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La vieille rengaine de la reprise sans emploi

Des demandeurs d'emploi consultent des annonces, à Nice, en octobre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Des demandeurs d'emploi consultent des annonces, à Nice, en octobre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Il a suffi d'un chiffre médiocre des créations d'emploi aux Etats-Unis en mars pour que le doute revienne sur la vigueur de la reprise américaine. Et le thème d'une reprise sans emploi recommence à émerger en Europe. Le discours n’est pas nouveau. Que se cache-t-il derrière?

A chaque fois, les économistes nous refont le coup. Ils ont une excuse. Les phases de reprise sont généralement chaotiques, les bons et mauvais indices se succèdent et il faut du temps pour que la tendance de fond se dessine. C’est a posteriori que l’on constate que la reprise était effectivement là au moment où les conjoncturistes étaient encore à disserter savamment sur sa réalité.  

Baisse des créations d’emploi aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis, on a passé ce stade: après deux années de repli, le PIB est en progression constante depuis 2010. La question qui se pose maintenant est de savoir si cette reprise est suffisamment vigoureuse pour soutenir l’emploi. Mais, là encore, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’un faux problème.

Le taux de chômage américain avait atteint un pic à 10% en octobre 2009; il est maintenant retombé à 5,5%. Se poser la question de la reprise de l’emploi aux Etats-Unis paraît pour le moins saugrenu.

C’est un fait que le chiffre des créations d’emploi en mars, 126.000, est un peu décevant; de surcroît, les chiffres des deux mois précédents ont été révisés à la baisse. Résultat: les créations d’emploi ont été limitées à 197.000 par mois en moyenne au cours du premier trimestre, alors qu’elles se sont établies à plus 200.000 par mois sans interruption pendant les trois trimestres précédents.

Mais d’autres chiffres permettent de porter un autre regard sur le marché du travail américain. Selon une autre enquête du Bureau of Labor Statistics, les offres d’emploi (chiffre à distinguer des créations, un emploi peut être à pouvoir sans être nouveau) se sont élevées à plus de 5,1 millions en février, soit le chiffre le plus élevé depuis quatorze ans. De même, le nombre de personnes quittant volontairement un emploi, qui avait plongé en 2009, a retrouvé un niveau élevé: que des salariés prennent ainsi le risque de partir avec l’espoir de trouver un autre travail mieux rémunéré ou plus conforme à leurs attentes est le signe d’une confiance retrouvée dans l’économie.

Les financiers à la manœuvre

Comment expliquer alors toute cette agitation après l’annonce d’une statistique relativement médiocre? La plupart des économistes qui s’expriment sur cette question travaillent pour des banques ou d’autres établissements financiers.

Leur principale crainte est celle d’une remontée des taux directeurs de la Réserve fédérale, qui pourrait perturber le marché obligataire et casser la hausse du marché des actions. Or la banque centrale américaine a fait savoir qu'elle commencerait probablement à remonter ses taux, actuellement à près de 0%, dès cette année et peut-être même dès le mois de juin. Leur but est de repousser le plus possible dans le temps ce moment désagréable. Or la Fed suit très attentivement le marché du travail (une de ses missions est de rester le plus près possible d’une situation de plein emploi). La crainte du risque d’un fort ralentissement du rythme des créations d’emploi pourrait inciter effectivement la Réserve fédérale à attendre encore avant de passer à l’action.

Ainsi que le soulignent les économistes d’Aurel BGC, qui connaissent bien la psychologie des marchés, on espère à Wall Street que la banque centrale ne montera pas ses taux directeurs avant décembre du fait du ralentissement de l'activité au premier trimestre, mais que la croissance américaine va rebondir dans les prochains mois. Avec des taux toujours très bas et une activité soutenue, les financiers  auraient ainsi «le beurre et l'argent du beurre». Que du bonheur!

Raisonnement à court vue

Cette stratégie est cependant risquée. Les Etats-Unis vont connaître en 2015 leur sixième année de croissance consécutive. Il ne faut pas espérer que cela va continuer éternellement au rythme actuel. Le jour arrivera où la banque centrale aura besoin de baisser ses taux pour soutenir l’activité. Mais, pour être en mesure de baisser ses taux, il faut d’abord les avoir relevés. 

Le raisonnement actuel à courte vue pourrait donc se révéler très dangereux dans quelques années. Même des économistes qui ne sont pas partisans d’une politique monétaire excessivement rigoureuse estiment que la banque centrale américaine ne devrait plus perdre trop de temps à agir.

Voilà donc le contexte dans lequel il faut situer le débat sur la reprise sans emploi aux Etats-Unis.

En Europe, on n’en est pas là. Après deux années de repli, le PIB de la zone euro a progressé de 0,9% l’an dernier, chiffre encore trop faible pour permettre une véritable hausse de l’emploi. Le taux de chômage s’est encore établi à 11,3% en février. C’est un progrès par rapport au chiffre de 11,8 % enregistré un an plus tôt, mais c’est encore un niveau élevé qui fait que tous les discours sur la reprise sont peu audibles dans l’opinion publique, qui ne voit guère son sort s’améliorer. Si l’Allemagne approche du plein emploi avec un taux de chômage de 4,8%, d’autres pays comme la Grèce  (26%) ou l’Espagne (23,2%) restent dans une situation critique.

Sapin a raison: rien à attendre avant 2016

La France peine à retrouver le chemin de la croissance. Au cours des derniers trimestres, on voyait la situation s’améliorer progressivement chez nos voisins, mais notre pays restait à la traîne, avec l’Italie. C’est en train de changer, mais la reprise qui s’amorce est encore trop lente pour permettre une réelle amélioration de l’emploi. Michel Sapin, ministre de l’Economie, est beaucoup critiqué parce que, après avoir longtemps annoncé un retournement de la courbe du chômage qui n’est jamais venu, il se montre désormais très prudent en annonçant seulement du mieux pour 2016. Mais, cette fois, il a probablement raison.

Dans ses dernières prévisions, l’Insee explique que «au premier trimestre 2015, la légère hausse de l’emploi ne suffirait pas à absorber la progression de la population active» et que «le taux de chômage augmenterait de nouveau de 0,1 point par trimestre; il s’élèverait à 10,6 % mi-2015». Faut-il pour autant se montrer pessimiste et agiter ici aussi le spectre d’une croissance sans emploi?

Patrick Artus, économiste à Natixis, n’y croit pas. De fait, dans certains cas, des gains de productivité rapides ou une hausse de la durée du travail peuvent limiter la création d’emplois. Cela a été par exemple le cas en Allemagne au début de la reprise: les entreprises, qui avaient fortement diminué la durée du travail pour préserver l’emploi pendant la crise, n’ont pas eu ensuite besoin d’embaucher tout de suite. Ce n’est pas le cas en France ou dans d’autres pays.

Alors, épargnons-nous cette rengaine de la reprise sans emploi. Nous avons déjà assez de vrais problèmes sans qu’il soit nécessaire d’en créer de faux.

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