Partager cet article

Pourquoi court-on?

Au marathon de Paris en 2005. REUTERS/Jacky Naegelen

Au marathon de Paris en 2005. REUTERS/Jacky Naegelen

La course peut être «sans pourquoi» comme la course peut être inexplicable aux yeux de celui qui ne court pas.

Pourquoi court-on? C'est la question que se poseront peut-être, dimanche 12 avril, dans leur souffrance, certains des 50.000 participants du marathon de Paris, devenu un vaste événement populaire comme un juteux business pour ses organisateurs. Alors que les beaux jours reviennent, avec les conséquences néfastes qu'un ciel bleu peut désormais impliquer en termes de pollution sur la capitale, battre le pavé est devenu une nouvelle forme de libération de Paris.

«Je cours donc je suis»

Sur une longueur de quelque 42 kilomètres, pas une voiture au numéro pair ou impair, mais des milliers d'hommes et de femmes essayant de se dépasser dans une gestuelle tantôt assurée tantôt incertaine.

Pourquoi court-on, c'est en partie le thème du roman de Bernard Thomasson et titré justement 42km195, chez Flammarion, où le narrateur promène le lecteur dans le souffle de chacun des 42 kilomètres de ce marathon de Paris, prétexte à un très joli récit historique, sociologique, personnel de la course à pied à travers différents voyages. Le héros, Benedict Maverik, a couru 42 marathons à travers le monde et s'en fait l'écho sous la plume du journaliste de Radio France qui s'est, lui, «contenté» d'une vingtaine de marathons et en profite pour laisser transpirer quelques-unes de ses expériences intimes au gré de la foulée des pages.

Dans le chapitre 41, la question du pourquoi trouve quelques réponses par les mots notamment de Paul Morand dans Champion du monde:

«Brodsky courait par surexcitation, par haine du sport, par honte de ses lunettes. Webb, par volonté d'arriver premier. Ram, pour ne pas dépasser 160 livres. Van Norden, par orgueil de son corps.»

Elle rebondit sous la prose de Murakami:

«En courant, j'avais alors pénétré sur le territoire de la métaphysique. D'abord, il y avait eu l'acte de courir et, comme un accompagnement, cet existant qui était “moi”. Je cours, donc je suis.»

Et interpelle le philosophe Guillaume Le Blanc:

«Parfois la frivolité est à son comble. On court et c'est sans raison: simplement pour se sentir vivant, relié au monde, aux paysages que l'on traverse, à la nuit qui tombe, au froid que l'on sent sur sa peau, à la sueur qui inonde les yeux et brûle, à la fatigue qui s'incruste dans le corps. Pourquoi fait-on cela? On ne saurait vraiment dire: la course est sans pourquoi.»

La course peut être «sans pourquoi» comme la course peut être inexplicable aux yeux de celui qui ne court pas. Dans une société où la performance et l'efficacité imprègnent nos comportements, a-t-on le droit de ne pas courir? D'être notamment à rebours de ce don de soi constitué par un marathon? De ne pas aller vite même si la rapidité guide nos actes quotidiens, notre manière de travailler, de manger, d'aimer?

Peut-on s'amuser à regarder les coureurs du marathon comme un nouveau mystère de Paris? Ces 50.000 coureurs ne forment-ils pas, après tout, un nouveau bal des casse-pieds dont les chevilles de certains enfleraient surtout de leur vanité plus que de leur fatigue quand ils affichent, à peine franchie la ligne d'arrivée, leur temps sur les réseaux sociaux?

La solitude du coureur

Plus nombreux sont évidemment ceux qui ne courent pas, mais ces marathoniens ou ces runneurs –près de dix millions en France paraît-il– qui se glissent dans nos parcs et dans nos rues au fil de leur préparation renvoient à une forme de mauvaise conscience pour ceux qui ne courent pas.

Vivre, quand on ne court pas, auprès de quelqu'un qui a fait de la course à pied un mode de vie quasi quotidien peut être aussi épuisant que d'essayer de le suivre. Une préparation de marathon s'immisce parfois dans l'existence d'un couple comme un clou dans une chaussure de coureur. Se lever aux aurores pour aller jouer les locomotives fumantes dans un matin d'hiver ressemble souvent à un tremblement de terre de l'autre côté du lit. Caler son existence sur le compte à rebours menant à un marathon conduit à dérégler une vie sociale jusqu'à déboucher à l'occasion sur une exaspération amoureuse.

La solitude du coureur de fond, pour reprendre le titre de la nouvelle d'Alan Silitoe actuellement transposée au théâtre au Petit Hébertot à Paris, ne se partage pas forcément, en effet. Elle peut même exclure jusqu'à une forme de séparation.

C'est une question que n'aborde pas Bernard Thomasson dans 42km195 et à laquelle nous lui avons demandé de répondre. Pour un coureur, est-il possible de comprendre quelqu'un qui ne court pas?

«Il existe des coureurs, enfermés dans leur passion, accros au point de sacrifier parfois leur vie de famille pour pouvoir caser leurs différentes sorties hebdomadaires, obtus dans l'idée de toujours gagner quelques minutes à la prochaine compétition, qui apporteront une réponse négative: pour eux, l'existence ne se conçoit pas sans la course. Et sans doute peuvent-ils ne pas comprendre qu'on ne succombe pas à ce qui les porte, eux, en permanence.

Fort heureusement, ce type de coureur-là n'est pas légion. La grande majorité des amateurs reste ouverte au monde, à l'écoute des autres, et c'est d'ailleurs l'une des vertus de la course à pied que de permettre le rapprochement, le partage, la communion, donc la compréhension.

Pour ma part, je considère la course comme une passion qui ne doit pas étouffer, absorber, anéantir, le reste de ma vie. Je suis capable de courir le matin et de faire un bon repas le soir; aimer sortir en pleine nature, en forêt, pour respirer en trottinant, et m'enfermer pour savourer la lecture d'un livre; partir pour une heure de foulées solitaires et apprécier la compagnie d'un sédentaire, qui me captivera par son hobby à lui (la peinture, la cuisine, le bricolage ou que sais-je).

Heureusement que tout le monde ne court pas! La société serait trop uniforme.»

Dans 42km195, Bernard Thomasson rappelle que la première strophe du Pont Mirabeau se termine par une pensée que tout marathonien devrait méditer:

«La joie venait toujours après la peine.»

Au terme de ce tour de Paris, qui est un peu un tour du monde personnel, ils seront nombreux à être «récupérés» puis dorlotés par ceux qui ne courent pas. Et la peine vaudra alors bien aussi ce bonheur-là...

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte