Entre sunnites et chiites, une guerre fratricide et millénaire

Des chiites afghans célèbrent l'Achoura, en 2007 à Kaboul. REUTERS/Ahmad Masood

Des chiites afghans célèbrent l'Achoura, en 2007 à Kaboul. REUTERS/Ahmad Masood

La guerre au Yemen met face à face, derrière les milices locales des deux camps, les deux grandes puissances rivales au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite et l’Iran. Elle donne toute la mesure de l’antagonisme entre sunnites et chiites qui ensanglante la région. Plus que le conflit israélo-palestinien, c’est bien cet affrontement fratricide et plus que millénaire entre les deux plus grandes branches de l'islam, sunnite et chiite, qui façonne aujourd'hui tous les conflits de cette région convulsive.

Comment en est-on arrivé là? C’est l’affirmation dans les années 1960 des salafistes et autres groupes radicaux –le mouvement wahhabite en Arabie saoudite, les Frères musulmans en Egypte et en Syrie– qui a réveillé dans les pays sunnites l’antique détestation des chiites, minoritaires de l’islam, réputés déviants et hérétiques.

L'inquiétude des sunnites a atteint son apogée avec la Révolution islamique d'Iran, en 1979, et la volonté de l'ayatollah Khomeiny d'exporter son modèle à l'ensemble du monde musulman. S'estimant menacées, les monarchies du Golfe ont alors soutenu en 1980 –avec l’accord de l’Occident– l'invasion de l'Iran par l’Irakien Saddam Hussein. La guerre entre l’Irak et l’Iran a duré huit ans et fait plus d'un million de morts. Dans les pays du Golfe, l’oppression sociale et politique des minoritaires chiites par le  pouvoir central sunnite n’a cessé de s’aggraver.  

Le jeu des alliances régionales a ensuite compliqué la donne. Si la République islamique d’Iran n'est pas parvenue à exporter sa révolution, elle a trouvé dans le Hezbollah chiite libanais, chez les alaouites (secte issue du chiisme) au pouvoir en Syrie et dans le gouvernement chiite irakien de solides alliés pour étendre son influence régionale. Au détriment de populations sunnites de ces pays qui se sont retrouvées discriminées à leur tour. Ces inégalités sociales profondes sont à l’origine des révoltes populaires qui ont éclaté en Syrie et en Irak .

Si les chiites sont minoritaires dans la région –ils représentent moins de 10% des 1,2 milliard de musulmans dans le monde– l'«arc chiite» réunissant l'Iran, la Syrie, le Liban, l'Irak est devenu un élément déterminant dans les rapports de force au Moyen-Orient. Les musulmans chiites forment 98% de la population iranienne; 75% de la population du Bahreïn; 54% de celle d’Irak; 30% de celle du Liban, 27% des Emirats, 25% du Koweït, 20% du Qatar et 10% d’Arabie saoudite.

Cette guerre entre les deux principales forces confessionnelles de l’islam a fait le lit des islamistes de Daech. Jouant sur le sentiment d'exaspération et d'oubli des populations sunnites de Syrie et d'Irak, les djihadistes ont d’abord été accueillis en libérateurs. En juillet 2014, ils ont proclamé le rétablissement du «califat islamique», représentant l'âge d'or de l'islam sunnite, disparu en 1924 avec le démantèlement de l'Empire ottoman. Et ils ont décrété l'effacement des frontières entre la Syrie et l'Irak, héritées des accords d’après-guerre entre colonisateurs franco-britanniques sur le partage du Proche-Orient.

La guerre de succession de Mahomet

On ne peut comprendre la violence actuelle de cette guerre fratricide entre sunnites et chites sans plonger dans l’histoire de l’islam, remonter à la guerre de succession qui a suivi la mort du prophète Mahomet en 632, se souvenir des batailles perdues, des rêves de revanche et des lieux saints d’une terre chiite labourée de sang.

Le chiisme est «la religion de la passion et du mystère», disait l’historien André Miquel. Le mot a été forgé à partir de l’arabe shia qui veut dire «parti». Il désigne les partisans d’Ali, cousin et gendre de Mahomet, époux de sa fille Fatima, qui revendique à la mort du prophète le califat.

Trop absorbé par les conquêtes militaires et la prédication, Mahomet n'avait pas eu le temps de désigner son successeur et les fidèles se déchirent. Ali, parent consanguin mâle le plus proche de Mahomet, semble le mieux disposé pour revendiquer l’héritage, mais ce sont les premiers compagnons du prophète, plus expérimentés, Abou Bakr, Omar et Othman, qui sont désignés comme les premiers califes d'un territoire qui s'étend alors de l'Arabie à l'Egypte.

Ali ne parvient au pouvoir qu’en 656, soit près d’un quart de siècle après la mort de Mahomet. Mais sa légitimité est aussitôt contestée par le gouverneur de Damas, Muawiya, qui accuse Ali et ses partisans d’avoir fait tuer Othman, le troisième calife.

Au bout de quatre ans de lutte, Muawiya parvient à destituer Ali et il s’autoproclame calife de l’islam, fondateur de la célèbre dynastie des Omeyyades qui siège à Damas. Ali est assassiné d’un coup d’épée empoisonnée. Il est enterré à Nadjaf, dans l’actuel Irak, où persiste son culte par les chiites du monde entier.

Les deux fils d’Ali, Hassan et Hussein, prennent alors le commandement des «alides» (autre nom pour les chiites) et deviennent, après leur père, «deuxième» et «troisième» imam.

Mais l’histoire des premiers temps de l’islam se confond toujours avec le sang et Hassan est, à son tour, assasiné en l’an 680. C’est son frère Hussein qui reprend le flambeau de la guerre contre le clan des Omeyyades, mais lors de la célèbre bataille de Kerbala, le 10 octobre 680, il est tué et son corps atrocement mutilé. Il n’a pas été secouru à temps par ses partisans de Koufa et, depuis, lors de processions doloristes dans les villes saintes de Nadjaf et de Kerbala, les chiites expient cette faute originelle.

Une minorité d'élus persécutés

De ce destin tragique des partisans d’Ali et de ses fils, vénérés jusqu’à aujourd’hui comme martyrs, va naître ce chiisme contestataire que l’on connaît aujourd’hui, toujours en guerre contre le tyran, obsédé par une violence révolutionnaire de type messianique, par des pulsions de pureté et de mort et par l'exaltation du «martyre» offert pour le triomphe de la justice et du véritable islam.

En témoignent encore le drapeau et les vêtements noirs portés en signe de deuil par les pèlerins de Kerbala en Irak, les spectaculaires cérémonies d’autoflagellation lors de la fête de l’Achoura qui, chaque année, commémore encore la défaite de Kerbala et l’assassinat de l’imam Hussein. Cette exaltation religieuse des chiites, qui symbolise la résistance et le sacrifice, est aux antipodes de l'orthodoxie sunnite qui n'hésite pas à la qualifier d'«hérésie».

Les chiites n’ont jamais cessé de se considérer comme une minorité d’élus persécutés et les tragédies d’aujourd’hui en Irak, en Syrie, au Yémen sont toujours perçues par eux comme les résurgences d’un passé de mépris et de violences. Ils font mémoire des massacres de masse commis par la dynastie des Ommeyades (moitié VIIe-moitié VIIIe siècles), puis par celle des Abbassides (VIIIe-XIIIe siècles).

Mais les chiites n’ont pas été en reste. Eux aussi ont commis des massacres, notamment au XVIe siècle sous l’empire safavide de Perse, créé en réaction à l’empire sunnite des Ottomans, successeur du califat abasside. Car si le chiisme a été écarté de la politique pendant huit siècles, il a fait un retour fracassant, en 1501, dans l’empire perse pourtant converti à l'islam sunnite dès les premières invasions arabes.

Pour se démarquer des Ottomans sunnites, la dynastie perse a instauré le chiisme comme religion d'Etat, fait du perse la langue officielle (contre l’arabe et le turc) et créé un clergé d’Etat composé de juristes et de théologiens, devenu de plus en plus puissant dans un pays dont les mollahs sont encore les maîtres. «Depuis le XVIe siècle, l'Iran est en quelque sorte le Vatican du chiisme», explique l’islamologue Antoine Sfeir, dans son livre de référence L'islam contre l'islam (Grasset. 2014).  

Le culte de l'imam caché

A ces ruptures militaire et politique s’est ajoutée une rupture religieuse, comparable à celle qui va diviser au XVIe siècle le monde chrétien entre protestants et catholiques. Les sunnites se veulent plus rigoureux dans l’application de la sunna du prophète –la tradition–, dans l’interprétation du Coran et de son droit. Quant au chiisme, il repose sur la même croyance fondamentale en l’unicité de Dieu («Allah est seul Dieu et Mahomet est son prophète»), mais il est moins strict, donnant naissance à de nombreuses sectes, et plus mystique.

D’abord, il ne reconnaît que la lignée prophétique d’Ali, calife de Dieu sur terre, et de Fatima. Ali et ses descendants sont les successeurs légitimes de Mahomet, «imams» des musulmans, «guides infaillibles et impeccables», réputés comme les dépositaires d’un «sens caché» des versets du Coran: la vision duelle du monde chiite comprend toujours ce niveau caché et ésotérique.

Ensuite, si le sunnisme est un école de «consensus», le chiisme est une école d'«autorité», strictement hiérarchisée et cléricalisée. Dans le sunnisme, il n'y a pas d'intermédiaire entre le croyant et Dieu, et donc pas de clergé. Les imams sont choisis par une autorité politique ou par les croyants et ils sont simplement appelés, durant la prière du vendredi, à lire des passages du Coran et à les commenter. Au contraire, dans le chiisme, l'imam est le seul et véritable guide de la communauté.

L'impossibilité pour les imams après Ali d'accéder au pouvoir politique les a poussés, écrit Antoine Sfeir à «développer une justification théologique de leur mise à l'écart: leur pouvoir est occulté». Ainsi, pour les chiites dits «duodécimains», largement majoritaires, la lignée des imams s’est arrêtée au douzième imam, Muhammad al-Mahdi. Ils attendent, depuis l’an 874, le retour de ce douzième imam qui a été «occulté». Mahdi est le fameux «imam caché», disparu à l'âge de 5 ans, censé introduire la justice et le bien-être sur terre, avant la fin du monde et le temps du jugement dernier.

Il faut distinguer ces chiites «duodécimains» de leurs dissidents «septimaniens» (ou ismaéliens) –dont le principal chef spirituel est l’Aga Khan– qui se sont séparés sur le choix du septième imam, Ismaïl, «occulté» quant à lui en 762.

Ainsi, pour les chiites, la révélation n’est-elle pas close avec Mahomet, simple maillon dans la branche des prophètes. Ils attendent l’arrivée de l’imam caché, qui sera le dernier et le plus parfait des prophètes. Son nom est porteur d’une mythique espérance de purification du monde, car comme tous les messianismes, le chiisme situe son combat au niveau cosmique, celui des justes contre les pécheurs, de la lumière contre les ténèbres.

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