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Les objets connectés vont-ils tuer le hasard?

Si un monde où vous ne vous réveillerez plus jamais en retard, où vous ne vous perdrez plus jamais dans la rue, où vous ne ferez plus jamais cuire les pâtes trop longtemps vous effraie, rassurez-vous.

Le Mobile World Congress (MWC), le plus grand rassemblement annuel du monde de l'industrie mobile s'est tenu du 2 au 5 mars à Barcelone. Cette année, en dehors des bords arrondis du dernier Samsung et de l'intervention de Mark Zuckerberg venu titiller les fournisseurs d'accès Internet avec son internet.org, l'obsession du Salon tenait en trois lettres: IOT. Un acronyme pour «Internet Of Things à savoir, les objets connectés ou comment votre montre, votre voiture ou votre four vont pouvoir se connecter entre eux et à Internet pour vous rendre la vie meilleure.

Lors de cette 10e édition du Congrès dans la capitale catalane, l'IOT a envahi les allées de du Salon sous des formes assez diverses: de ces incroyables lunettes permettant aux aveugles de discerner leur environnement, à cette membrane reliant le nouveau-né prématuré aux battement du cœur de sa mère, en passant par toutes sortes de gadgets, du miroir-écran à la brosse à dent bluetooth et jusqu'à la corde à sauter connectée.

L'IOT, dans le secteur, c'est le nouveau grand frisson. En témoigne l'intervention futuro-obsessive avec laquelle le leader de la téléphonie mobile américaine, AT&T a ouvert le premier cycle de conférences.

Vidéo à l'appui, la firme nous dépeint une vision du futur un brin inquiétante dans laquelle votre montre connectée est capable de vous réveiller pile à l'heure en fonction du trafic sur la route avant d'allumer votre machine à café, de fermer automatiquement votre porte et de régler la température de votre maison. Même votre barbecue s'y met en vous envoyant une notification pour vous dire d'envoyer les côtelettes.

Ce monde d'optimisation absolue, dénué de retard et de merguez carbonisée, est-ce le futur qui nous attend tous? Les objets connectés vont-il tuer le hasard et les imprévus de nos existences?

Horloges de Paris avant l'Apple Watch

Evacuons tout d'abord un mythe, à savoir que les objets connectés ont attendu notre époque pour apparaître.

Selon Eric Guichard, anthropologue d'Internet et de la technique, ces derniers existent depuis plus d'un siècle, comme en témoigne l'invention du train, premier des objets à fonctionner en réseau. Autre exemple, pour le moins original: les horloges de Paris en 1890.

«Un superbe exemple d'objets connectés qui communiquaient entre eux grâce à un système d'air sous pression permettant à toutes les aiguilles d'afficher la même heure.»

Le train, les horloges de Paris mais aussi la signalétique et les codes barres ont devancé l'Apple Watch dans le domaine des objets connectés. Ces derniers n'ont pas attendu la révolution numérique pour émerger. Reste que la dernière génération produite envahit beaucoup plus notre quotidien que des horloges publiques ou de simples étiquettes. De là à l'influencer?

Pour Eric Guichard, la débauche de technologie que suppose l'utilisation des objets connectés nous conduira à l'overdose avant de menacer le hasard et l'imprévu.

«Entre les mises à jour des téléphones, celles des logiciels gérant les GPS, les portes de garage, les équipements de cuisine, vous allez sans doute saturer à un moment en tant qu'utilisateur et ne profiter que 5% des possibilités de vos objets connectés.»

Une attitude que la plupart des utilisateurs d'objets dits «intelligents» ont par ailleurs déjà éprouvé. Pour preuve, la question rhétorique du spécialiste:

«Tout le monde a déjà eu un four programmable... franchement qui s'en est déjà servi?»

Des visions prophétiques?

L'argument de l'indigestion technique ne tient pourtant qu'un temps: qui aurait dit il y a quelques années qu'entre les interfaces personnelles, les réseaux sociaux et les différents abonnements, un utilisateur moyen disposerait de plus d'une dizaine d'identités numériques? D'autant plus que le discours que les porteurs d'innovation produisent sur la société prend souvent, avec le recul, la forme de visions prophétiques.

En témoigne cette autre vidéo d'AT&T.


Dans cette campagne publicitaire datant de 1993, la société américaine décrit avec une précision déconcertante le futur à l'orée des années 2010. Tout y est: du GPS à la tablette connectée, en passant par le paiement dématérialisé et à l'appel-webcam via une interface ressemblant étrangement à Skype… Une prédiction étonnamment visionnaire soulignée par un slogan ultra péremptoire:

«You Will.»

De quoi croire que les leaders du secteur des objets connectés se sont depuis longtemps affranchis des effets du hasard et savent parfaitement décrypter nos besoins futurs. Une erreur de lecture selon Eric Guichard:

«Penser en ces termes, ce serait croire que c'est la société qui demande à l'industrie d'assouvir ses besoins. Or c'est exactement l'inverse qui se produit. On peut considérer normal que des gens qui veulent vendre des puces de silicium et des logiciels très sophistiqués essaient d'avoir un discours qui positive leurs produits pour qu'on les achète.»

La publicité d'AT&T ne viserait donc juste ni grâce à une heureuse coïncidence ni grâce à des dons de prémonition mais bien à l'aide d'une bonne vieille recette capitaliste, durablement éprouvée: créer un besoin.

Le hasard: élément essentiel de l'innovation

De plus, contrairement à ce qu'il y paraît, le secteur de l'innovation et des objets connectés est plus que n'importe quel autre confronté aux caprices du hasard. 

En ce sens, Hussein Kanji, considéré comme l'un des investisseurs les plus influents en Europe et fondateur d'Hoxton Ventures, fonds qui investit dans les start-ups émergeantes, livre une analyse intéressante de l'ancienne publicité d'AT&T:

«Ils avaient presque visé juste à 100%... mais, qui aurait pu dire que c'était Apple qui allait faire la tablette, que c'était Skype qui permettrait de réaliser ces appels-vidéos... En fait il s'agit d'une question de timing. On savait tous que ces innovations allaient arriver, mais on ne savait pas quand ni par qui.»

Avant même que les objets connectés ne risquent d'éradiquer le hasard, les voici confrontés à un premier défi: celui de devoir composer avec lui pour exister. Pour Hussein Kanji, ce secteur, plus que n'importe quel autre domaine, est intrinsèquement soumis à la loi du hasard.

«Notre grande question, c'est toujours: “pourquoi maintenant?” Quels changements dans le marché font que tu vas réussir avec ce type d'appareil là où tu n'aurais pas réussi il y a 3 ans?»

De plus, le rôle que jouerait l'aléatoire dans le succès des innovations tendrait même à s'accentuer au fil des ans.

«Il y a 10 ans, une fois que tu avais inventé une technologie, tu pouvais devenir un leader du marché. L'invention importait plus. Aujourd'hui, l'invention importe toujours, certes, mais c'est surtout l'application de l'invention qui va permettre de sortir son épingle du jeu.»

Certaines innovations ultra visionnaires, telles que l'application new-yorkaise Kozmo, qui promettait la livraison de n'importe quel produit chez soi en moins d'une heure; ou celle de la compagnie de taxi londonienne Adisson Lee, première à avoir créé une application de réservation avant d'être ringardisée par Uber, peuvent en attester.

«Ces applications sont arrivées trop en avance. Quand on regarde en arrière, c'est très facile d'analyser ce qu'il aurait fallu faire. Mais quand tu es en train de construire, c'est très difficile de savoir ce qui va fonctionner. Le timing, ce n'est pas de ton ressort, aussi bon que tu sois.»

Hasard + IOT = Intelligence artificielle

Que les technophobes se rassurent donc, le hasard a encore son mot à dire dans notre futur. Il aurait même sa place au coeur de la technologie. Ainsi, selon Thibaut Watrigant, ingénieur et collaborateur pour le magazine Aruco, spécialisé dans l'actualité des objets connectés, l'aléatoire a un rôle particulier à jouer dans le développement de cette technologie.

« On annonce différentes vagues technologiques, l'Internet des objets est la première, la suivante serait celle de l'intelligence artificielle. Et la différence entre l'Internet des objets et l'intelligence artificielle, c'est que cette dernière se fonde sur l'aléatoire, tout comme les neurones dans notre cerveau.»

Le hasard comme ingrédient indispensable des prochaines évolutions technologiques? L'argument a peut-être de quoi réconcilier technophobes et technophiles.

Mais en dehors des évolutions internes propres à leur technologie, qu'en est-il de notre utilisation au quotidien de ces objets? Doit-on se méfier de leur argument principal de vente, à savoir la promesse d'un monde sûr, absolument optimisé, sans mauvaise surprise et donc sans plus aucune notion d'imprévu?

«Pour moi, c'est une question d'éducation et de lien avec la technologie. Tout comme il y a des gens qui sont accros aux smartphones, il y aura des gens qui seront accros aux objets connectés et qui vont se laisser envahir par cela», poursuit Thibaut Watrigant. Sûr que pour ces fans d'objets intelligents, qui confieront de leur itinéraire jusqu'à la gestion de leur garde robe à leur montre ou miroir connecté, le hasard perdra de son influence au quotidien.

Pour Hussein Kanji, qui observe le marché des objets connectés et de l'innovation depuis plus d'une décennie, même si ces technologies vont certainement considérablement modeler nos vies, sur le plan de la santé notamment, aucun risque qu'elles ne fassent disparaître le hasard de nos existence. Selon le spécialiste, si inquiétude il y a à avoir, elle se situerait plus sur le plan économique:

«Plus les choses deviennent automatisées et moins vous avez besoin de gens. Dropbox, Whatsapp, ce sont une cinquantaine de personnes. Au final très peu d'employés sont venus bousculer une industrie entière. Quand vous voyez que si peu de personnes peuvent avoir un tel impact sur le monde, que va-t-il se produire avec l'emploi

Grand-messe en costume cravate

Les objets connectés pourraient, à terme, être plus menaçants pour nos jobs que pour la part de hasard de nos existences. Mais au fond, pourquoi envisager de si radicales interactions, positives ou négatives, de ces objets sur la société? Sont-ils réellement destinés à avoir une si profonde influence sur notre monde?

Pour Eric Guichard, ce fond idéologique tient au fait que les sociétés contemporaines vivent depuis une cinquantaine d'année, et de manière encore plus manifeste avec Internet, dans l'illusion que la technique va transformer la société.

«Cela s'appelle le déterminisme technique et il y a une version moderne, le déterminisme de l'innovation, qui consiste à croire que ce sont les nouvelles techniques qui vont transformer la société.»

Pour l'anthropologue, de telles idées dans nos sociétés contemporaines s'apparenteraient plus à «une sorte de mythe religieux qui circule comme un serpent de mer». En résumé, notre sensation que les objets connectés et toutes les autres innovations technologiques à venir vont changer le monde –en bien ou en mal– tiendrait plus à de la religion qu'à un vrai discours sur la technique. Une analyse à ne pas prendre comme une critique, selon le spécialiste:

«Pour expliquer le monde, nous ne sommes pas toujours d'une rationalité absolue, et même les sociétés modernes hautement techniques ont un fond religieux. Quand vous parlez de mythe religieux, vous pensez presque toujours à des sociétés lointaines où les gens se réunissent sous un manguier. Là, vous avez une grand-messe avec des gens en costume cravate.»

Lors du MWC, les derniers Samsung exposés dans leur vitrine, nimbés d'une lumière blanche, avaient tout de figurines religieuses sur leur autel. Depuis leur apparition au congrès, ces téléphones ont atteints le chiffre record de 20 millions de précommandes. A chaque époque ses idoles.

 

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