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Nous sommes des menteuses de mères en filles

Un bébé giraffe de 4 jours avec sa maman giraffe Denisa près de Tel Aviv le 15 juillet 2009. REUTERS/Gil Cohen Magen

Un bébé giraffe de 4 jours avec sa maman giraffe Denisa près de Tel Aviv le 15 juillet 2009. REUTERS/Gil Cohen Magen

On nous a fait croire qu’il était matériellement possible de s’occuper de ses enfants H24, de les faire manger bio et équilibré, et d’accommoder de façon ludique et gastronomique les trois mois hivernaux de choux de l’AMAP, d’avoir un travail prenant (mais pas trop quand même) et passionnant, qui nous rend fière et nous épanouit, auquel on va en vélo jusqu’au dernier jour de sa grossesse. C'est un mensonge.

Ce texte a été publié sur le blog La Famille déjantée, blog de Béatrice Kammerer, présidente et fondatrice des Vendredis intellos. Nous le republions avec leur autorisation.

Le burn-out maternel est le mal du siècle, nous disent les journaux. Les mères sont de plus en plus fatiguées, épuisées, au bout du rouleau. Tout le monde le sait. Ce sont vos amies, vos soeurs, vos cousines, vos mères, vos collègues de travail. Personne ne bouge. «Mais les hommes aussi sont touchés» me dit-on. Ah oui? Vraiment? Les 3% qui prennent un congé parental? Et le pire c’est qu’on est CONTENT que des hommes soient touchés, parce que ça veut dire qu’on AVANCE dans la répartition des tâches. Non mais vous vous rendez compte??? On finit par SOUHAITER que des types soient mal, au bord de la dépression, à pleurer chaque jour de leur vie ou presque parce que ce serait signe de PROGRÈS SOCIAL. Miam le progrès.

Parmi ceux qui ne bougent pas, les pouvoirs publics tiennent le haut du pavé. Surme… quoi? Burn… quoi? D’abord la loi Toubon n’a-t-elle pas interdit les mots anglais? J’ai cherché sur le site de l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé je rappelle) si ce mal insidieux avait fait l’objet d’une préoccupation étatique: RIEN. Faut dire, déjà qu’ils s’en tamponnent pas mal du surmenage au travail tant qu’il n’y a pas trop de suicidés alors pensez donc, aller se préoccuper du surmenage de celles qui ne travaillent MÊME PAS TOUJOURS!! En cherchant bien, on finit par dégoter un truc sur les troubles émotionnels et psychiques du post partum. Comme si la question du surmenage maternel se résumait tout entière au post-partum immédiat. Vous avez accouché depuis plus de 6 mois? Bonne nouvelle, vous ne risquez plus rien! A la rigueur, notre ami Google nous sort deux trois trucs sur le surmenage des parents dont les enfants sont atteints de pathologies graves, diabètes, cancer, parce que eux quand même, ils ont de bonnes raisons de ne plus en pouvoir (ce qu’on imagine aisément, mais qui laisse quand même pas mal de monde sur le carreau).

Je leur dis quoi moi aux copines qui du matin au soir se disent qu’elles doivent vraiment être complètement NULLES de ne pas s’en sortir avec leur nouveau né hurlant?

Bon mais alors, je leur dis quoi moi aux copines qui du matin au soir se disent qu’elles doivent vraiment être complètement NULLES de ne pas s’en sortir avec leur nouveau né hurlant, leurs bambins fiévreux, et toutes les petites galères du quotidien? 

De ne pas réussir à être la mère souriante, heureuse, épanouie, qu’on voit sur les magazines, qu’on nous vend dans les films et série TV, comme semble réussir à être la voisine, l’ancienne copine de fac, la grand mère, qui s’en sort(ai)ent si bien ELLES.

Je leur dis «implique leur père, tu ne les as pas fait seule ces enfants!» Parce c’est pas faux (même si les familles monoparentales sont aussi une réalité par trop niée), parce que c’est la seule issue et que ça marche, parfois. Je dis seulement «parfois» oui, parce que c’est pas facile de remettre en cause des siècles de patriarcat en quelques générations, parce que ça bouscule, parce que c’est pas naturel et que se battre, déconstruire les habitudes et en changer, c’est pas simple quand on n’a déjà plus l’énergie de se lever le matin. Parce que les habitudes reviennent au galop, parce qu’on peut pas dire à une jeune mère «ton mec ne veut pas se lever la nuit? T’as qu’à le quitter». 

L'évolution trop lente

Alors on tricote, on négocie, on concilie et ça évolue, doucement. Trop doucement au regard de l’urgence de l’épuisement. D’autres leur disent «t’avais qu’à pas faire de mômes», et c’est pas faux. Mais c’est un peu facile aussi. Pas besoin de réfléchir au problème, pas besoin de compassion, d’empathie, d’intelligence. Pas besoin de changer, pas besoin d’inventer. Le «tavékapa» est une panacée universelle en matière de politique: Tavékapa arrêter l’école, tavékapa fumer, tavékapa manger au fast-food, tavékapa vivre en ville, je vous passe le reste. 

Je milite pour que chacune puisse faire ses choix et soit respectée quels qu’ils soient, pour qu’on fiche enfin la paix à celles qui ne veulent pas d’enfant et qu’on ouvre les yeux sur le quotidien de celles qui ont décidé d’en faire.

Car je vous le dis bien fort: nous sommes des menteuses, des menteuses de mères en filles même! Ma mère m’a menti, toutes les années où elle prétendu se moquer d’avoir le talon trop cuit du rosbeef, les biscuits éternellement cassés, où elle nous a donné sa glace sans sourciller parce que, finalement, on préférait le chocolat à la fraise. Toutes les années où elle a fini les assiettes tout en débarrassant la table parce qu’elle n’avait pas le temps de s’asseoir, les centaines de cafés réchauffés qu’elle a finalement bu froid parce qu’il le fallait bien. Son sourire quand mon père annonçait qu’il partait à l’autre bout du monde pour le boulot deux jours après en la laissant avec les mômes et les miasmes était un mensonge, son tendre empressement à repasser ses chemises et à les disposer dans la valise de façon à le prémunir d’une faute de goût aussi. 

Elle m’a caché ses larmes, ses crises de nerf, ses ras-le-bol, ses frustrations

Elle m’a caché ses larmes, ses crises de nerf, ses ras-le-bol, ses frustrations quand «prendre soin d’elle» était réduit à «aller aux réunions Weight Watchers» pour substituer à la tyrannie de ses enfants la tyrannie sociale, quand nous ne la laissions même pas déféquer en paix. 

Elle m’a menti chaque fois que je suis rentrée de l’école et que j’ai trouvé la maison propre, le repas chaud et appétissant sur la table, chaque fois que trempée de sueur dans l’insouciance d’une après midi passée au grand air, j’ai trouvé un gâteau tiède et du jus de fruit frais sur la table du jardin. Elle m’a menti quand, pour avancer sur ses projets, elle devait consentir à des nuits blanches. Elle m’a menti chaque fois que mon père nous emmenait à la plage et où elle se disait tellement heureuse de pouvoir «mettre la maison au clair» en shampouinant les moquettes et lessivant les volets.

Moi aussi je suis une menteuse. Chaque fois que je n’ai pas n’osé dire combien de fois je me lève la nuit, combien de temps cela fait que je n’ai pas dormi d’une traite, combien de temps cela fait que je n’ai pas mangé chez moi assise de l’entrée au dessert. Chaque fois que je n’ai pas osé dire à quel point la grossesse peut être un moment pourri, à quel point on peut se sentir malade, diminuée, impuissante, terrorisée aussi. Chaque fois que je n’ai pas osé dire que oui, un nouveau-né tète tout le temps, chie tout le temps, et grandit lentement. Très lentement. Qu’un petit enfant c’est tout le temps malade, et qu’on s’inquiète, et que ça tombe jamais au bon moment. Qu’un tout petit enfant, ça a tellement de choses à apprendre et d’idées dans la tête que chaque minute, ça réclame trois cent choses. Qu’un petit enfant, c’est une bombe émotionnelle, qui pleure puissance mille, se réjouit puissance mille et que, bon gré mal gré, c’est au parent d’encaisser. Chaque fois que je m’enferme dans ma chambre pour crier fort dans un coussin (parce qu’il ne faut déranger personne) d’épuisement, de rage, de désespoir, chaque fois où j’ai supplié mon nouveau-né d’arrêter de pleurer, mon enfant d’arrêter de me solliciter, mon ado d’arrêter de m’envoyer bouler. Chaque fois que je me suis réfugiée dans les toilettes parce que c’était la seule pièce de la maison avec un verrou fiable. Chaque fois que j’ai fait semblant d’avancer sur mes projets professionnels alors que je n’avais ni le temps ni la disponibilité pour le faire sereinement et efficacement. Chaque fois qu’après avoir amené mon bébé chez la nounou, je me suis assise sur les marches de la cage d’escalier pour pleurer un bon coup en entendant ses hurlements derrière la porte, avant de commencer ma deuxième journée.

Grattez sous le vernis de celles qui vous disent qu’elles ne voient pas de quoi je parle

J’aimerais vous dire que je suis une exception, mais ce n’est pas vrai. J’aimerais vous dire que c’était un mauvais moment à passer, mais ce n’est pas vrai. Grattez sous le vernis de celles qui vous disent qu’elles ne voient pas de quoi je parle, examinez les cernes, les mâchoires tendues, les colères ravalées, vous verrez les mères épuisées.

Pourquoi suis-je une menteuse? Pourquoi sommes toutes des menteuses? Parce que nous avons HONTE. Et pourquoi avons-nous honte? Parce qu’on nous a menti.

On nous a fait croire qu’il était matériellement POSSIBLE de s’occuper de ses enfants H24, de les faire manger bio et équilibré, et d’accommoder de façon ludique et gastronomique les trois mois hivernaux de choux de l’AMAP, de laver leurs couches home-made, d’avoir une maison impeccable avec des jouets rangés dans des bacs étiquetés façon promotion-de-l’autonomie-à-destination-des-non-lecteurs, d’être la première à la sortie d’école pour les emmener au square, de les exempter de cantine, de garderie du soir, de programmer des sorties au musée, d’organiser des activités manuelles les mercredis après midi, de construire soi-même du matériel éducatif Montessori, de les emmener à la piscine, faire du vélo, d’être toujours volontaire pour les sorties scolaires, toujours calme et sereine en toute circonstance, de participer à l’organisation de la kermesse de fin d’année, d’avoir toujours un gâteau de prêt pour les anniversaires et ventes au profit des classes vertes, de militer dans une association de défense des sans-papiers, de garder précieusement les emballages d’oeufs les pots de yaourt et les bouchons de lait, d’être membre du comité d’organisation de la semaine mondiale pour l’allaitement maternel, d’avoir un travail prenant (mais pas trop quand même) et passionnant, qui nous rend fière et nous épanouit, auquel on va en vélo jusqu’au dernier jour de sa grossesse, grâce auquel on gagne suffisamment d’argent pour payer les vacances en club, la maison bio-climatique et les stages de formation à la communication non-violente, pour lequel on passera en télétravail si –vraiment– on sent qu’on risque de ne plus être au top du top, sans oublier de faire son footing, d’aller au yoga, d’être bien pomponnée et épilée et bien entendu, de jouir au moins trois fois par semaine.

La charge du travail invisible

Si EN PLUS on a la chance d’avoir un mec féministe, alors la honte est carrément abyssale

Et si EN PLUS on a la chance d’avoir un mec féministe, alors la honte est carrément abyssale. Alors quoi, il sort les poubelles, ne laisse pas traîner ses chaussettes sales, prend des journées enfant malade, est ok pour se mettre à temps partiel quand tu sors de congé maternité, s’occupe du linge, se lève la nuit quand les mômes appellent, sait laver les chiottes, maîtrise les pâtes bolo et engueule la CAF quand il t’appelle Mme Prénomdumari NomduMari et tu trouves encore le moyen de te plaindre??? 

Hé oui, parce qu’il reste tout le travail invisible du parent-par-défaut, celui que personne ne connait ni ne reconnait. Le PIRE de tous les mensonges. Le travail de celui qui calcule les dates des soldes pour savoir quand aller au Monop histoire de profiter de la 2ème démarque mais qu’il reste quand même quelques trucs mettables, celui qui passe et réceptionne les commandes de Noël, celui qui envoie les cartes de voeux et les cadeaux de naissance, celui qui va aux réunions de rentrées et aux rencontres parents-profs, celui qui achète et amène les paquets de mouchoirs quand l’école en demande, celui qui fait la queue pour l’inscription annuelle au judo, celui que l’école appelle quand le gamin s’est ouvert le front à la récré, celui qui s’inquiète pour le défaut d’élocution du petit, la douleur à la hanche du moyen, les angoisses du grand, celui qui vérifie que les vaccins sont à jour, que tout le monde a pris sa vitamine D, que tout le monde est allé chez le dentiste, celui qui réserve les vacances en gîte, qui emmène les enfants chez le coiffeur, celui qui inscrit à la bibliothèque et qui va ramener les livres à temps, celui qui vérifie les trousses, se tape les devoirs, regarde les classeurs pendant les vacances et signe les carnets de liaison, celui qui coupe les ongles et nettoie les oreilles, celui qui répond aux questions compliquées, qui écoute les journées difficiles. Celui qui, chaque soir avant de s’endormir, se repasse mentalement les besoins de sa tribu, et mesure l’étendue de ce qui lui reste à anticiper, programmer, inventer, solutionner.

Donc pour gérer les immanquables échecs que susciteraient cette tâche inhumaine, on nous a gentiment expliqué que le propre de la vie des femmes était de devoir faire des SACRIFICES. Restait juste à savoir ce qu’on accepterait de foutre en l’air. L’envie d’avoir des enfants? L’envie d’avoir un job? L’envie de donner à ses enfants un peu de cette vie d’insouciance et d’abondance qu’on a tellement fantasmé et dont parfois on a soi-même profité?

Alors oui, certaines arrivent malgré ces difficultés à survivre en rognant un peu, en gardant l’essentiel (LEUR essentiel!) même si ça tient souvent du numéro d’équilibriste: faire un peu moins d’enfants que rêvé, aménager un peu son job sans trop l’écorner, dire merde aux injonctions à la féminité, aux normes de la maternité, se donner le droit de se passionner, d’aimer, de détester, de vivre pour elle-même, d’accepter d’entendre dans «les enfants c’est merveilleux!» de leur mère ou de leur grand mère combien elles en ont bavé, à quel point elles ont parfois cru qu’elles n’en réchapperaient pas, faire le tri dans son désir de donner à son enfant ce qu’on n’a pas eu (ou de lui donner la chance qu’on a eu!) entre ce qui relève de leur essentiel (et qui structure leur identité de parent) et ce qui repose sur les mensonges des générations passées et mérite (peut être) d’être classé dans l’album photo au rayon des beaux (et illusoires) souvenirs d’enfance, accepter que d’autres qu’elles-mêmes satisfassent les besoins de leur enfant et de trouver ça chouette.

Et surtout surtout, arrêter de mentir, de cacher, de dissimuler. Arrêter de croire que l’idéal maternel ressemble à la Fée Bleue de Pinocchio toujours là pour consoler les peines et résoudre les problèmes les plus ardus sans effort. Que la honte change de camp: que les mères épuisées n’aient plus honte de ne pas réussir une tâche objectivement surhumaine mais que les pouvoirs publics aient honte de ses si nombreuses années à fermer les yeux sur la fatigue émotionnelle et physique des mères.*

A LIRE

Fatigue émotionnelle et physique des mères: L'excellent ouvrage de Violaine Guéritault, quasiment la seule référence française sur la question du burn-out et surmenage des mères.

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