Culture

Annie Leibovitz, l'art à crédit

Anne de Coninck, mis à jour le 11.09.2009 à 16 h 14

Comment la portraitiste des stars a été acculée à la faillite.

La bonne nouvelle pour la plus célèbre photographe américaine Annie Leibovitz, est arrivée vendredi 4 septembre. Un juge New Yorkais lui a accordé un mois de répit supplémentaire inespéré pour qu'elle trouve dans l'hypothèse la plus favorable 24 millions de dollars ... ou au moins, s'entende avec ses débiteurs, le fonds spécialisé Art Capital Group (ACG).

La photographe, incapable de rembourser un emprunt contracté il y a presque un an, a été assignée par ACG devant la Cour suprême de l'état de New York à la fin du mois de juillet. Ce qu'elle conteste n'est pas la dette mais d'avoir mis en gage la propriété intellectuelle sur l'ensemble de son œuvre, ses photographies passées et à venir....

Comment la photographe en est elle arrivée là, faillite personnelle et perte de tous droits sur ses images?

Portraitiste star des personnalités du monde entier, Annie Leibovitz a construit sa carrière et son renom avec le succès de Rolling Stone. Devenue la signature photographique du magazine, elle a fait passer devant l'objectif tout ce qui compte sur la planète rock: de Mick Jagger à Bruce Springsteen, en passant par John Lennon, dont elle signe le dernier cliché, lové en fœtus contre Yoko Ono, pris seulement quelques heures avant son assassinat.

La photographe la plus chère du monde

Annie Leibovitz donnera une autre impulsion à sa carrière en intégrant au début des années 80 le groupe Condé Nast, travaillant dès lors pour les magazines Vanity Fair ou Vogue. Elle change d'univers visuel en photographiant politiques et personnalités du show-biz. Adorant transformer ses sujets, elle les met dans des situations, toujours plus insolites, toujours plus extravagantes. Elle contrôle tout, montrant un perfectionnisme qui frise parfois l'obsessionnel et rien ne semble pouvoir arrêter ses mises en scènes qui explosent les budgets. Elle signe des couvertures iconoclastes avec une Demi Moore enceinte et nue, provocatrices, comme celle montrant Whoopi Goldberg immergée dans une baignoire remplie de lait, ou franchement sarcastique en renvoyant la reine Élisabeth au centre d'un paysage du XVIIIe.

Annie Leibowitz réalise aussi des campagnes publicitaires à gros budget et très bien payées pour les plus grandes marques, d'American Express à Disney, en passant par Louis Vuitton.

Elle devient à l'orée du XXIe siècle la photographe la plus chère au monde. C'est sans doute alors qu'elle perd le contact avec le monde réel. Elle-même le reconnaissait dans un documentaire diffusé en 2007, sur la chaîne publique américaine PBS. A force de fréquenter les personnalités connues «vous commencez à penser vous-même que vous vivez cette vie». Ou peut être s'est-elle laissée emporter comme l'ensemble du monde de l'art au cours des dernières années, singulièrement à New York, par l'argent facile et la spéculation notamment sur l'art contemporain.

Mais ses ennuis financiers ne sont pas récents. Ils ont commencé en 2002 quand Annie Leibovitz a acheté deux maisons classées dans Greenwich village, à New York, voulant les réunir en une seule. Ce qui devait être une jolie opération immobilière s'est vite transformée en cauchemar financier: poursuivie pas un voisin, elle a dû finir par racheter la maison de celui-ci... Coût total, entre les travaux et les poursuites: 18 millions de dollars. Puis sont venus s'ajouter des amendes pour retard de paiement d'impôt fédéral sans compter d'autres poursuites notamment pour non respect de contrat ou vol d'images.

ACG, le Mont-de-piété des stars

Mais ce qui étonne aujourd'hui, c'est la légèreté avec laquelle elle semble avoir négocié son contrat avec ACG. Au lieu de se rendre dans une banque pour obtenir un prêt, elle a préféré faire appel à ACG en juin 2008 quand elle était acculée. ACG, c'est un peu un mont-de-piété, en tout cas la même philosophie (prêter de l'argent en échange de biens de valeur très supérieure). La seule différence, de taille, c'est que les sommes négociées sont le plus souvent en millions de dollars et les biens apportés sont des œuvres d'art souvent signées par les plus grands maîtres anciens ou contemporains. Les prêts sont en général de courte durée et les taux d'intérêts très élevés.

La photographe a obtenu un crédit de 22 millions, prenant dans un premier temps en septembre 2008, 5 millions, en pleine crise financière, puis en décembre le crédit en entier (24 millions de dollars) incluant les intérêts. En échange, elle apportait comme garanties ses maisons de Manhattan et celle dans le nord dans l‘Etat de New York. Elle concédait aussi en gage les photos prises tout au long de sa carrière ainsi que 25% de commissions sur les travaux à venir.

Ce style d'accord n'est pas inhabituel en soi. Ce n'est en effet pas la première fois qu'un artiste met en en gage ses oeuvres. En 1995, Michael Jackson avait obtenu 200 millions de dollars en mettant en gage ses propres chansons et celles du duo Lennon-McCartney qu'il avait rachetées pour 47 millions en 1985. C'est aussi le cas de David Bowie qui tirait 55 millions sur ses compositions en 1997 et, un peu plus tard, James Brown obtenait 30 millions. Même les artistes on recours à ce type d'emprunt. Le cinéaste Julian Schnabel est également passé par la case ACG et a reçu près de 8 millions de dollars en gageant un Picasso pour mener à terme projet immobilier, un brun mégalo, à Greenwich village. Ce qui est inhabituel ici, c'est que l'accord porte sur les œuvres à venir. D'autant que pour «simplifier» encore un peu plus sa situation, la photographe a depuis signé deux autres accords avec des agences, Getty Images et Corbis.

Annie Leibovitz a obtenu un sursis dans sa descente aux enfers financière. Le risque est encore très grand, sauf intervention d'un mécène, de voir ses biens saisis et ses images finir en cartes postales ou en produits dérivés.

Anne de Coninck, correspondante de Connaissance des Arts à New York.

Image de une: Le coureur américain Carl Lewis dans une publicité pour Pirelli, photographié par Annie Leibovitz. 1994

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