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Les intérêts communs de Vladimir Poutine et Alexis Tsipras

Alexis Tsipras et Vladimir Poutine, le 8 avril 2015 au Kremlin. REUTERS/Alexander Zemlianichenko/Pool

Alexis Tsipras et Vladimir Poutine, le 8 avril 2015 au Kremlin. REUTERS/Alexander Zemlianichenko/Pool

Le président russe doit montrer qu'il n'est pas isolé sur la scène internationale. Le Premier ministre grec doit laisser croire à ses partenaires européens qu'il pourrait se tourner vers la Russie.

Vladimir Poutine et Alexis Tsipras avaient tous les deux besoin de cette mise en scène. Le jeune Premier ministre grec a été reçu chaleureusement au Kremlin par le président russe le 8 avril.

Ballet diplomatique

Poutine est content de montrer qu'il n'est pas aussi isolé sur la scène internationale que les Occidentaux voudraient le laisser croire. Tsipras a besoin de laisser croire à ses partenaires européens qu'il a des solutions de rechange à leur soutien financier. Personne n'est vraiment dupe. Mais ce ballet diplomatique fait partie des pressions que les uns et les autres utilisent pour tenter d'améliorer leur main dans le jeu de poker menteur qui occupe l'Union européenne depuis la victoire de la gauche radicale aux élections grecques du 25 janvier.

Depuis qu'il est arrivé au pouvoir, Alexis Tsipras essaie à la fois d'échapper aux rigueurs des créanciers de la Grèce et d'obtenir les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du programme d'aide. Pour ce faire, il multiplie les engagements de réformes, les vagues promesses de sérieux budgétaire et les menaces. Il doit satisfaire aux conditions posées par ses partenaires de la zone euro sans avoir l'air de renier ses promesses électorales. Jusqu'à présent, il n'y a pas réussi.

Il se garde bien d'évoquer un renversement d'alliance qu'il sait d'ailleurs irréaliste. Cependant, le détour par Moscou laisse flotter cette possibilité, suffisamment plausible pour que des responsables européens, notamment allemands, aient lancé des mises en garde. Il n'est certain que celles-ci aient été très habiles car elles ont donné à la rencontre Poutine-Tsipras une importance démesurée. Les deux protagonistes n'en attendaient pas tant.

Certes, la Russie et la Grèce ont des intérêts communs. Bien que Poutine dise le contraire, la première cherche à enfoncer un coin entre les membres de l'Union européenne et à briser le front commun des sanctions. Alexis Tsipras a jugé que les sanctions n'avaient «pas de sens» et qu'elles ne menaient nulle part. Mais Athènes ne s'est, pour l'instant, pas opposé à leur renouvellement.

Quelques «petits» bénéfices

Le Premier ministre grec n'est pas le seul dirigeant européen à avoir fait le voyage de Moscou. Outre François Hollande et Angela Merkel, le chef du gouvernement italien, Matteo Renzi, et le président chypriote, Nikos Anastasiadis, ont rendu visite à Vladimir Poutine. Chypre est d'ailleurs, avec la Hongrie, un des pays de l'UE qui est considéré par le Kremlin comme un des maillons faibles de l'Europe.

Quant à Alexis Tsipras, il ne se fait guère d'illusion sur la volonté et la capacité de la Russie de se substituer aux organisations financières internationales et à Bruxelles. Il peut en revanche obtenir quelques bénéfices secondaires: une levée partielle de l'embargo sur les produits agricoles grecs à destination de la Russie, frappés par les mesures décidées en représailles des sanctions, une association à un nouveau gazoduc passant par le sud de l'Europe en remplacement de South stream auquel Poutine a renoncé face aux exigences de l'UE, des investissements russes en Grèce. Et pour couronner le tout, une année culturelle Russie-Grèce sera organisée en 2016, qui permettra au moins un échange d'icônes entre les musées des deux pays.

L'arrière-plan religieux ne manque pas d'ironie, Tsipras faisant ouvertement foi d'athéisme. Mais Athène vaut bien une messe

 

Car les relations dites «spéciales» entre Moscou et Athènes ont un arrière-plan idéologico-religieux. L'orthodoxie est invoquée comme patrimoine commun, alors que les Eglises orthodoxes sont traversées de schismes et de divisions. Il est vrai que l'ancien colonel du KGB Poutine a fait le pèlerinage du Mont Athos.

Cette mise en avant de la solidarité religieuse ne manque toutefois pas d'ironie de la part d'Alexis Tsipras qui fait profession d'athéisme. Il est le premier chef d'un gouvernement grec à ne pas avoir prêté serment sur la Bible lors de sa nomination. Il est un partisan de la séparation de l'Eglise et de l'Etat et vit sans être marié avec sa compagne dont il a des enfants non-baptisés. Une incongruité dans un pays où l'orthodoxie est plus qu'une religion, un marqueur identitaire. Mais Athènes vaut bien une messe et Tsipras s'est allié au gouvernement avec les Grecs indépendants, un parti nationaliste qui défend les privilèges du clergé.

Entre la Russie et la gauche grecque, il y a aussi en commun les souvenirs de la guerre civile entre monarchistes soutenus par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, d'une part, les communistes appuyés par Staline d'autre part. Cette guerre civile a duré trois ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale et ces souvenirs sont encore vivaces, notamment dans cette gauche radicale grecque qui a gagné les élections du 25 janvier. Des familles entières de communistes grecs se sont exilées en Union soviétique et ont entretenu les liens entre les deux pays.

L'anti-américanisme

La Russie poutinienne ne se réclame certes plus du marxisme, mais la gauche grecque et la Russie postcommuniste communient dans l'hostilité à l'«impérialisme américain», même si les gouvernements grecs successifs se sont bien gardés de mettre sérieusement en cause l'appartenance du pays à l'Otan, garantie de sa sécurité face à la Turquie, autre membre de l'organisation atlantique.

Des communistes font partie de Syriza, conglomérat de petites formations plus que véritable parti politique, comme par exemple le ministre des Affaires étrangères Níkos Kotziás. Ce professeur de sciences politiques n'avait pas hésité, avant son entrée au gouvernement, à inviter à l'université d'Athènes Alexandre Douguine, le chantre du nouveau conservatisme russe et du panslavisme.

Autant, par hostilité aux Etats-Unis, Alexis Tsipras est prêt à accepter la politique russe en Ukraine au nom de l'«antifascisme», autant il lui est difficile d'approuver l'annexion de la Crimée par la Russie. Car pour justifier cette annexion, Vladimir Poutine a utilisé les mêmes arguments que les Turcs en 1974 pour prendre le contrôle de la partie nord de Chypre, peuplée de Chypriotes turcs censés être menacés par la majorité grecque de l'île. Un précédent dangereux qu'aucun dirigeant d'Athènes ne peut se permettre d'entériner.

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