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Pourquoi il n'y a pas de Syriza (ou de Podemos) français

Jean-Luc Mélenchon, Clémentine Autain et Alexis Tsipras, le 21 mai 2012 à l'Assemblée nationale. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Jean-Luc Mélenchon, Clémentine Autain et Alexis Tsipras, le 21 mai 2012 à l'Assemblée nationale. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Système partisan hostile aux petites formations, statut dominant du PS, rôle de la jeunesse, problème d'offre politique: passage en revue des facteurs qui expliquent l’absence d’une alternative de gauche aussi puissante qu’en Grèce ou en Espagne.

Tous les spécialistes de la gauche ont eu droit au moins une fois à la question en interview: «pourquoi le Front de Gauche ne profite-t-il pas des difficultés du PS», contrairement à ses homologues en Espagne ou en Grèce? Synthétisant quelques enseignements du scrutin départemental du mois de mars dernier, Nicolas Truong constatait une fois de plus dans Le Monde que «la gauche radicale française ne séduit pas, alors que l’Europe méditerranéenne vit au rythme des percées alternatives de Podemos et de Syriza».

On tentera ici de livrer plusieurs clés d’explication, en gardant à l’esprit que ce sont plutôt les situations grecque et espagnole qui font figure d’exception sur le Vieux continent. La situation française doit donc être considérée comme banale plutôt que surprenante, ce qui est déjà un premier élément de réponse.

En préalable, on écartera par ailleurs les interprétations qui, à partir de l’évident manque de succès électoral de la gauche non-gouvernementale, en déduisent que l’électorat français serait par nature rétif à toute alternative défendant une transformation égalitaire des rapports sociaux.

Les systèmes de valeurs tels qu’ils sont cristallisés en France et dans les pays d’Europe du Sud ne permettent d’expliquer ni le niveau du Front national dans notre pays, ni le surgissement des forces oppositionnelles ancrées à gauche en Grèce et en Espagne. De plus, les résultats des élections intermédiaires depuis 2012 ne reflètent pas une droitisation de l’ensemble de la société française. D’après les résultats d’une enquête internationale, on observe plutôt que le durcissement des attitudes à l’égard de l’identité nationale et de l’immigration est resté cantonné aux citoyens déjà ancrés à droite.

Pour comprendre l’absence de Syriza à la française, il est selon nous plus utile de se pencher sur l’offre politique elle-même, le cadre institutionnel dans lequel elle se confronte à l’électorat, et bien sûr la «conjoncture» qui configure le réel et les représentations du réel sur lesquels les citoyens se fondent pour exercer (ou pas!) leur droit de suffrage.

Un système politique dur pour les outsiders

En premier lieu, il faut rappeler à quel point le système partisan français est dur à intégrer, et encore plus à dominer, pour tout nouveau compétiteur qui refuserait de s’inféoder à la gauche socialiste ou à la droite post-gaulliste. De la centralité de l’élection présidentielle au mode de scrutin pour les législatives, justement organisées dans la foulée du choix collectif de notre «monarque républicain», de multiples obstacles se dressent devant tout contestataire de la domination exercée par le PS et l’UMP sur leurs camps respectifs.

De ce point de vue, les élections départementales du mois de mars, avec leur mode de scrutin très hostile aux petites formations et à celles qui n’ont pas d’alliés, ont illustré à quel point la clôture du système de partis français restait forte. Malgré un record de voix à ce type d’élection, que l’UMP ou le PS seuls n’auraient sans doute pas pu égaler, le FN ne s’est retrouvé qu’avec 62 élus et aucun exécutif départemental.

Sauf à ce qu’elle se transforme davantage et/ou parvienne à décrocher une partie de la droite, le pouvoir national reste hors de portée de la formation dirigée par Marine Le Pen. Quel que soit le nombre de pôles que l’on peut identifier au sein de l’électorat, le fameux «tripartisme» demeure donc une chimère.

Concernant la gauche, ce scrutin et la dramatisation autour du FN ont sans doute joué en faveur du PS, qui peut compter sur le traumatisme du 21 avril 2002 pour en appeler régulièrement au «vote utile».

Malgré les déceptions vis-à-vis du pouvoir actuel, le mot d’ordre n’a pas totalement perdu de son efficacité face à l’électeur-sympathisant peu conscientisé par les organisations de la gauche non-gouvernementale, et pour qui l’union face au danger réactionnaire reste un impératif mobilisateur. Il nous faut toutefois aller plus loin dans l’explication.

Si un système politique dur pour les outsiders peut expliquer l’absence d’une prise de pouvoir réussie par Syriza, il n’explique pas pourquoi la gauche radicale française ne connaît pas de véritable dynamique électorale, comme celle du FN dans le cadre du même système.

Une conjoncture faiblement porteuse et déjà exploitée

Le nœud du problème pour une gauche alternative réside dans le fait que les impressionnantes défaites des socialistes français n'ont toutefois pas ressemblé à l’effondrement subi par le centre-gauche grec.

Pour dire les choses en termes gramsciens, le PS n’a pas subi une «crise d’autorité» propre à détacher son noyau électoral le plus solide, au point que son statut de premier parti naturel de la gauche n’exerce plus aucun effet de déférence. En Grèce, et dans une moindre mesure en Espagne pour les électeurs les plus jeunes, c’est en effet d’abord dans les consciences que ce statut de parti dominant est devenu anachronique, au point de vaincre les hésitations à soutenir un concurrent a priori plus faible (Syriza ne réunissait que 4,6% des voix en 2009).

Cette absence de crise d’autorité est évidemment à relier à la moindre ampleur de la crise en France.

Les pays périphériques de la zone euro ont connu des récessions et des déflations salariales massives, accompagnées d’un investissement en chute libre, qui ont eu des conséquences désastreuses sur le tissu social (niveau de vie, santé publique, émigration des jeunes actifs). Non seulement la déliaison des identités et des cultures politiques qui en a résulté est sans commune mesure, mais cette situation a favorisé la vitalité de mouvements sociaux novateurs, inclusifs, auxquels il a semblé urgent d’offrir un débouché politique hors des partis traditionnels. Le Front de gauche n’a pas bénéficié d’un tel adjuvant externe à ses propres forces.

Cela dit, la France n’échappe pas à la «grande fatigue» des régimes représentatifs en Europe de l’Ouest. Certes, la décomposition socio-politique est plus impressionnante dans les pays les plus fragiles d’une zone euro en quête d’une nouvelle cohérence institutionnelle depuis 2008. Mais des processus d’érosion structurels sont bien à l’œuvre sur le temps long en France, dont essaie de profiter un outsider devenu menaçant: le FN.

Il faut bien sûr rappeler que les électeurs «conquis» par ce dernier sur d’autres partis proviennent principalement de la droite. Pour autant, de nouveaux électeurs sans passé ou proximité partisane pourraient faire l’objet de la bataille «Front contre Front» que Jean-Luc Mélenchon avait eu l’ambition d’engager en 2012. A ce titre, les gains de Syriza et de Podemos auprès des primo-votants et des abstentionnistes n’ont pas joué un rôle négligeable dans leur ascension. Or, comme le remarque un contributeur de la nouvelle revue Ballast, le FN est à cet égard un obstacle dans le contexte français.

Dans les pays d’Europe du Sud plus récemment démocratisés, la droite radicale est en effet soit contenue dans le grand parti de droite de gouvernement, soit encore caricaturale, et de toute façon délégitimée par le proche passé dictatorial. En France, le FN a su réorganiser cet espace depuis quarante ans, adapter son discours à une société postfordiste chamboulée par les flux de la mondialisation néolibérale, tout en surfant sur une nostalgie latente du vieil impérialisme français.

Une offre fragmentée

C’est à ce stade qu’il convient de se pencher sur les réponses de la gauche radicale elle-même à cette situation. Si les obstacles devant elle sont peut-être plus forts que dans d’autres Etats, il s’ajoute un évident déficit au niveau de l’offre politique de ce camp.

Si l’on s’en tient pour commencer au Front de Gauche, plusieurs problèmes se posent.

D’abord, malgré son refus de rejoindre le système d’alliance du PS au niveau national, cette coalition parvient mal à se distinguer au sein d’une «gauche » souvent perçue comme un bloc par les citoyens les moins politisés. Si tout le monde ne se rappelle pas forcément de la «gauche plurielle» qui avait géré le pays durant les années Jospin (1997-2002), des alliances locales perdurent dans les collectivités territoriales.

En somme, la gauche radicale française apparaît encore comme une sorte d’aiguillon, là où Syriza et Podemos étaient vierges de toute occupation du pouvoir avant leur percée, la première de ces deux formations réussissant même à s’imposer comme le nouveau pôle d’attraction autour duquel la gauche allait se réorganiser.

Pour savoir comment dépasser ce handicap et changer de statut, les membres de la coalition du Front de gauche divergent à propos de la meilleure stratégie à adopter, sans disposer des mêmes ressources face à la situation. Au discours traditionnel du Parti communiste, Jean-Luc Mélenchon préfère ainsi une évolution stratégique inspirée par les succès de Podemos, qui passe par l’abandon discursif du référent de «gauche», pour reconstruire une identité politique autour d’un «peuple constituant» travaillant à une République sociale et écologique.

Alors que le PCF fait figure de poids lourd en termes de militants, de moyens matériels et de réseau d’élus, les innovations doctrinales fleurissent donc plutôt du côté du petit Parti de Gauche fondé par Mélenchon, mais aussi du côté d’Ensemble. Ce troisième pôle de la coalition adhère lui aussi à une stratégie d’autonomie claire vis-à-vis du PS au pouvoir, mais privilégie une pratique militante plus horizontale qu’au PG, tout en se méfiant du «style Mélenchon» et d’un possible effet-repoussoir.

A cette bigarrure interne s’ajoute la complexité des liens avec Europe-Ecologie-Les Verts, eux-mêmes divisés en interne. La confection de candidatures communes lors des dernières départementales est certes une évolution positive du point de vue de la gauche alternative. Cependant, ces candidatures ont jouxté beaucoup d’autres configurations, qui ont rendu peu lisibles non seulement les scores, mais l’offre politique elle-même de la gauche radicale et des écologistes en rupture de ban avec le pouvoir.

Le fait que les thématiques identitaires soient devenues si présentes n’est donc pas une surprise. Le FN laboure ce terrain depuis des dizaines d’années; la ligne suivie par Nicolas Sarkozy a légitimé ces thèmes auprès d’une partie de la droite; et le PS abîmé par l’exercice du pouvoir a préféré «stigmatiser» le FN aux dernières élections plutôt que de mettre en avant le bilan de ses exécutifs locaux. Pour combattre cet état de fait, il faudrait autre chose qu’une gauche alternative fragmentée entre plusieurs formations, plusieurs lignes stratégiques et plusieurs configurations de candidatures.

De fait, même si les échecs économiques et sociaux du gouvernement contribuent à expliquer la démobilisation électorale à gauche, il est surtout frappant que le débat public soit saturé de polémiques concernant des objets a priori dérisoires, comme le soudain emballement sur les «repas de substitution». Déjà en 2002, l’intellectuel marxiste Robert Kurz constatait:

«La crise est là, mais tout le monde ne parle que de météo. Il est donc grand temps de se redonner une culture théorique de la critique de l’économie politique, allant à l’encontre du courant culturaliste superficiel qui semble vouloir tourner à l’hystérie.»

C’est cette tâche qui se dresse devant la gauche radicale française, dans un contexte institutionnel et conjoncturel peu favorable, mais peut-être pas fatal.

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