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13 avril 1975: 40 ans plus tard, le feu couve toujours sous la cendre au Liban

Des combattants du Front populaire de libération de Palestine au milieu des années 1970 | Editions Trebia (photo d'archives)

Des combattants du Front populaire de libération de Palestine au milieu des années 1970 | Editions Trebia (photo d'archives)

Quatre décennies après le début de la Guerre du Liban (1975-1990), la paix civile dans ce pays aux 18 communautés religieuses reste fragile. Les tensions ont néanmoins changé de terrain. Elles sont désormais inter-musulmanes.

Le Liban célèbre ce 13 avril le 40e anniversaire du début de sa guerre civile, qui mettra le pays à feu pendant 15 ans, de 1975 à 1990. Connu sous le nom de la «Guerre du Liban» ou encore de la «Guerre des autres» sur le sol libanais, ce conflit des plus complexes et sanglants de la deuxième moitié du XXe siècle (près de 200.000 morts), n'a toujours pas été enterré.

Si les canons se sont tus il y a 25 ans, certaines traces et séquelles sont toujours visibles, d'autres invisibles, tandis que les tensions communautaires restent vives.

L'échiquier des tensions a toutefois évolué en quarante ans: d'islamo-chrétien, il s'est progressivement déplacé vers le terrain musulman, avec pour principaux protagonistes les sunnites et les chiites.

La Guerre du Liban avait, en effet, débuté en 1975 entre les phalanges chrétiennes et les fedayins palestiniens, soutenus par des milices musulmanes locales, solidaires de la résistance contre l'Etat hébreu à partir du sol libanais.

Jusqu'en 1982, une coalition à dominante chrétienne, connue sous le nom du «Front libanais», s'est ainsi opposée à une coalition «palestino-progressiste», à dominante musulmane, formée entre autres, du Parti social progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt (assassiné en 1977) et de l'Organisation pour la libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat.

De 1982 à 1990, cette dimension islamo-chrétienne du conflit commence néanmoins à s'affaiblir, sous l'impulsion de plusieurs facteurs: l'éviction de l'OLP, à la suite de l'invasion israélienne de 1982, le déclin des milices chrétiennes, au lendemain de l'assassinat de Bachir Gemayel, et la montée des milices chiites, Amal et le Hezbollah. Les facteurs exogènes évoluent également, avec la guerre Irak-Iran (1980-1988), qui revêt une dimension sunnito-chiite, et le début de la Perestroïka en URSS, parmi d'autres.

Sur le terrain, ces changements se traduisent par des affrontements inter-musulmans et interchrétiens, jusque-là quasi-inexistants.

Ainsi, après avoir conclu une alliance en 1983 avec le PSP druze, le parti chiite Amal s'en distancie à partir de 1985, tandis qu'une «guerre des camps» éclate un an plus tard entre ce dernier et les factions palestiniennes. Entre 1986 et 1988, Amal s'affronte, en outre, avec le PSP et son concurrent, le Hezbollah, tandis que les maronites s'engouffrent dans une guerre dite de l'«élimination» (1989-1990).    

En dépit de ces affrontements siamois, le caractère général, ou la façade du conflit, demeure néanmoins islamo-chrétienne.

1990-2005
Une réconciliation empêchée par Damas

Cette méfiance entre les deux grandes communautés du pays, musulmane (60% de la population) et chrétienne (40%), perdure durant la période post-guerre.

Les accords de Taëf, conclus sous l'égide des Etats-Unis et de l'Arabie saoudite, qui mettent fin officiellement au conflit et consacrent la «pax syriana», vont engendrer des efforts et des initiatives de réconciliation, qui restent toutefois timides.

La «ligne verte» qui séparait la capitale en deux zones disparaît, tandis que des rencontres interreligieuses et des tentatives de travail de mémoire sont menées par la société civile.  

Mais Damas voit d'un mauvais œil tout rapprochement islamo-chrétien, à l'instar de la «réconciliation de la Montagne», scellée en 2001 entre le chef de l'Eglise maronite et le leader druze, qui sera suivie de rafles et d'arrestations arbitraires.

Globalement, le Liban reste ainsi divisé, jusqu'en 2005, entre une rue chrétienne opposée à la présence syrienne, et une rue musulmane (sunnites et chiites confondus) qui soutient, du moins au niveau du leadership, l'hégémonie de Damas, ainsi que la résistance armée, représentée par le Hezbollah, contre l'Etat hébreu.

2005-2008
Le glissement progressif du terrain des tensions

Ce n'est qu'à partir de 2005 que les relations islamo-chrétiennes connaissent un réel changement, catalysé par l'assassinat de l'ancien Premier ministre, Rafic Hariri. Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, des chrétiens et des musulmans se retrouvent, côte à côte, sous une même bannière, réclamant le départ des troupes de Damas et une vraie réconciliation nationale.   

Symbole d'une page qui se tourne, la mosquée de la «Fitna» (discorde), dans laquelle Hariri est enterré, est rebaptisée «Jâmi' al wi'am» (Mosquée de la concorde), en allusion à cette solidarité intercommunautaire durant le «printemps de Beyrouth».

En parallèle, de nouvelles alliances politiques émergent, dépassant, pour la première fois depuis les années 1960, les clivages communautaires.

D'un côté, l'alliance du 14-Mars, rassemble les Forces libanaises et le PSP –ennemis jurés durant les années de guerre– ainsi que le courant du Futur, qui représente la communauté sunnite, traditionnellement arabisante et pro-palestinienne.

Quant à l'alliance dite du 8-Mars, elle regroupe également en son sein des partis représentatifs des différentes communautés du pays.   

Des combattants du parti Kataëb (milice chrétienne) en 1976 | Editions Trebia (photo d'archives)

Mais ce nouvel alignement, à l'allure démocratique, cache des divisions émergentes, opposant les sunnites aux chiites, à l'ombre du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), et du bras de fer régional entre l'Iran et l'Arabie saoudite.

Ces tensions prennent concrètement forme, une première fois, en mai 2008, lors de combats de rue inédits entre des membres du Hezbollah et des partisans du courant du Futur (parti sunnite modéré, fondé par Rafic Hariri).

La Révolution syrienne, mutée en conflit, vient souffler sur les braises. Les sunnites soutiennent la rébellion contre Bachar el-Assad, tandis que les chiites appuient le régime alaouite.  

Profondément divisé, le Liban frôle de près une nouvelle guerre civile en 2013, après l'annonce par le Hezbollah de son engagement militaire auprès du clan Assad.  

Celle-ci est finalement évitée de justesse, tandis que les négociations entre les puissances occidentales et Téhéran, au sujet du dossier nucléaire iranien, atténuent le risque d'un nouvel embrasement.

Armement palestinien et inégalités sociales

Mais la guerre n'est pas très loin. Le feu couve toujours sous la cendre, tandis qu'au-delà des tensions communautaires et de leur mutation, l'armement des Palestiniens, l'une des causes originelles du conflit, n'a été que partiellement résolu au cours des quatre dernières décennies.

Plusieurs dizaines de milliers de réfugiés vivent toujours dans des camps impénétrables par l'armée, où le trafic et le port d'armes restent monnaie courante.

Si celles-ci sont concentrées à l'intérieur des 12 camps palestiniens répartis à travers le territoire, elles constituent une bombe à retardement, susceptible de mettre de nouveau le feu aux poudres, même si le contexte local et régional diffère, par plus d'un aspect, de celui qui prévalait à la veille du conflit de 1975.

Ces armes constituent en outre un outil de pression politique et pourraient être exploitées par des parties locales et/ou étrangères à des fins de déstabilisation, à l'ombre de la présence actuelle de 1,5 million de réfugiés syriens.  

Enfin, en sus des clivages confessionnels et de l'absence, 40 ans plus tard, d'un monopole absolu de l'Etat sur les armes –malgré le désarmement des milices à la sortie de la guerre (à l'exception du Hezbollah)– les inégalités sociales et économiques, autre facteur sous-jacent de la Guerre du Liban, sont toujours aussi marquées.

Celles-ci ne présentent plus le double caractère régional et confessionnel qu'elles revêtaient à la veille du conflit civil; dans les années 1940 à 1970, la communauté chiite résidant dans le Sud et dans la Békaa était la plus pauvre du pays (d'où la création, en 1973, du «Mouvement des déshérités»), tandis que les classes moyennes et riches étaient essentiellement composées de chrétiens et d'une minorité sunnite.

Certes, la donne a changé depuis l'ascension politique et sociale de la communauté chiite au cours des deux dernières décennies, mais les inégalités, quoique davantage transcommunautaires et transrégionales, restent assez concentrées et se sont globalement creusées, avec l'émergence d'une nouvelle classe de riches après la guerre.

La paupérisation est un autre facteur de risque. Un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté, tandis que 75% des réfugiés –toutes nationalités confondues– vivent dans des conditions extrêmes.

Autant de facteurs susceptibles de faire battre, à tout moment, les tambours de la guerre, même si la volonté des puissances étrangères, contrairement à 1975, reste, pour l'instant, d'utiliser l'échiquier syrien pour les multiples règlements de comptes.  

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