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Vous vous fichez de la loi renseignement, et vous avez tort

Manuel Valls lors de l'ouverture du débat sur le renseignement à l'Assemblée nationale, le 13 avril 2015.

Manuel Valls lors de l'ouverture du débat sur le renseignement à l'Assemblée nationale, le 13 avril 2015.

C'est le sujet dont vous n'avez pas envie d'entendre parler, mais il y a une chose à laquelle vous n'avez pas pensé.

Oh mon Dieu! Quelle horreur, quel ennui, encore un article sur la loi renseignement... Oui, je sais. Je sais que pour la majorité des gens, ce sujet est à peu près aussi excitant que la reproduction des crevettes d’eau douce, et encore… Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seuls, j’ai eu l’impression que nos députés n’étaient pas pressés de venir en séance.

Pendant l’intervention de Manuel Valls, ce n’était pas vraiment l’affluence des grands jours (apparemment car les députés étaient hors de l'hémicycle à examiner des amendements gouvernementaux déposés à la dernière minute).

Et s'ils sont arrivés tranquillement après, ils n'étaient toujours pas très nombreux. De toute façon, ils sont majoritairement pour cette loi.

En tout cas, Bruno Le Maire avait de la place pour ses grands bras.

Bref, ça ne vous intéresse pas et je vous comprends bien. Disons-le tout net: le sujet est emmerdant pour la plupart des gens qui ont d’autres soucis en tête, du genre réussir à boucler leurs fins de mois...

Mais je vais me permettre de vous demander juste un court instant de réflexion sur le sujet. Je vais même faire pire, je vais reprendre les arguments des pros, en oubliant que cette loi est dénoncée aussi bien par la Ligue des droits de l’homme qu’Amnesty International et Reporters sans frontières, ou encore le Conseil national du numérique. OK, passons.

La plupart d’entre nous n’avons rien à nous reprocher. C’est vrai.

Tout n’est pas à jeter dans cette proposition de loi. C’est vrai

Nombre de ces techniques de surveillance sont déjà utilisées, il s’agit de légaliser leurs pratiques. C’est vrai.

Grâce à cela, on aurait pu éviter les attentats de janvier. Ah bah non, ça, ce n’est pas vrai, comme l’explique un article du Monde sur la manière dont la DGSI a réécrit l’histoire de la surveillance des frères Kouachi.

Je ne vais pas vous noyer sous les explications du pourquoi c’est grave, je sais que mon temps sur le sujet est compté. Alors, juste en quelques mots. J’ai horreur de la politique fiction mais imaginons un scénario complètement dingue, imaginons qu’un parti assez violent dans ses idées et allergique à ses opposants arrive au pouvoir. Ah bah tiens, disons le Front national. 

Imaginons donc que le FN devienne un parti de gouvernement. Est-ce que vous avez vraiment envie de lui laisser entre les mains un arsenal d’espionnage pareil? La possibilité légale d'espionner n’importe qui en accédant à toutes ses communications? L’une des faiblesses du texte actuel étant que le flou des termes employés suffit à justifier la surveillance dans un champ qui déborde largement la menace terroriste. Or, ce qui nous protégeait de ce genre d’abus, c’était notamment une invention intellectuelle française pas mal qui s’appelle la séparation des pouvoirs, en l’espèce entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Et la loi permet d'outrepasser cette séparation.  

On sait que cette loi est attentatoire aux libertés individuelles, à nos libertés à chacun. Mais on laisse faire dans l’indifférence, voire en y étant favorable, pour la majorité des Français. La réalité, c’est qu'on s’en fout parce qu’on ne se sent pas concerné. Et on ne se sent pas concerné parce que, malgré tous les défauts et failles de notre régime politique, on y vit assez libre. On n’a aucune idée de ce que ça représente réellement de vivre dans un régime plus dur politiquement. Et pourtant, cela pourrait nous arriver. Mais avec une espèce d’innocence enfantine on se dit que c’est bon, c’est pas grave. Peut-être que vous trouvez que ce n’est pas grave maintenant, sans doute que Manuel Valls ne va pas s’endormir la nuit en écoutant votre coup de téléphone à votre meilleur ami, mais le vote d’une loi engage l’avenir. Et l’avenir politique de la France, à l’heure actuelle, est pour le moins flou. Ne serait-ce qu’à ce titre, par une sorte de principe de précaution démocratique, on devrait –ou on aurait dû– s’agiter un peu.

Vous savez ce que c'est l'ironie? C'est que l'un des partis politiques les plus farouchement opposés à ce projet de loi, et qui craint même qu'on s'en serve pour le surveiller, c’est… le Front national.

 

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