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Günter Grass, les contradictions d'un destin allemand

Gunter Grass en Espagne le 21 janvier 2006. Reuters

Gunter Grass en Espagne le 21 janvier 2006. Reuters

L'écrivain, qui s'était donné la mission de se coltiner l’histoire de son pays dans ce qu’elle avait de plus tragique et de plus détestable, avait rendu public son enrôlement à 17 ans dans la Waffen SS.

Günter Grass, la conscience morale de la littérature allemande d’après-guerre, est tombé de son piédestal le jour où par honnêteté envers lui-même et envers ses lecteurs, compatriotes ou étrangers, il a reconnu qu’il ne méritait peut-être pas ce statut. Il s’était donné à lui-même la mission de se coltiner avec l’histoire allemande dans ce qu’elle avait de plus tragique et de plus détestable. Il rendait public qu’en 1945, âgé de 17 ans, il s’était enrôlé dans la Waffen SS, l’arme la plus redoutée de la troupe nazie. Et non seulement il avait été un de ces soldats honnis mais il l’avait tu pendant des décennies, tout en se faisant le chantre et parfois le critique implacable de l’Allemagne nouvelle.

Nous l’avions rencontré en 2005, dans sa maison des environs de Lübeck où les lacs et les collines rappellent sa région natale de Gdansk. Il travaillait alors à cette biographie publiée deux ans plus tard en français sous le titre Pelures d’oignon, en 2007.  Il n’avait rien dit de la révélation qu’il s’apprêtait à faire mais il avait insisté sur le «scepticisme» qui s’attache à toute œuvre biographique. Et avait ajouté: 

«Cette autobiographie est aussi une protestation contre la prétention à l’existence d’une seule vérité. Il y a plusieurs vérités».

Il y avait plusieurs vérités dans l’homme et l’écrivain Günter Grass. C’est en «pelant les oignons» (traduction littérale du titre original en allemand) que ces vérités apparaissent, l’une après l’autre, comme les couches des oignons.

Son roman précédent, En crabe (Seuil, 2002) avait déjà provoqué une polémique parce qu’il peignait des Allemands en victimes de la Deuxième guerre mondiale. Le Zeitgeist, l’esprit du temps, contre lequel Grass et quelques écrivains de sa génération se révoltaient alors après l’avoir inspiré, voulait que les Allemands aient été des bourreaux. Les présenter en victimes, c’était renverser l’ordre des choses. En crabe racontait l’histoire du paquebot Wilhelm-Gusthoff, envoyé par le fond en 1945 par une torpille soviétique. Neuf mille réfugiés de Poméranie, de Pologne, des Sudètes qui tentaient de rejoindre l’Amérique avaient péri noyés.

Le Groupe 47

Günter Grass prétendait, avec quelque exagération, qu’il était le premier écrivain à sortir ces tragédies de l’oubli. Heinrich Böll, avant lui, avait écrit sur les souffrances allemandes mais son livre avait attendu cinquante ans avant d’être publié. Les Allemands, des victimes, «oui des victimes de leur propre histoire», nous avait dit Günter Grass. Quand en 1998, un autre écrivain, Martin Walser, avait dénoncé l’utilisation de la responsabilité dans les camps d’extermination comme une «massue morale» assenée aux Allemands, l’auteur du Tambour avait encore montré son désaccord. On peut le penser personnellement mais pas le dire publiquement, avait-il déclaré.

Avec Martin Walser, Günter Grass avait fait partie du même groupe de jeunes écrivains qui à peine sortis des camps de prisonniers alliés avaient formé en 1947, le Groupe dit justement 47. Chacun livrait ses œuvres à l’appréciation des autres. Les discussions et les disputes littéraires allaient bon train. Mais on y parlait aussi politique. On rêvait d’une «autre» Allemagne qui aurait rompu avec son passé. 

Le Groupe 47 s’était dissous en 1967 sur des désaccords par rapport à l’Opposition extraparlementaire (APO), annonciatrice du mouvement de 68, qui manifestait contre la grande-coalition entre les chrétiens démocrates et les sociaux-démocrates dirigée par un ancien membre du parti nazi, le chancelier Kurt Georg Kiesinger.

C’était l’époque où les fils demandaient des comptes aux pères; qu’avaient-ils fait sous le règne d’Hitler? Le sujet avait été quasiment tabou pendant toutes les premières années de la République fédérale. Il revenait en boomerang sur les représentants de la démocratie allemande. L’interrogation restait souvent sans réponse mais elle préparait une alternance politique.

Les élections générales de 1969 étaient l’occasion d’un changement politique profond au profit de la social-démocratie. Pour la première fois depuis la création de la RFA en 1949, Willy Brandt, un ancien émigré, avait une chance d’arriver au pouvoir. Günter Grass et nombre de ses collègues qui s’étaient jusqu’alors réfugiés dans la littérature, prirent leur carte du Parti social-démocrate (SPD) et se lancèrent dans la campagne électorale. Ils étaient sûrs d’avoir aidé à porter Willy Brandt, le «bâtard», comme avait dit Adenauer sans excès d’élégance au cours d’une campagne précédente, à la chancellerie fédérale. Brandt promettait «d’oser plus de démocratie» et de normaliser les relations avec le camp communiste. Les intellectuels allemands avaient retrouvé une cause.

Le nouveau cours de la politique allemande

Après la chute de Brandt et son remplacement par Helmut Schmidt Grass mettra quelques distances avec le SPD, même s’il reprit sans enthousiasme du service en faveur de Gerhard Schröder et des Verts en 1998. Pour lui, Brandt, qui avait fui l’Allemagne en 1933 et y était revenu à la Libération, représentait le nouveau cours de la politique allemande qu’il craignait toujours de voir remis en question. 

Au moment de la chute du mur de Berlin, il s’était montré très critique envers la réunification qu’il considérait comme une annexion brutale des Allemands de l’est. Il avait exprimé ses doutes dans un roman, Toute une histoire, mal reçu par la presse. Le «pape» de la critique littéraire, Marcel Reich-Ranicki, un ancien du Groupe 47, avait été caricaturé sur la couverture du magazine Der Spiegel déchirant à belles dents le livre de Grass.

La levée de l’interdit sur l’histoire du nazisme lui devait beaucoup mais en même temps Günter Grass regrettait que «la génération 68», après avoir protesté contre les pères qui s’étaient tu, n’ait pas voulu «prendre en compte ce que cette génération [des pères] avait souffert –par sa faute certes», avait-il ajouté devant nous dans sa maison du Schleswig-Holstein.

Par son histoire personnelle, l’écrivain, prix Nobel de littérature en 1999, réunissait les contradictions d’un destin allemand: la naissance dans une ville redevenue polonaise après la guerre, dans laquelle Grass voyait le noyau d’une réconciliation germano-polonaise, le silence gardé pendant un demi-siècle sur l’engagement dans les Waffen SS, le soutien aux jeunes qui demandait des comptes, une forme de militantisme en faveur d’une «bonne» Allemagne et le souvenir de toutes les victimes. «Jamais on n’aurait dû se taire sur tant de souffrance, simplement parce que notre faute et la confession du repentir l’emportaient sur tout le reste», fait-il dire à un héros du roman En crabe. Un testament.

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