d’excuses. (…) Cette déchirure-là ne s’est pas cicatrisée, et ne le sera jamais.»

Le Monde n’est pas non plus exempt de critiques: son envoyé spécial à la chute de Phnom Penh, Patrice de Beer, rapporte que «la ville est libérée» et que «l’enthousiasme populaire évident». En réaction, Michel Legris, ancien grand reporter au journal, s’en prend dans un pamphlet, Le Monde tel qu’il est, à la direction et au service étranger, accusés de «parti pris d’indulgence, sinon d’absolution» dans leur traitement...

Le prêtre François Ponchaud, un des derniers occidentaux à quitter le Cambodge, se rappelle de ces quelques mois d’obstruction intellectuelle.

«A notre arrivée en France, on ne voulait pas croire ce qu’on rapportait, sur la chute de Phnom Penh, la réalité du régime. Nous étions traités en parias.»

Lui entreprend alors de recouper les propos des réfugiés –il parle khmer couramment– avec la radio officielle du régime. En février 1976, après plusieurs tentatives restées lettre morte, Le Monde publie enfin ces travaux qui lèvent le voile sur le régime de terreur inédit qui s’est installé.

Sensibilité antitotalitaire

Entre-temps, le climat intellectuel évolue en France, marqué par l’intérêt pour les dissidents soviétiques. Une sensibilité antitotalitaire prend le dessus à gauche: le Nouvel Observateur croise le fer avec les communistes au sujet de Soljenitsyne, les «Nouveaux philosophes» fustigent le marxisme sur les plateaux de télévision…

Altercation entre André Gluksmann et René Andrieu, de l’Humanité, 1978.

Cette querelle embarrasse François Mitterrand, en pleine stratégie d’union avec le Parti communiste.

Dans l’Unité, hebdo du Parti socialiste, le premier secrétaire s’exprime cependant au sujet du Cambodge, en avril 1976:

«Le devoir d’éduquer, de former les esprits aux obligations et aux choix que suppose toute rupture de société ne peut être confondu [...] avec cette épouvantable machinerie mise en place un peu partout pour broyer les consciences en brisant au besoin les corps. A Phnom Penh, on en est là.»

La gauche parlementaire n’a jamais versé dans l’adhésion aux thèses du tiers-mondisme révolutionnaire. Mais la popularité passée de la cause des peuples indochinois donne tout de même à cette prise de distance un goût un peu amer.

Frères ennemis

En outre, en Indochine, le mirage de la solidarité entre «pays frères» s’effondre avec le déclenchement d’une nouvelle guerre, après plusieurs incidents de frontières.

A compter de décembre 1978, le Vietnam pénètre au Cambodge et chasse du pouvoir les Khmers rouges. Afin de soutenir l’armée de Pol Pot, Pékin déclenche à son tour une intervention militaire contre le Vietnam.


Les témoins qui pénètrent au Cambodge confirment dans l’intervalle les bruits jusqu’alors rapportés: villes mortes, corps entassés dans les charniers, écoles et pagodes transformées en centres de détention...

En France, à gauche, il ne se trouve plus grand monde pour soutenir Pol Pot et les siens, exception faite d’Alain Badiou, membre de la groupusculaire Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCFML), qui publie une tribune assez stupéfiante dans le Monde, «Kampuchéa vaincra!», le 17 janvier 1979, dans laquelle il dénonce la volonté du Vietnam de déclencher une «solution finale» contre le Cambodge (en 2012, il dira qu'il «regrette d'avoir écrit ce texte»).

Aron, Sartre et les Boat People

Avec ce nouveau conflit, c’est la crise des réfugiés qui va dorénavant être portée à l’avant-scène. En Thaïlande, fin 1979, on passe en quelques mois de 30.000 à 300.000 réfugiés cambodgiens. 


Au Vietnam, dans le même temps, des dizaines de milliers de personnes gagnent chaque mois la mer, en embarquant sur des embarcations précaires.


Au guérillero impassible des années 1960 se superpose maintenant auprès de l’opinion occidentale l’image de familles prêtes à braver les périls pour fuir le communisme: naufrages, attaques et viols par les pirates, rejets par les pays voisins...

«Il n’y a pas des morts de gauche et des morts de droite», déclare à Paris Bernard Kouchner, ancien étudiant communiste converti à la médecine humanitaire, et qui plaide pour affréter un bateau-hôpital. Ses futurs ex-amis de MSF (créée en 1971) dénoncent déjà son goût excessif pour la médiatisation, mais la conférence de presse «Un bateau pour le Vietnam», au printemps 1979, est un succès. Et ce grâce à la présence de deux poids-lourds de l’intelligentsia, Raymond Aron, le libéral, conservateur modéré, et Jean-Paul Sartre, figure totémique de la gauche depuis trois décennies. Vieilli et diminué, presque aveugle, ce dernier assure face aux micros qu’«il faut avant tout sauver les hommes, sauver  les corps». Des propos qui sonnent comme l’étonnante revanche posthume d’Albert Camus sur la radicalité longtemps affichée par le philosophe germanopratin. Le président Giscard délivre dans la foulée un millier de visas.

 

Enthousiasme pour la cause humanitaire

Rony Brauman a lu en 1977 Cambodge, année zéro le livre de Francois Ponchaud, et il en est sorti vacciné de son engagement passé:

«J’avais déjà des doutes, un détachement depuis plusieurs années, mais là, cela a abouti à une rupture totale, un rejet de la violence révolutionnaire, de la radicalité politique.»

Quelques temps après, il part en Thaïlande travailler pour MSF, intervenant notamment dans un camp de réfugiés cambodgien non loin de la frontière, non loin de ce territoire incarnation d’«un rêve devenu cauchemar». 

Au cours des années suivantes, les organisations humanitaires qui travaillent dans les camps d’accueil vont acquérir une popularité inédite.

«On assiste dans les années 1980 à une baisse de l’engagement politique, syndical, constate Rony Brauman. L’engagement humanitaire va lui devenir survalorisé, via l’aide aux réfugiés, l’incarnation d’une exigence au service de quelque chose de plus grand que soi.»

Les French Doctors de l’humanitaire, comme les surnomment les journalistes anglo-saxons (et qui comptent dans leurs rangs pas mal d’anciens de 1968) vont être ensuite de toutes les crises en Afghanistan, Afrique...

Après la Guerre froide, le droit humanitaire fera son chemin, lié à la promotion des droits de l’homme et de la démocratie. Rony Brauman sera un acteur de cette aventure, tout en s’efforçant de conserver un œil critique sur les impasses, les instrumentalisations dont font l’objet aide humanitaire et aide au développement. Lui gardera une distance envers l’attitude de ses anciens condisciples convertis au «messianisme armé» en faveur des droits de l’homme. Ceci afin de ne jamais retomber dans le vertige binaire et manichéen, toujours prompt à ressurgir, et qui aura marqué une partie de sa génération.

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