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«Taxi Téhéran»: un huis clos en mouvement, ouvert à l’infini

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 15 h 46

Le cinéaste Jafar Pahani a de nouveau bravé l'interdiction de réaliser des films. Il offre, depuis l'habitacle d'un taxi, un voyage entre tragique et comique dans la société urbaine iranienne.

Dans son dernier film, le réalisateur iranien fait aussi office de conducteur de taxi | Jafar Panahi Film Productions

Dans son dernier film, le réalisateur iranien fait aussi office de conducteur de taxi | Jafar Panahi Film Productions

La ville est là, très présente, et pourtant à distance, de l’autre côté du pare-brise. Le regard est fixe, et puis s’anime pour s’élancer dans les rues, puis bientôt bascule, se retourne pour observer l’intérieur du véhicule où s’installent les personnes qui ont fait signe à ce qui est donc un taxi. La caméra a été retournée par une main dont la présence est tout à fait sensible.

Ils sont deux passagers, à l’avant un homme jeune, gouailleur, grande gueule, qui clame avec entrain qu’il faudrait exécuter quelques voleurs d’autoradios pour que la société aille mieux et se révèlera être lui-même un voleur, à l’arrière une dame soigneusement voilée, d’apparence modeste, et qui ne s’en laisse pas conter sur le délire répressif, essaie de répondre pied à pied à l’assurance moqueuse et populiste du premier. Mais il y a (au moins) deux caméras posées sur ce tableau de bord vers l’intérieur de la voiture, l’une regarde les passagers, l’autre le conducteur. C’est Jafar Panahi lui-même – si vous ne le (re)connaissez pas, les passagers, eux, l’identifieront bientôt, et comprendront, entre autres, pourquoi ce chauffeur de taxi connaît si mal les itinéraires.

Entre réalité et fiction

Jafar Panahi ne conduit pas très bien les voitures, mais il sait assurément conduire un film. Dès la première séquence de ce film qui en comportera neuf (la plupart définies par un nouveau passager du taxi), il installe avec des moyens très simples ce jeu très complexe entre réalité et fiction, et mise en évidence du jeu lui-même, ni pour faire le poseur post-moderne ni pour brouiller les cartes, mais au contraire pour davantage prendre en charge à la fois la réalité de son pays, l’Iran, et la réalité de sa propre situation de cinéaste sous le coup de multiples condamnations. Puisque, depuis 2010, il est condamné à six ans de prison, a interdiction de réaliser des films et de s’exprimer en public, à la suite de son soutien affiché au mouvement «vert», qui a tenté de s’opposer à la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de la République en juin 2009. À l’époque arrêté et emprisonné sans ménagement, Panahi vit désormais chez lui, toujours sous la menace que la sentence concernant la prison soit exécutée.

Jafar Panahi ne conduit pas très bien les voitures, mais il sait conduire un film

S’il a respecté les interdictions de prendre la parole et de voyager, il a en revanche par trois fois contrevenu à celle de ne pas filmer. Ayant fait l’objet d’un immense mouvement de solidarité de la part de cinéastes du monde entier au moment de son arrestation, Panahi a répondu aux tentatives du régime de le faire taire avec trois réalisations importantes. Dans le huis clos de son appartement téhéranais, «Ceci n’est pas un film» (cosigné avec Mojtaba Mirtahmasb et présenté hors compétition au festival de Cannes 2011) est une passionnante –et souvent très drôle– méditation sur le sens même de faire un film, et ce qui se joue dans ce processus. Deux ans plus tard, «Closed Curtains» (cosigné avec Kambuzia Partovi) poursuivait sur un mode plus abstrait les mêmes interrogations dans une maison au bord de la mer mais coupée du monde.

Sans sortir de l'habitacle

«Taxi Téhéran» est aussi un huis clos. Mais c’est un huis clos dehors. L’ingéniosité du dispositif d’exploration extérieure sans pratiquement sortir de l’habitacle entretient la sensation d’enfermement, d’assignation à résidence, tout en autorisant à la fois une circulation dans de nombreux quartiers de la capitale et l’accueil de multiples protagonistes, hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, traditionnalistes et modernistes, vendeurs de vidéos pirates et avocate des droits de l’homme, figures multiples d’une société animée de courants innombrables, que les dirigeants de la République islamique comme les médias occidentaux s’échinent à présenter sous un jour uniforme.

 

Une des grandes réussites de «Taxi Téhéran» est de parvenir à prendre en charge à la fois la vitalité et la diversité de la vie du pays, ainsi que le contrôle envahissant et impitoyable pour les libertés qui y règne. Car le film est aussi un huis clos au sens que formulera à la fin la «dame aux fleurs», la grande avocate des droits de l’homme Nasrin Sotoudeh (qui a partagé avec Panahi le prix Sakharov en 2012) interprétant son propre rôle : elle qui a été
incarcérée à plusieurs reprises, interdite d’exercer, et qui a fait une de ces grèves de la faim auxquelles sont contraints tant de ses clients, est mieux placée que quiconque pour expliquer comment c’est l’Iran lui-même qui est à bien des égards une prison. Et c’est bien dans ce huis clos-là, celui du pays tout entier comme lieu d’enfermement, que se déroule «Taxi Téhéran».

Le cinéma, celui de Jafar Panahi exemplairement, est à la fois une possibilité de rendre compte de cette situation et un moyen d’y entrouvrir des brèches. À ce cinéma, en un geste bouleversant, la combattante des libertés offre avant de quitter la voiture et l’image une rose rouge, qui est comme un cadeau à chaque spectateur qui verra le film. Le cinéma, les images sont omniprésents dans «Taxi Téhéran»: outre le réalisateur avec son dispositif de tournage à la fois élémentaire et sophistiqué, en partie repris du «Ten» de Kiarostami, tout le monde enregistre, les portables et les tablettes ou les appareils photos de poche démultiplient à l’infini cette pratique.

Voyage dans l'Iran actuel

Dans le générique, les noms de tous les collaborateurs restent masqués

L’ambivalence de cette véritable jungle iconique qui prolifère, images de liberté, images de conformisme, images de surveillance et de répression, est une autre des dimensions de ce film qui semble léger comme un promenade humoristique aux côtés d’un chauffeur de pacotille, et se révèle extraordinairement riche. Car si «Taxi Téhéran» est bien un voyage dans la société urbaine de l’Iran actuel, ce n’est certainement pas seulement une étude sociologique. Et qui oublierait dans quelles conditions le film a été fait en trouvera un double rappel glaçant, avec la dernière scène, puis le générique de fin qui explique pourquoi, à l’exception du réalisateur, les noms de tous les collaborateurs de «Taxi Téhéran» restent masqués.

Avec la virtuosité qu’on lui connaît depuis «Le Ballon blanc», le cinéaste du «Cercle» et de «Sang et or» associe comédie de mœurs douce-amère, mise en question de sa propre place de réalisateur en même temps que des circulations entre documentaire et fiction (tous les protagonistes sont des acteurs, non professionnels, qui jouent un rôle, souvent le rôle –écrit, concerté– de la personne qu’ils sont en effet) et méditation morale. Et c’est cet assemblage en permanente recomposition qui, au détour de ce qui semblait d’abord un gag, prend soudain une émouvante profondeur.

Taxi Téhéran

De Jafar Panahi

Avec Jafar Panahi, Nasrin Sotoudeh

Durée: 1h22

Sortie le 15 avril 2015

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Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (490 articles)
Critique de cinéma
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