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Le Vaucluse, bastion du FN et terre de festivals, un paradoxe français

Pertuis | Jérémy Collado

Pertuis | Jérémy Collado

Dans ce département, le FN est arrivé en tête au premier tour des départementales dans 11 des 17 cantons. Ce territoire rural, où retraités, bobos et immigrés cohabitent, est un miroir de cette «France périphérique» où les raisons de voter FN sont nombreuses et parfois contradictoires. Reportage.

Apt, Gignac, Gordes, Pertuis... (Vaucluse)

Depuis qu'il a été élu président du conseil départemental du Vaucluse, Maurice Chabert n'a plus une seconde à lui. Au bénéfice de l'âge, ce «gaulliste de gauche pompidolien» va devoir gouverner avec une majorité à géométrie variable: douze élus de gauche, autant de droite et dix d'extrême droite (six élus Front national et quatre de la Ligue du Sud).

Devant son courrier en retard, le maire divers-droite de Gordes, ce village de 2.000 habitants où François Mitterrand aimait se reposer, répond avec faconde: «On a tout intérêt à ce que droite et gauche s'entendent», fait-il, le visage halé, avec la rondeur propre à ses 71 ans, dont près de trente à la tête du village haut perché où Mazarine Pingeot et sa mère séjournent encore régulièrement. Et où le conseil municipal est installé dans le même bâtiment que... le cabinet médical: «C'est parce qu'ici, le maire soigne tout!» se gausse-t-il. 

Chabert a beaucoup d'humour. La preuve:

«Je dis souvent en plaisantant que Gordes n'est pas riche, mais en réalité, c'est surtout dommage que les autres villages soient si pauvres! Un jour, je me suis fait rabrouer parce que j'avais dit que le niveau intellectuel était plus élevé à Gordes qu'ailleurs. Mais c'est vrai! Même si chez moi, les artistes, je n'en veux pas. Ils détournent les chemins ruraux et veulent des grands terrains.»

Véritable repaire de néo-bobos, la commune trône au sommet du «triangle d'or», une expression digne des meilleurs agents immobiliers pour désigner ces jolis villages en plein cœur du Parc national du Luberon. A lui seul, ce triangle résume le contraste qui règne dans ce petit territoire oublié dont Avignon, la préfecture, est bien excentrée, aux confins du septième département le plus pauvre de l'Hexagone, dépourvu d'industries et créé trois ans après la Révolution française.

«Ici, on cultive une certaine idée de l'indépendance. On vote pour dire merde! regrette Chabert à demi-mot. Il règne encore un esprit de clochers dans beaucoup de communes.»

Refuge de René Char et d'Albert Camus, qui ont entretenu pendant treize ans une magnifique correspondance, le Vaucluse est disparate et constitué de nombreuses localités éloignées les unes des autres. S'il attire les peintres, les sculpteurs et les touristes, il se transforme aussi, peu à peu, en nouvelle cité-dortoir pour des classes moyennes qui quittent les centres-villes pour se réfugier à la campagne. Presque une incarnation de cette «France périphérique» que décrit le géographe Christophe Guilluy.

Terre identitaire et refuge des artistes et des bobos

Les villes citées

Quelques jours avant les départementales, le sociologue Jean Viard jetait sa peine dans une tribune où le désespoir le disputait à l'angoisse. Dans sa longue plainte, il déplorait les stigmates d'un Vaucluse «au bord du gouffre» qui se jetait dans les bras d'un FN alors susceptible d'enlever le département. Finalement, le Vaucluse a bien basculé. Mais «seulement» à droite, pas du côté des extrêmes. «Vaucluse, terre de festivals, Vaucluse, département du Ventoux et du Luberon, vins exceptionnels, fruits, légumes, patrimoine…» s'emportait Jean Viard, avec un brin de lyrisme et l'âme défaite.

«Ce département est l’un des cœurs de l’extrême droite de ces dimanches de 2015. Pauvre Jean Vilar, tristesse pour René Char.»

Derrière l'emphase et après l'émotion qui sied aux périodes d'élections, cette analyse laisse entrevoir un paradoxe. Depuis plusieurs décennies, le Vaucluse s'est construit sur cette double identité: d'un côté le royaume des Papes, «autonome» et identitaire, balayé par la crise et peuplé de paysans et de retraités; de l'autre ce refuge d'artistes, de «bobos» qui abandonnent Paris et viennent séjourner ici, le temps d'un été, profiter du soleil et du calme chic du Luberon.

Entre les deux, une population immigrée qui cristallise, dans les grands centres, les colères des «locaux» installés ici pour certains depuis de nombreuses générations.

«Il est assez curieux de voir que les immigrés, qu’ici comme ailleurs on rejette, sont le plus souvent venus du Maroc travailler dans les fermes et les bastides pour que demeure l’identité locale alimentaire et esthétique, décrit Jean Viard. Ils pensaient avoir droit, sur leurs vieux jours, dans les rues obscures des villages et des petites villes que ne recherchent pas les résidents secondaires, à une retraite paisible. Or aujourd’hui, certains de leurs enfants rêvent de Syrie, leurs voisins et leurs anciens patrons votent FN.»

Des politiques qui leur ressemblent

«Dans le Vaucluse, les types du FN, c'est Monsieur et Madame Tout le Monde», explique Akim Mimoun, candidat sans étiquette aux dernières départementales à Avignon, lunettes Prada vissées sur le nez.

«Ils jouent sur la proximité et les électeurs se réfèrent à ces locaux qui leur ressemblent.»

Le citoyen qui a toujours voté à gauche, il vote maintenant FN. Même si c'est un Maghrébin

Akim Mimoun, candidat sans étiquette à Avignon

Ça paie, à la fois dans certaines zones périurbaines mais aussi dans les villes, où la population immigrée s'est fortement implantée: «Ces villes comme Avignon ou Carpentras ont connu une désertion des Français de souche, qui sont allés s'installer plus loin», raconte Rémi Rayé, assistant parlementaire de Marion Maréchal-Le Pen et véritable antenne locale de la députée FN.

«A Carpentras par exemple, le sentiment qui prévaut, c'est que les gens ont l'impression de ne plus être chez eux. Ils sont face à une déferlante de femmes voilées ou d'hommes en djellabas avec des babouches. Ça, les gens ne le supportent plus.»

Akim Mimoun confirme mais regrette le constat:

«J'ai même vu certains électeurs qui ont déménagé à Plan d'Orgon ou Cheval-Blanc mais qui sont restés inscrits sur les listes électorales d'Avignon. Ils veulent que les choses changent là-bas. Symboliquement, ils disent qu'ils ont perdu les clés de la ville et veulent les récupérer.»

«Il y a une véritable inversion de la démographie au profit des immigrés. Oui, on peut parler de remplacement de population, continue Rémi Rayé. Et les socialistes font du racolage de ces voix immigrées, notamment à Avignon, pendant l'entre-deux-tours.»

Plus surprenant, Akim Mimoun croise même des gens issus de l'immigration capables de voter FN:

«Le 18 mars, j'avais prévu un meeting à Avignon. La veille, Marine Le Pen organisait le sien. La semaine d'avant, on avait fait annuler une réunion du FN dans le quartier de la Rocade. Là-bas, certains pensaient à voter pour elle... Les politiques les méprisent, alors ils méprisent les politiques. Le citoyen qui a toujours voté à gauche, il vote maintenant FN. Même si c'est un Maghrébin...»

Les gens de gauche déconnectés face à la «réalité»

En sillonnant les routes du Luberon, aux panneaux «commune sans OGM» ou «classé parmi les plus beaux villages de France» répondent les scores qui se répètent pour le Front national: environ 30% un peu partout.

Marie-Madeleine Acis | Jérémy Collado

Ainsi à soixante kilomètres d'Avignon, Apt fait figure de miroir inversé de la bourgeoise Gordes, dont elle est éloignée de seulement vingt kilomètres. 12.000 habitants et des cités comme Saint-Michel, qui ont subi une urbanisation croissante. «En parallèle d'une augmentation de la délinquance. Dans certains coins, ça craint», assène Marie-Madeleine Acis, responsable FN du coin, qui a réuni près de 25% des voix lors d'une triangulaire aux dernières départementales.

«Mais c'est normal: on ne peut pas mélanger ces gens issus de pays lointains qui ne parlent pas français avec les autres, juge-t-elle. Ça pose des problèmes car nous n'avons pas les structures suffisantes. Là, il vient de nous arriver des immigrés syriens qui sont paraît-il chrétiens. Que les bobos les prennent chez eux, à Gordes ou Roussillon par exemple!»

Mariée à un ancien militaire, cette ancienne gérante de société de 59 ans a fait le tour du monde avant de venir s'installer ici: Maroc, où son mari travaillait pour le roi Hassan II, Guyane, Congo, Gabon... Et même Arabie saoudite, où elle portait comme toutes les femmes une abaya, la «robe islamique», qu'elle conserve précieusement dans son armoire.

«Pour les femmes, c'est pas facile, mais on s'adapte. Quand je vois des copines d'école qui portent le voile, je me dis qu'elles n'ont rien compris.»

Au 12, avenue Victor-Hugo, elle reçoit dans la permanence de la section FN, délaissée pendant de nombreuses années, qu'elle a reprise en main il y a quelques mois.

«Parfois, je sors à 22 ou 23 heures, je ferme la porte tranquillement. Un jour quelqu'un a tapé sur la vitre mais, sinon, je n'ai jamais vraiment eu de problème.»

C'est facile d'être de gauche et de laisser les pauvres entre eux. Jack Lang, Olivier Besancenot, ils ont tous des maisons dans le coin.

Marie-Madeleine Acis, candidate FN à Apt

La politique, elle y est venue «par hasard», assure-t-elle, même si elle a toujours été FN, «depuis que Jean-Marie Le Pen est venu à Apt dans les années 1980»

«Certains se croient plus intelligents que nous, attaque-t-elle, en ciblant la gauche. Mais eux n'ont pas l'expérience de la vie civile.»

Candidate aux élections municipales de mars 2014, elle avait déjà réuni près de 800 voix et 15,7% des suffrages «avec une liste montée en trois mois»; un an plus tard aux départementales, elle a sillonné les 27 communes de son canton.

«Ici en milieu rural, c'est encore mal vu de s'afficher FN. J'ai toqué à toutes les portes et l'on m'a accusée de tous les maux. On a même dit que j'avais fait un relooking! C'est faux. Ce qui est vrai en revanche, c'est que je ne souris pas assez. Et ça, Marion [Maréchal-Le Pen] me le dit à chaque fois...»

Aux municipales, elle accède au deuxième tour remporté in extremis par Olivier Curel, à la tête d'une liste «Union de la gauche». «La gauche, ce sont des rêveurs», attaque Marie-Madeleine Acis, assise au milieu des affiches de Marion Maréchal-Le Pen et de drapeaux français. Devant elle, des dizaines d'exemplaires de La Provence soulignés, surlignés ou barrés, qu'elle potasse consciencieusement avant son prochain conseil municipal.

«Mais est-ce que ces gens de gauche ont les pieds sur terre? A Gordes ou aux alentours, ils font des gîtes, c'est bien. C'est sûr, quand on vit loin de la merde et des problèmes, tout va bien. C'est facile d'être de gauche et de laisser les pauvres entre eux. Jack Lang, Olivier Besancenot, ils ont tous des maisons dans le coin. Là-bas, y'a pas d'immigrés mais plutôt Endemol qui rénove un hôtel pour en faire un spa.»

Pendant la campagne, justement, elle a arpenté les ruelles de Gordes. «J'ai eu du mal à trouver des maisons ouvertes, je ne sais pas où Chabert trouve ses électeurs», ironise-t-elle.

«Tout est sécurisé. Ce n'est pas la réalité là-bas, c'est fait pour les médias et le cinéma. Ils font leurs fêtes entre eux. Ça ne se réveille qu'à partir du mois d'avril.»

Pourtant, même dans ces territoires a priori hostiles au FN, le parti de Marine Le Pen a fait une percée. A Bonnieux, où le conseiller général sortant Olivier Florens était écologiste, Acis et son binôme sont arrivés troisièmes, frôlant les 30% des voix au premier tour. A Roussillon, dans le fameux «triangle d'or», elle récolte 150 voix, soit 23,96% des suffrages. A Gargas, elle arrive en tête avec 45%, loin devant l'UMP, qui récolte 28% des suffrages. «Pourtant là-bas, il n'y a pas plus de problèmes qu'ailleurs», résume Acis.

Ce qui convainc les gens de mettre un bulletin FN dans les urnes ?

«On a balancé des millions dans les banlieues alors que le milieu rural est en train de mourir. Moi, je n'oublie pas les 400 suicides par an chez les paysans. Mais c'est sûr que pour venir ici, il faut mettre ses bottes. Y'a du crottin. Nous, on ne vient pas du sérail politique, donc on comprend les gens.» 

De nouveaux ensembles résidentiels à l'américaine

Les raisons qui poussent les électeurs vauclusiens à voter FN sont nombreuses. Parfois contradictoires.

Certains le font par rejet résolu des immigrés en tous genres; d'autres, «préventivement», pour que ceux-ci ne viennent pas dans leurs villages. Certains s'insurgent contre la montée des inégalités dont ils sont victimes et veulent se défouler contre la gauche et la droite, qu'ils estiment usées jusqu'à la corde, pour que tout change enfin; quand d'autres veulent préserver leurs traditions et, surtout, conserver un mode de vie ancestral qu'ils estiment menacé par l'immigration. Enfin, des cadres de la classe moyenne mettent en avant la délinquance ou l'assistanat. Et prônent résolument la «préférence nationale», dans des nouvelles cités-dortoirs colonisées par les ronds-points, qui ressemblent à s'y méprendre aux ensembles résidentiels à l'américaine.

Conséquence de ces mouvements de population, le centre de gravité du vote FN a migré vers ces zones périurbaines et rurales, où le niveau des inégalités est fort.

Dans son ouvrage La fin du village, qui racontait la lente transformation de «son» village du sud du Luberon, Cadenet, jadis ouvert et où trônent désormais des pancartes «propriétés privées» à tous les coins de rues, le sociologue Jean-Pierre Le Goff décrypte:

«Les gens venus de la ville ont transformé un paysage familier sans se soucier outre mesure de ceux qui habitaient et travaillaient sur place depuis longtemps.»

«Dès qu'ils possèdent un terrain, construisent ou rachètent une maison, ils installent des clôtures de fil de fer, plantent des haies ou construisent des murs. […] Ces clôtures remettent en cause les usages traditionnels de circulation sur les terres et les chemins.»

Ici, les petits commerçants qui font 15 heures par jour ne gagnent pas beaucoup plus que leurs employés. Alors ils ne supportent pas l'assistanat

Maurice Chabert, maire divers-droite de Gordes

Certains paysans, qui passaient ainsi librement d'une parcelle à une autre pour cueillir des champignons sont aujourd'hui obligés de contourner des résidences fermées où ils s'entendent dire «Qu'est-ce que vous faites là? C'est notre chemin!» par des gens «sûrs de leur bon droit qui agitent la menace de la plainte en justice contre de telles intrusions».

Longtemps, le Luberon n'était qu'un espace de loisir pour les grandes cités voisines, Marseille et Avignon. Mais à partir des années 1980, l'exil de certains habitants le transforme en nouveau quartier résidentiel, où les classes moyennes et populaires viennent accéder à la propriété et fuir la pression urbaine. Cette nouvelle donne s'ajoute à un phénomène déjà ancien, pointé par Marion Fontaine, maître de conférence en histoire contemporaine à l'Université d'Avignon, dans une interview donnée à Midi Libre en 2013 :

«Le Vaucluse est le département où la part des salariés du commerce est la plus élevée de France. Et le salaire moyen des ouvriers, beaucoup dans l'agriculture et le bâtiment, y est un des plus faibles du pays. Cette structure sociologique correspond au fondement historique des mouvements d'inspiration poujadiste contestant la légitimité des institutions. Le Vaucluse a d'ailleurs été le département dans lequel le parti de Pierre Poujade a obtenu son meilleur score en 1956.»

La sécurité des petits villages où l'on s'affiche FN

Que valent alors les leçons de morale des «Parisiens» venus s'établir ici l'été et qui scrutent le paysage comme des scientifiques observeraient des rats de laboratoire?

Ainsi Olivier Py, le président du festival d'Avignon, a menacé de plier bagage si le FN remportait les élections municipales dans la ville:

«Je ne prendrai pas la responsabilité historique d’asseoir Marine Le Pen et Jean Vilar à une même table.»

«Ma position a fait tomber les masques», s'enorgueillissait-il dans L'Obs en mars 2014, au premier tour des municipales qui allaient être remportées par la gauche. Une posture réfutée par le journaliste du Monde, Michel Guerrin, qui lui répondait dans une tribune titrée «Olivier Py se trompe»:

«Le réflexe Py est typique d'une incompréhension abyssale entre une partie des élites culturelles et l'opinion. "Si le FN arrive, je pars", dit-il. Alors que, au contraire, ce scénario devrait l'obliger à rester. Sa mission, puisqu'il est porté par l'argent public, est en effet de jouer de son talent pour sensibiliser ceux qui ne pensent pas comme lui.»

Rien ne dit que ces cries d'orfraie ralentissent les ardeurs des électeurs frontistes, qui ne rechignent plus à s'afficher FN, même en milieu rural.

A Gignac par exemple, petit village de 35 âmes à l'année, perché sur les flancs des monts de Vaucluse, où à peine 80 votants sont appelés aux urnes à chaque scrutin. Didier Francescini, 50 ans, est venu s’y installer en 2010. Il est commercial et fait près de 90 kilomètres aller-retour pour rejoindre Cavaillon et la région alentour. Il a grandi à Vitrolles, «où les flics s'enfermaient dans leur commissariat quand ils voyaient débarquer les voyous de Marseille». «Je vote FN depuis l'âge de 18 ans», affiche-t-il d'emblée, entre deux rendez-vous.

«Vivre à la campagne, ça permet de prendre du recul. Je ne regarde plus les infos depuis des années par exemple. Je voulais quitter la ville pour être plus tranquille. Quand j'arrive là-haut, au village, je suis en pleine nature. Le soir, je laisse la porte ouverte jusqu'à minuit. On croit que dans les villages on s'enferme à double tour mais c'est faux: ici, c'est sécurisé, pas comme à Cavaillon! Là-bas, je me suis fait cambrioler deux fois.»          

Il l'assure:

«Avant, je pouvais laisser ma voiture ouverte dans les rues de Cavaillon. Mais aujourd'hui c'est terminé.»

Ce qui lui plaît à Gignac?

«Tout le monde se connaît. On sait d'ailleurs qui vote quoi et on s'en moque. Au conseil municipal, on est tous là pour le bien du village, faire attention à ce qu'on dépense. C'est nous, les actifs, qui payons!»

Sa grand-mère corse est arrivée en 1932. «Elle ne parlait pas un mot de français.» Aujourd'hui, les deux enfants de Didier Francescini ont réussi. Ils ont 24 et 25 ans. L'un est mécanicien à Lyon. Sa fille habite à Belfort: «Son mari est militaire et il surveillait les synagogues à Paris. Il se faisait insulter», déplore-t-il.

L'hiver, Didier Francescini ne voit personne, «sauf des jardiniers qui viennent entretenir, ça fait bosser les locaux du coup».

«Ici, on a un château qui appartient à la créatrice de Sephora. Il est vide depuis quatre ans. Mais qui irait vivre dans ces grandes bâtisses?»

D'un côté ceux qui bossent, de l'autre ceux qui touchent le RSA

En 2011, le chômage culminait à 15% dans le département. «Hausse des familles monoparentales, paupérisation croissante... détaille avec lassitude Marie-Madeleine Acis, du Front national. Quand on lit tout ça, on a envie de se suicider.»

«J'en connais certains qui habitent à Apt et qui vont bosser jusqu'à Avignon ou Aix. Ils partent à 6 heures du matin. On ne peut pas dire aux gens de se serrer la ceinture quand d'autres ont le RSA. Les premiers ont l'impression de se crever la patate pour les seconds.»

Son père a travaillé jusqu'à 81 ans. «Le travail, c'est une forme de richesse», croit-elle.

«Et des postes, il y en a! Dans la restauration, sept sont encore à pourvoir à Apt.»

La plupart des gens d'ici sont issus de la terre, ce sont des paysans qui ont du bon sens, qui aiment leur région. Pourquoi voudraient-ils changer puisqu'ils sont bien?

Frédéric Difraja, candidat FN à Pertuis

D'un côté ceux qui bossent, de l'autre ceux qui touchent le RSA. La «fracture» supposée revient souvent dans la bouche des politiques vauclusiens, du FN ou d'ailleurs:

«Ici, les petits commerçants qui font 15 heures par jour ne gagnent pas beaucoup plus que leurs employés. Alors ils ne supportent pas l'assistanat, abonde Maurice Chabert, le maire de Gordes. Quand j'étais professeur de mathématiques, j'avais un élève de 13 ans qui m'a dit un jour que, plus tard, il voulait devenir chômeur. Je lui ai demandé pourquoi. Il m'a dit que son père était chômeur et qu'il vivait très bien...»

Leur a-t-on dit qu'être chômeur rapporte moins qu'être salarié? «Au final le FN n'est pas un problème des politiques de gauche ou de droite, c'est un problème lié au soleil», poursuit le nouveau président du conseil départemental, très mystérieux.

«On croit qu'ici, être au chômage est plus facile qu'ailleurs parce qu'il fait beau. Mais c'est faux!»

A Gordes, les propriétaires du restaurant les Cuisines du Château, qui propose une cuisine du terroir et réconfortante, s'estiment bien lotis. Eux travaillent beaucoup, grâce aux riches clients qui fréquentent l'établissement. Ils ne votent pas FN pour autant:

«On a de la chance d'être un des villages perchés de France qui marchent le mieux toute l'année! Mais si on n'avait que des Français, on aurait fermé depuis longtemps. On a une clientèle aisée avec des moyens, donc c'est agréable à servir.»

Parmi leur entourage, certains en ont marre de travailler quand d'autres gagneraient autant avec les minima sociaux:

«Ils ont l'impression, peut-être à tort, qu'on est en train de leur tondre la laine sur le dos! On assiste les gens, mais finalement on n'aide personne...»

Dans le sud du Luberon, à quelques jets des Bouches-du-Rhône, à Pertuis, l'ex-candidat FN aux départementales tient le même discours. A 48 ans, Frédéric Difraja est pilote de ligne, pas franchement une «victime du système» donc. Et il n'enlève pas une ligne de ce qu'ont dit ces restaurateurs. Marseillais élevé à la Réunion, «avec des gamins de toutes les couleurs», il peste lui aussi contre cette «France des assistés»:

«On a oublié que dans Revenu de Solidarité Active, il y a “active”. Je pense qu'on ne pousse pas les gens à travailler, c'est dommage. Pour les jeunes, c'est devenu de l'argent qui tombe du ciel. Mais ceux qui travaillent au smic se disent qu'ils ne veulent plus payer, c'est normal.»

Le discours construit, il plaide pour un «pragmatisme»: «Si dans l'avion vous prenez une mauvaise décision, c'est assez violent! Si on pilotait l'avion comme on gouverne l'avion on subirait un vrai crash...» se lamente-t-il.

Des bobos, il en croise un peu partout dans la région. «Mais ce n'est pas la majorité. La plupart des gens d'ici sont issus de la terre, ce sont des paysans qui ont du bon sens, des gens simples et adorables qui aiment leur région. Pourquoi voudraient-ils changer puisqu'ils sont bien?» demande-t-il.

Le prix de l'immobilier provoque l'aigreur des locaux

Problème, acquérir un terrain est devenu un casse-tête. Conséquence du «parisianisme», les prix de l'immobilier ont flambé. Et cette concurrence entre les locaux et les estivants n'est pas totalement étrangère au vote FN.

Marion Maréchal-Le Pen et le FN leur vendent du rêve. Ils voient une célébrité et ils sont conquis: ils veulent qu'on s'occupe d'eux

Cyril Gibault, libraire à Pertuis

«Il y a vingt ans j'ai acheté une maison dans le “triangle d'or”. Aujourd'hui, je pourrais la revendre trois ou quatre fois plus cher», raconte Marie-Madeleine Acis. «Qui peut acheter 1.000 m2 pour 250.000 euros? Les jeunes sont obligés de partir», se lamente Frédéric Difraja.

Certains, un peu moins jeunes, en profitent alors pour débarquer. Cyril Gibault, 42 ans, est arrivé à Pertuis il y a quatre ans. Au début de l'année, il a ouvert Cases à bulles, une boutique de livres et BD d'occasion, en face de l'Hôtel de Ville. On peut le dire, c'est un de ces fameux «bobos» que dénoncent le FN :

«J'ai troqué une boutique de 40 m2 à Paris contre 120 m² à Pertuis. Ici, c'est le choc des cultures. Entre les harkis qui occupent le centre-ville et n'ont pas les moyens de rénover leurs maisons car le quartier est classé monument historique, les paysans et les viticulteurs qui vivent à peine de la vigne, puis les immigrés... C'est explosif!»

Roger Pellenc, le maire discret de cette ville de 19.000 habitants, a défrayé la chronique en choisissant clairement entre le FN et le PS. Dans Valeurs Actuelles, entre les deux tours des départementales, il s'est dit prêt à «soutenir tout candidat de droite qui pourrait faire battre la gauche à la présidence du département, même si ce candidat est Front national». «Niveau communication, c'est un bon... ironise Cyril. Enfin depuis que j'ai ouvert, je n'ai même pas eu droit à un bonjour.»

Le vendredi, c'est jour de marché à Pertuis. De nombreuses personnes âgées arpentent les rues. Un marchand dit vendre «des cornes de gazelle qui se conservent trois semaines». Il est 10 heures du matin, mais deux garçons s'enfilent des verres de rouge derrière un étal d'huîtres qu'ils sont en train d'ouvrir. En avalant une paire, l'un d'eux rigole: «Avec ce qu'il se passe en ce moment, c'est toujours ça de pris.»

Pertuis | Jérémy Collado

«Le problème, c'est que Marion Maréchal-Le Pen et le FN leur vendent du rêve. Ils voient une célébrité et ils sont conquis: ils veulent qu'on s'occupe d'eux», explique Cyril, pourtant pas suspect de sympathies frontistes.

Ici, on n’est pas très loin d'Aix-en-Provence. Pourtant c'est à Venelles que les riches banlieusards qui travaillent viennent s'installer. Le maire de Pertuis aurait bien voulu profiter de l'étalement de Venelles, remplie à ras bord, mais c'est peine perdue. Sa ville n'est pas assez chic. «Les gens débarquent ici, ils regardent un peu les bâtiments, les murs un peu sales et ils repartent!» regrette Cyril.

Dans les ruelles, les petits panneaux «Voisins vigilants», l'association qui cultive l'«entraide» entre voisins pour lutter contre la délinquance, sont partout. A Pertuis, le vote FN a décollé: Frédéric Difraja et sa binôme Dominique Schall ont récolté 21,26% des suffrages au deuxième tour, lors d'une triangulaire, faisant battre le maire Roger Pellenc dans son canton.

Dans le Vaucluse, le jeu politique n'arrange pas forcément les choses. Aux départementales, le «front républicain» a alimenté la théorie de «l'UMPS.» «On a vu beaucoup de désistements contre-nature», expliquent en chœur les caciques locaux du FN. «La gauche, la droite, on les met dans un chapeau, il ressort la même chose! On nous snobe, sauf quand il s'agit de nous piquer nos voix», jure Marie-Madeleine Acis.

Dans le Vaucluse, l'alliance des droites, encore taboue au niveau électoral, se fait déjà à demi-mot, au niveau des idées et sur le terrain. Or entre un Front national au plus haut et une abstention élevée, la droite pourra-t-elle encore résister longtemps? C'est aussi un des enjeux des prochaines élections régionales, où le FN n'entend pas laisser passer sa chance une seconde fois.

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