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Qui était Günter Grass?

Deux visiteurs face à un autoportrait de Gunter Grass lors d'une exposition à Palma de Majorque, le 6 juillet 2006. REUTERS/Dani Cardona

Deux visiteurs face à un autoportrait de Gunter Grass lors d'une exposition à Palma de Majorque, le 6 juillet 2006. REUTERS/Dani Cardona

L'écrivain allemand, prix Nobel de littérature, est mort ce lundi 13 avril.

Günter Grass, romancier allemand, prix Nobel de littérature en 1999, est décédé ce lundi 13 avril, a annoncé sa maison d'édition. Sa personnalité sulfureuse et controversée est éclairée par ses mémoires, publiés en France en 2007, intitulées Pelures d'oignon. A la sortie du livre aux Etats-Unis, Slate.com y avait consacré un article, que nous publions ici.

Lorsque Günter Grass avait 12 ans les SS attaquèrent la poste polonaise de Dantzig, sa ville natale [aujourd’hui Gdańsk]. Son oncle, un des postiers qui la défendirent, fut exécuté par les Allemands. Günter n’eut plus le droit de jouer avec ses cousins, à la maison pas un mot ne fut prononcé sur les proches tombés en disgrâce ni sur le sort qui leur serait réservé, et un enfant apeuré apprit alors à détourner les yeux et à ne pas poser de questions. Il attendrait d’avoir 31 ans et d’être un auteur reconnu pour avoir le courage de rendre visite à la mère du postier, qui l’accueillerait sans aucun jugement moral d’un «Ginterchen! Mais comme tu as grandi!»

Malgré tous les mea culpa que Grass a pu injecter dans son autobiographie [publiée en France en 2007] Pelures d’oignon, une véritable fureur se déchaîna en Allemagne lorsqu’il y révéla qu’il avait caché pendant un demi-siècle son engagement dans la Waffen-SS à l’âge de 17 ans. Jusque-là, Grass avait été le symbole de la réhabilitation morale de l’Allemagne d’après-guerre. En 1970, il se tenait aux côtés de son ami le chancelier Willy Brandt lorsque ce dernier, dans un geste historique, s’était agenouillé sur le site du ghetto de Varsovie. Gdańsk avait fait de Grass, lauréat d’un prix Nobel, un citoyen d’honneur. En 1985, pour le 40e anniversaire de la victoire, il avait insisté sur le fait que les soldats de la Waffen-SS enterrés au cimetière de Bitburg ne méritaient pas d’être honorés par Reagan et le chancelier Kohl. Avec le recul, cette insistance ressemble davantage à une tentative de dissimulation qu’à un excès de vigueur morale.

Omissions

Pelures d’oignon, malgré le talent dans l’écriture, est exaspérant. Ce livre pâtit d’omissions; un Grass très évasif semble y vouloir le beurre et l’argent du beurre. D’un côté, lorsque ça l’arrange, l’auteur présente son narrateur autobiographique comme un adolescent ignorant qui refuse de voir ce qu’il se passe dans le monde extérieur. De l’autre, le jeune Günter, étudiant en histoire, érudit, premier de la classe, aspirant artiste et auteur de talent, est dépeint comme un survivant futé qui sait parfaitement se débrouiller dans la rue (il attribue au hasard son rapide succès après sa détention par l’armée américaine, ainsi que son émergence en tant que vedette du club littéraire d’après-guerre Groupe 47). Comme beaucoup de personnes présumées bohèmes et rebelles, il pense à gauche et finit par se marier à droite: sa future femme, Anna Schwarz, étudiante en danse moderne, est la fille d’un Suisse de la haute qui achète au jeune couple un petit logement près de la gare du Nord, à Paris. Et Grass commence à écrire Le Tambour.

Dans ses mémoires, écrites un demi-siècle plus tard, Grass continue à considérer le personnage de ce premier roman, Oscar le tambour nain, comme s’il était vivant et l’auteur de ce livre:

«Il m’a permis de mettre tout ce qui se revendique de la vérité entre des points d’interrogation. … Je dois donc avouer que je trouve difficile de sonder mon passé pour y trouver des faits démontrables. … En tant que personnage publiquement reconnu, il insiste sur son droit d’aînesse. … Oscar doit toujours être le premier. Oscar sait tout et dit tout, Oscar se rit de ma mémoire poreuse.»

Mais Oscar n’est qu’un concept fictif qui s’enfuit pour rejoindre un cirque, et dont les cris perçants sont censés être des protestations angoissées contre la guerre alors que, comme nous le savons à présent, le vrai Günter Grass avait joyeusement rejoint la division d’élite Jörg von Frundsberg de la Waffen-SS.

La culpabilité personnelle et le psychisme national

Dans En crabe, le court roman publié avant ses mémoires, Grass avait un double objectif: s’engager dans une lutte générationnelle avec de jeunes Allemands qui trouvaient dépassés son type de symbolisme fracturé, de sexe haletant et de description d’une Allemagne de l’Ouest corrompue par le matérialisme américain, et préparer le public à la révélation de ses états de service pendant la guerre. Mais il ne cessait d’esquiver le fardeau de sa responsabilité individuelle, invoquant à la place des abstractions sur le psychisme et l’histoire de l’Allemagne. Et c’est troublant pour au moins deux raisons. 

Si tout le monde est coupable, alors personne ne l’est à titre individuel

Tout d’abord, son personnage fictif d’Oscar et son insistance sur la culpabilité collective allemande sont tous deux des échappatoires—si tout le monde est coupable, alors personne ne l’est à titre individuel. Or le mensonge de Grass sur son engagement dans la Waffen-SS n’était pas un acte collectif mais individuel. 

Ensuite, Grass avait revendiqué que jusqu’alors, les souffrances endurées par les Allemands pendant la guerre (au cœur de En crabe se trouve le naufrage, en 1945, du navire Wilhelm Gustloff, coulé par les Russes, au cours duquel 9.000 civils périrent noyés) était «impossible à discuter ouvertement». Ce n’est pas tout à fait vrai. La fiction d’Heinrich Böll est baignée des souffrances des militaires et des civils. 

En 1948, le grand succès en Europe fut le dévastateur Allemagne année zéro de Roberto Rossellini qui évoque une population et un pays détruits. Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, sorti en 1959, soit plusieurs années avant la publication du Tambour, adopte un point de vue empathique vis-à-vis du jeune soldat allemand piégé par la guerre. La légitimité du bombardement massif de Dresde reste un sujet ouvert depuis la fin du conflit.

Le mensonge superflu de Grass sur son propre engagement l’avait surtout empêché, toutes ces années, d’utiliser un précieux matériau de première main. Dans Pelures d’oignon, sa description du jeune soldat hagard qui trébuche en tâchant d’éviter les «Ivan» qui arrivent, entouré de mort et de carnage, si évocateur de À l’ouest, rien de nouveau, est superbe (Grass vénérait le roman de Remarque. Sa famille, ne s’étant pas rendu compte qu’il faisait partie de la liste des livres mis à l’index par les nazis, l’avait conservé. Dans les années 1960 Grass fit un pèlerinage chez un Erich Maria Remarque vieillissant dans sa villa du lac Majeur). 

Le refoulement littéraire

Il a dû être particulièrement difficile pour un jeune auteur ambitieux de refouler ce qui aurait pu être son roman de guerre, lui qui très tôt rêva de batailles héroïques, d’écrire son «grand livre»—comme ce fut le cas de tous les écrivains qui traversèrent des guerres, de Tolstoï à Joseph Roth en passant par Heinrich Böllto, Claude Simon, Hemingway et Norman Mailer, et même d’autres, comme Stephen Crane, qui n’en traversèrent pas. 

J’ai trouvé particulièrement émouvante—j’ai moi-même passé quelque temps en France et en Allemagne après la guerre—cette scène si simplement décrite où le jeune soldat (Grass) qui revient à la maison avec du sirop de betterave et un kilo de beurre retrouve sa famille. Dantzig a été détruite; ils mènent une existence minimale dans une autre ville. C’est l’Allemagne qui restera éternellement dans mon esprit: un lieu où l’on meurt de faim, où les villes ne sont que décombres, où il fait toujours froid et où les gares grouillent de gens essayant de retrouver des proches perdus.

Grass n’était pas hanté par ce qu’il avait réellement fait mais par l’antisémitisme dans lequel il avait baigné en grandissant

Mon sentiment est que Grass n’était pas hanté par ce qu’il avait réellement fait—qui n’était pas si abominable, sous l’uniforme il ne tira jamais la moindre balle pendant son très bref engagement dans la Waffen-SS—et les soldats font feu pendant la bataille—mais par l’antisémitisme mortel dans lequel il avait baigné en grandissant. 

Si de quelques traits rapides il admet que lui et sa famille étaient des nazis, le Grass d’âge mûr ne se penche pas, lors de sa rétrospective, sur la nature de l’antisémitisme, sujet sur lequel Gregor von Rezzori écrivit si brillamment et si tristement dans Mémoires d’un antisémite

Grass, fier d’avoir toujours été anti-bourgeois, n’explique jamais que sous les nazis, s’opposer à la bourgeoisie signifiait être un bon nazi. En d’autres termes, cela n’était pas synonyme d’appartenance à la contre-culture du type de celle des années 1960 mais d’opposition à ce qui était perçu comme un contrôle par les juifs de l’establishment culturel et financier. Pour un jeune exclu rêvant de devenir artiste ou écrivain, d’atteindre ce qui devait ressembler à un objectif de réussite professionnel inaccessible, les juifs étaient un obstacle et les nazis un véhicule séduisant vers la réussite.

Si l’Holocauste est absent du Tambour et juste une allusion crispée dans ses mémoires, Grass n’en a pas moins sermonné ses compatriotes allemands, peut-être à l’excès, sur les horreurs d’Auschwitz. Et les parties de ses mémoires qui traitent de son engagement pendant la guerre sont géniales. Mais peut-être n’est-ce pas une si bonne idée, surtout pour un écrivain doté, comme Grass, d’une ambition et de talents démesurés, de céder aux sirènes de la tentation d’incarner tout, aux yeux de tous: à la fois un grand auteur, la conscience politique et morale d’un pays et un intellectuel globe-trotter. Le danger lorsqu’on entretient tant d’ambitions si variées est que le centre, exactement comme le cœur évasif d’un oignon, n’y résiste pas toujours.

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