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Primaires démocrates: la drôle de guerre d'Hillary Clinton

Hillary Clinton, le 16 mars 2015. REUTERS/Brendan McDermid.

Hillary Clinton, le 16 mars 2015. REUTERS/Brendan McDermid.

A un an et demi de l'échéance présidentielle, l'ancienne secrétaire d'Etat qui vient d'annoncer sa candidature, semble n'avoir aucun concurrent sérieux dans son camp. Reste à voir quel positionnement, centriste ou un peu plus à gauche, elle adoptera.

New York (Etats-Unis)

Elle a déjà une adresse: 1 Pierrepont Plaza. Hillary Clinton, qui a lancé officiellement dans la course à la Maison Blanche ce dimanche 12 avril, vient de trouver son local de campagne, qui sera installé à Brooklyn, tout près de Manhattan, dans le quartier bobo et «gentrifié» de Brooklyn Heights.

Du côté républicain, l'iconoclaste sénateur libertarien du Kentucky Rand Paul vient aussi de se lancer dans la course à la primaire. Il rejoint ainsi le sénateur du Texas Ted Cruz, parti le premier et positionné à la droite du parti dans le but de renouer avec les évangélistes et de séduire le Tea Party. Les autres espoirs conservateurs sont dans les starting blocks: Jeb Bush, ancien gouverneur de Floride, fils du président George Bush Sr. et frère du président George W. Bush, qui entend séduire les centristes, et notamment l'électorat latino; le gouverneur du Wisconsin Scott Walker, héritier spirituel de Ronald Reagan et d'une triple forme de conservatisme (social, fiscal et sécuritaire); le sénateur Marco Rubio; et même Rick Perry, l'ancien gouverneur du Texas. D'autres pourraient suivre.

A gauche, les primaires manquent de candidats; à droite, il y trop-plein. «A ce rythme, il ne va pas y avoir de primaire à gauche: Hillary Clinton sera seule!», ironise Michael Walzer. «Hillary Clinton a perdu la primaire il y a huit ans à la gauche d'Obama; cette fois, elle va se placer plus au centre», pronostique ce philosophe, qui a fondé la revue de gauche Dissent:

«Tout dépend du candidat républicain: si c'est Walker, elle se positionnera certainement plus au centre; si c'est Bush, elle sera plus à gauche. Dans tous les cas, elle va être en pointe sur les questions de sécurité intérieure et les affaires étrangères.»

Sur la question des femmes aussi.

Première femme présidente des Etats-Unis?

A ce stade, il n'y a pas de candidature à la gauche d'Hillary Clinton. En fait, pas d'autre candidature démocrate du tout. Mais cela va venir.

Beaucoup, à gauche, espèrent une voix plus progressiste. Le nom d'Elizabeth Warren est le plus cité –et elle est l'emblème désormais de la gauche américaine. Cette sénatrice du Massachusetts, professeure de droit à Harvard, s'est fait connaître pour sa défense des consommateurs et sa critique du système bancaire. Mais elle ne semble pas décidée à se lancer contre une autre femme. La petite musique qui ferait d'Hillary Clinton la première femme présidente des Etats-Unis semble son principal atout.

C'est un peu le même débat pour l'actuel vice-président, Joe Biden, qui est certainement intéressé par une candidature mais ne veut pas affronter Hillary Clinton, dont il a été proche.

D'autres évoquent les noms de Sherrod Brown, sénateur de l'Ohio, ou de Bernie Sanders, un sénateur du Vermont qui se définit comme un «démocrate socialiste». Aucun des deux ne paraît cependant capable de remporter la primaire: ils sont trop à gauche par rapport au centre de gravité du Parti démocrate et trop peu armés face à la machine bien huilée d'Hillary Clinton.

«Sherrod Brown et Bernie Sanders sont de bons “leftist”. Ils seront peut-être candidats. Cela pourrait éviter qu'Hillary Clinton se déporte trop vers le centre», souligne Todd Gitlin, professeur à l'université Columbia et l'une des figures de gauche des années 1960.

Il est probable que des démocrates émergeront pour affronter Hillary Clinton, mais pour l'heure, personne ne se bouscule au portillon. Et, de fait, les candidats démocrates semblent plus nombreux pour le coup d'après. L'actuel maire de New York, Bill de Blasio, pourrait alors vouloir concourir, comme l'actuel gouverneur de New York, Andrew Cuomo, le très en vue procureur général Eric Schneiderman, et donc, peut-être, la sénatrice Elizabeth Warren (mais elle aura déjà presque 70 ans). Les candidats potentiels pour 2020 sont nombreux, mais les candidats réels pour 2016 encore inexistants. Hillary Clinton a, côté démocrate, un boulevard devant elle.

La gauche du Parti démocrate est désespérée

Le 7 avril, Ralph Nader intervenait publiquement à New York dans une librairie Barnes & Noble. Activiste pro-environnement et pro-consommateur, cet ancien candidat écologiste à la présidentielle (il a contribué à la défaite d'Al Gore et à l'élection de George W. Bush en Floride en 2000 en maintenant sa candidature) pilonne les démocrates dans ses interventions. La perspective d'avoir cette fois un duel entre Hillary Clinton et Jeb Bush, près de vingt-cinq ans après la victoire de Bill Clinton contre George Bush père, le consterne: «C'est un appauvrissement incroyable de notre vie politique», dit-il devant une petite foule acquise à sa cause, ajoutant qu'il que s'agit du symbole d'un système qui «s'auto-reproduit».

Lors de cette rencontre, j'aperçois, assise au premier rang, la journaliste Amy Goodman, qui anime le talk-show «Democracy Now!». Amy Goodman est une icône pour la gauche américaine sur la justice sociale, la question de l'immigration, contre le racisme et la peine de mort, sur le changement climatique. Elle prend la défense de la «majorité silencieuse» et tout ce qu'on appelle ici les «99%», cette majorité des Américains qui subissent la pression économique des «1%» les plus riches:

«Il ne s'agit pas d'être de gauche ou de droite, il s'agit pour moi de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Mon émission “Democracy Now” veut faire entendre la voix des gens ordinaires; elle est un moyen pour essayer de parvenir à plus de justice sociale.»

Elle ne me le dit pas, mais elle aimerait, elle aussi, voir émerger un candidat à la gauche d'Hillary Clinton.

La «gauche» gagne des batailles mais semble perdre les élections

Les Etats-Unis vivent actuellement un paradoxe. La gauche semble en pointe sur de nombreuses batailles sans que cela se traduise dans les élections où l'électorat vote de plus en plus fréquemment au centre.

Ainsi de la bataille sur le salaire minimum, qui connaît actuellement un large retentissement dans le pays et qui doit culminer le 14 avril lors d'une journée de revendication pour «15 dollars de l'heure». 

Il en va de même pour le mariage gay, qui pourrait être généralisé dans tout le pays en juin. «Il y a dix ans, on était élu dans ce pays en étant contre le mariage gay et en proposant un référendum sur le mariage afin d'inciter les gens à aller voter républicain. Aujourd'hui, on est élu lorsqu'on défend le mariage gay», résume Amy Goodman.

On observe pourtant aux Etats-Unis un recentrage de la vie politique. Ainsi d'une élection municipale très commentée, le 7 avril à Chicago, où le maire sortant démocrate, Rahm Emanuel, chef de cabinet de la Maison Blanche au début du premier mandat d'Obama, affrontait Jesús «Chuy» García. Né au Mexique, ce dernier a tenté de rassembler dans une coalition multiculturelle toutes les minorités de la ville, à la manière d'Harold Washington, qui fut le premier maire noir de Chicago. Il a mobilisé les électeurs sur l'augmentation du salaire minimum, la défense des écoles publiques, les transports publics, mais il a été battu largement par Emanuel, un démocrate. Ce dernier s'est positionné au centre de l'échiquier politique en insistant sur la réduction du déficit public et en ne craignant pas de fermer des dizaines d'écoles publiques dans des quartiers en difficultés.

Le centrisme est-il l'avenir du Parti démocrate? La victoire de Rahm Emanuel à Chicago pourrait en être un indice.

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