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Un autre lien entre identité et souveraineté que celui du Front national est possible

Place de la République à Paris, juillet 2014. REUTERS/Charles Platiau

Place de la République à Paris, juillet 2014. REUTERS/Charles Platiau

Une des clefs d'une lutte politique efficace contre le FN tient à l’indispensable réappropriation de ces termes par l’ensemble des acteurs politiques, par les partis comme par les citoyens eux-mêmes. En offrant un contrat civique et social.

Les péripéties politico-familiales chez les Le Pen –et les commentaires en cascade qu’elles entraînent immanquablement– n’empêcheront pas le FN de poursuivre son installation dans le paysage politique français. La dynamique dont il bénéficie s’appuie en effet bien moins sur le questionnement, stérile, autour de la fidélité ou de la trahison de la fille envers le père, que sur le caractère inédit de l’«offre» politique qu’il propose aux Français. Que la tragicomédie actuelle soit jouée par des acteurs habiles qui entendent tromper tout le monde ou qu’elle soit le reflet d’une divergence politique réelle importe donc peu. On reste là en effet dans un «débat» qui ressemble aux querelles sans fin, celles qui n’intéressent que les spécialistes et les militants, sur la qualification du FN comme parti d’extrême-droite ou non.

Ce qui compte, politiquement, c’est la manière particulière dont le FN combine, aujourd’hui, identité et souveraineté dans le projet qu’il présente aux Français. On constate en effet que la proposition est séduisante pour beaucoup d’entre eux, à l’heure où les partis, à gauche comme à droite, ont abandonné toute réflexion sur l’une et toute ambition sur l’autre. La critique d’élites ayant délaissé autant le peuple que la nation depuis des années fait mouche auprès d’un nombre croissant de nos concitoyens. Le populisme du FN se loge tout entier dans cette brèche devenue un gouffre à l’occasion de la profonde crise économique et sociale traversée par le pays depuis 2008.

Retrouver les moyens, le sens et l’efficacité du combat politique contre le FN consiste désormais à affronter le défi de cette combinatoire infernale qu’il impose dans le débat public. Un tel combat ne peut se mener qu’en sortant de l’impasse dans laquelle nous ont conduit ces dernières années aussi bien l’évitement moralisateur de toute question de ce genre que la fuite en avant économiciste face aux problèmes du «vivre ensemble»; et ce sans céder un pouce sur le contenu républicain des termes mêmes du débat.

Le mix identité-souveraineté au cœur de la dynamique du FN

Se donner les moyens de combattre efficacement le FN consiste d’abord à laisser de côté, pour de bon, le moralisme de surplomb, à la fois plein de bonne conscience et condescendant, que l’on a longtemps appliqué comme seule grille de lecture à ce parti, à ses responsables, ses militants et, pire que tout, à ses électeurs. Que l’on condamne, à titre individuel et dans son choix politique, les orientations du FN est une chose. Que l’on fasse d’une telle position son viatique en politique dès lors que l’on est engagé ou élu en est une autre. Cette reductio ad moralitatem a en effet conduit à une forme de paresse politique vis-à-vis du FN dont on paie aujourd’hui les conséquences au prix fort.

De la même manière que la critique experte, et tout aussi condescendante en général, du programme économique du parti lepéniste, n’entraîne aucune conséquence politique, et certainement pas sur ses électeurs potentiels. Ceux-ci ne votant pas en priorité pour un «programme» économique réaliste ou «faisable» mais bien davantage contre un système politique, économique et social dont ils se sentent exclus, contre ce «haut» de la société qu’ils disent les avoir abandonnés, et bien évidemment, pour une partie d’entre eux, en raison d’une adhésion aux «valeurs» identitaires et culturelles défendues par le FN contre les immigrés et l’islam.

Le FN se singularise en effet par le caractère à la fois complet et cohérent de son «offre» politique. Non seulement le discours de ce parti établit explicitement un lien entre les dimensions économiques et sociales d’une part –protectionnisme, maîtrise des instruments de la politique économique, emplois, services publics et prestations sociales réservés aux nationaux…–, et culturelles et identitaires de l’autre –politique de l’immigration restrictive, accès à la nationalité réduit, remise en forme culturaliste du «récit national», mais il assure également une cohérence à l’ensemble autour de l’idée de fermeture des frontières. Un protectionnisme «complet» (capitaux, biens et services, hommes…) rendant seul possible une forme renouvelée de keynésianisme qui concentrerait ses bénéfices (la redistribution) sur une population définie suivant des critères restrictifs du point de vue de la nationalité.

On trouve là une combinatoire très particulière de l’identité et de la souveraineté, bâtie autour de la nation comme seul horizon possible et souhaitable dans le monde contemporain. Une nation à la fois caractérisée par son ancrage identitaire dans une Europe occidentale, chrétienne et «blanche», et par sa capacité retrouvée de décider souverainement de son destin. L’identité permettant de donner une légitimité au cadre national de la souveraineté (autour des désormais fameux «Français de souche» qui partageraient des «valeurs culturelles» communes); le retour de la souveraineté (face à la mondialisation et à Bruxelles) permettant de légitimer le recours à une identité définie culturellement comme une communauté nationale fermée.

Au moment où les autres forces politiques ont renoncé à tout travail politique sur ces thématiques, soit en singeant purement et simplement le FN (c’est le cas pour une partie de la droite), soit en les reléguant au rayon des accessoires de l’Histoire (comme le font les forces politiques européennes et «modernistes» du centre gauche et du centre droit), soit, même, en les déclarant intrinsèquement dangereuses (comme c’est le cas pour une bonne partie de la gauche), le parti lepéniste les réarticule de manière efficace face aux angoisses suscitées par la mondialisation et à la faillite de la construction européenne.

Toute l’habileté frontiste consiste à faire croire à ses électeurs comme à ses adversaires qu’il n’y a qu’une seule manière de parler d’identité et de souveraineté, la sienne; et bien sûr que le lien établi entre les deux ne peut être que celui proposé par le FN.

Or ce n’est pas le cas. Et l’une des clefs d’une lutte politique efficace contre le FN tient précisément à l’indispensable réappropriation de ces termes par l’ensemble des acteurs politiques, par les partis comme par les citoyens eux-mêmes, qui en ont besoin, en les combinant dans un sens différent de celui proposé par le parti de Marine Le Pen.

Un autre lien entre identité et souveraineté est possible: le contrat civique et social

Il y a d’ailleurs, de ce point de vue, depuis des années maintenant, une forme de paradoxe dans l’argumentation de certains de ceux qui prétendent, haut et fort, combattre le FN au nom de l’antiracisme ou de «l’islamophobie». Ils insistent en effet très souvent sur telle ou telle identité comme devant faire l’objet d’une fierté revendiquée dans l’espace public tout en excluant strictement l’appartenance nationale de celle-ci. Comme si être Français était devenu une incongruité voire une honte, en raison notamment du monopole décrété par le FN sur la nation.

On constate d’ailleurs que ceux qui dénient aux autres toute possibilité de revendiquer la fierté d’appartenir à la nation sont souvent les mêmes que ceux qui nient la pertinence de la question de la souveraineté. Qu’ils la contestent au nom d’une construction européenne fédéraliste ou d’une décentralisation s’appuyant sur des identités locales. Ils s’érigent ainsi bruyamment en critiques ou en opposants à la forme de l’Etat-nation qui serait non seulement dépassé au regard des enjeux contemporains, économiques notamment, mais encore profondément fautif historiquement puisqu’à l’origine de la guerre comme du colonialisme.

On constate pourtant, depuis des années maintenant –en dehors même de la montée en puissance du FN qui n’en est que le symptôme le plus aigu–, que cette double négation de la nation, par l’identité et la souveraineté, conduit au délitement politique et social. La fuite en avant dans une forme fédéralisée, par le haut européen et par le bas local en quelque sorte, mue avant tout par des motivations techniques et utilitaires manque à la fois de légitimité populaire et de consistance historique. Elle n’apporte en tout cas pas plus d’amélioration des conditions économiques et sociales qu’elle ne renforce le lien social ou facilite le désormais fameux «vivre ensemble».

«L’après-Charlie» depuis le mois de janvier a encore prouvé, si besoin était, le caractère délétère de l’abandon de tout travail politique sur de tels enjeux –en particulier depuis le résultat négatif du référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005 et la sinistre tentative d’appropriation du débat sur l’identité nationale par le président Sarkozy en 2009.

C’est pourquoi il est indispensable de reprendre la réflexion –et l’action politique!– à propos de ces thématiques, à la fois en en proposant une tout autre articulation que celle avancée par le FN et en échappant à l’écueil d’une vision libérale totalement désincarnée. Cette articulation, c’est celle du contrat civique et social qui fait de l’identité nationale un projet politique (et non ethnique ou culturel) et de la souveraineté la garantie de son élaboration démocratique par l’ensemble des citoyens français quelles que soient leurs différences identitaires.

Dans l’enquête de l’ISSP sur «l’identité nationale» réalisée en 2013[1] on constate qu’une vision civique et ouverte de la nation l’emporte largement sur les conceptions culturalistes de celle-ci.

Ainsi, à la question «Pour être vraiment Français, il est très ou assez important de…», les réponses «respecter la loi et les institutions» et «se sentir Français» représentent respectivement le double (plus de 80% pour un peu plus de 40%) de «avoir des origines françaises». La «fierté d’être Français» atteignant 90% de réponses positives (28% très fiers et 52% plutôt fiers). A la question sur ce à quoi servent de «forts sentiments patriotiques», 37% des personnes interrogées répondent «entraînent des attitudes négatives à l’égard des immigrés en France» contre 61% «sont nécessaires pour maintenir l’unité de la France».

A la question sur la «culture» des immigrés et celle de la France, si 57% répondent que «les personnes qui ne partagent pas les traditions et les coutumes françaises ne seront jamais des Français à part entière», 78% déclarent que les «immigrés devraient conserver leur culture d’origine et adopter également la culture française».

Comme le dit Pierre Bréchon dans son commentaire de l’enquête:

«Les réponses font très nettement apparaître que ce qui est demandé aux immigrés, c’est surtout de faire les efforts nécessaires pour adopter la culture française, sans pour autant les contraindre à abandonner la leur. Autrement dit, ils peuvent conserver leurs habitudes, à condition qu’elles ne dérangent pas et probablement qu’ils sachent limiter l’expression de cette culture aux espaces privés et familiaux. Si les Français demeurent marqués par la conception républicaine de l’assimilation, ils n’en sont pas moins ouverts à l’idée de double culture.»

Cette enquête montre, après d’autres, combien les bases d’une identité nationale fondée sur un projet civique et l’adhésion à des principes communs, délibérés et choisis de manière souveraine, sont larges; qu’elles peuvent en tout cas servir d’appui à une démarche de réappropriation de termes confisqués par le FN.

Il s’agit donc aujourd’hui de se remettre à valoriser d’abord ce qui nous est commun, en tant que citoyens, plutôt que ce qui nous différencie et nous distingue. En clair, de se remettre à faire de la politique en nous appuyant dans nos débats sur nos divergences d’intérêts –de classe par exemple!– plutôt que sur nos différences identitaires ordonnées en fonction de tel ou tel critère.

Cela nous permettra de reprendre la longue et permanente dispute nationale qui a fait de la France à travers les siècles –et qui pourrait demain faire de l’Europe– un projet politique et un contrat social jamais achevés, en perpétuelle évolution. Un projet et un contrat qui avec l’avènement de la République ont permis en un peu plus d’un siècle d’inclure toutes les différences au sein de la communauté des citoyens «sans distinction d’origine, de race ou de religion» comme le proclame notre Constitution dans son article 1er. Cela nous permettra aussi de contrer plus facilement les dérives identitaires et culturalistes de toutes sortes qui polluent désormais quotidiennement l’espace public.

1 — L'International Social Survey Programme, ou Programme international d’enquêtes sociales, est une grande enquête sociologique internationale. Retourner à l'article

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