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Manuel de survie à l'usage des candidates au mariage avec Henri VIII

Portraits d'Henri VIII et ses six épouses –Catherine d'Aragon, Anne Boleyn, Jeanne Seymour, Anne de Clèves, Catherine Howard et Catherine Parr via Wikipedia

Portraits d'Henri VIII et ses six épouses –Catherine d'Aragon, Anne Boleyn, Jeanne Seymour, Anne de Clèves, Catherine Howard et Catherine Parr via Wikipedia

Mon plan en sept points pour ne pas finir sur le billot.

 A 13 ans, alors que j'entretenais un début d'obsession pour la dynastie des Tudor, j'ai commencé à mettre au point la réponse à une question cruciale, perfectionnée au fil des ans: comment échapper à un roi sanguinaire et tout-puissant? Ce scénario de voyage dans le temps n'a cessé depuis d'occuper mes rêveries, guidé par une question extrêmement concrète: si je me retrouvais transportée dans l'Angleterre du XVIe siècle, comment pourrais-je survivre aux avances galantes d'Henri VIII, qui se maria six fois et fit décapiter deux de ses épouses?

Dans le cadre de la sortie très attendue aux Etats-Unis de Wolf Hall –la mini-série de la BBC  adaptée des magnifiques romans d'Hilary Mantel (Le Conseiller en français) sur l'ascension au pouvoir et la chute de Thomas Cromwell sous le lunatique roi Henri Tudor– j'ai décidé de rendre publique ma stratégie de survie en sept points, mise au point au cours des 24 dernières années. Sachez vous protéger, mesdames!

1.Faites-le attendre. Longtemps

Anne de Clèves, quatrième épouse d'Henri, fut la plus chanceuse: il la trouvait sans charme et fit annuler leur union.

Mais dans les années 1500, le simple mérite relatif de mes dents m'aurait valu, j'en ai bien peur, moult témoignages d'adoration servile. J'imagine que j'aurais débarqué au palais d'Hampton Court à l'âge de 16 ans, bonne à marier, la bouche en bouton de rose, la peau sans la moindre trace de vérole, la poitrine idéale débordant d'une robe digne d'un festival Renaissance et les hanches faites pour enfanter (merci les ancêtres paysans!) Ajoutez à cela de bonnes notions d'hygiène et des générations de membres de ma famille ayant évité de s'épouser entre cousins, et j'aurais été l'incarnation idéale de la santé faite femme.

Ma première stratégie lorsqu'Henri m'aurait offert un témoignage de son admiration: le refuser. Différer, différer, différer. Soutenir que les attentions de sa majesté me font gonfler le cœur, mais que ma vertu de vierge exige que de tels présents ne soient octroyés qu'accompagnés d'une demande en mariage et patati et patata.

Avec un peu de chance le roi se lasserait et passerait à autre chose.

Puis, ayant chu par la faute de la faiblesse de mon sexe loin du rayonnement de ses largesses (un bon malaxage de l'ego et un autodénigrement forcené sont nécessaires pour gérer Henri), je demanderais à être exilée derrière les murs d'un couvent. C'était là le lieu le plus sûr pour une femme au Moyen-Age, une utopie exempte de maris rustres et d'accouchements mortels, un abri où vivre des expériences mystiques radicales au milieu de femmes qui savaient lire!

(Sachez toutefois que la stratégie refuser-différer n'est pas absolument infaillible. Henri commença à entreprendre Anne Boleyn en 1526; elle le repoussa jusqu'en 1532, juste avant leur mariage contre les injonctions de l'église. Et on sait comment ça a fini pour elle.)

2.Ne faites confiance à personne

Les potes nobles d'Henri, courtisans des Tudor, étaient des intrigants cupides qui cherchaient à utiliser la lubricité du roi à leur profit. Thomas Howard –duc de Norfolk et oncle d'Anne Boleyn– contribua à pousser sa nièce dans les bras d'Henri qui en était follement épris, et reçut en remerciement de ses machinations des terres, des richesses et des titres.

Comme preuve de sa gratitude pour les largesses royales, il présida le procès d'Anne et la condamna à mort pour avoir couché avec son propre frère; six ans plus tard, il vendit une autre de ses nièces, Catherine Howard, à Henri, qui elle aussi fut décapitée pour adultère.

La perspective du moindre petit avancement incitait ces gentilshommes à pousser n'importe qui, même leurs propres filles – ne me parlez même pas de Thomas Boleyn– sous les roues du notoire chariot à pestiférés. Attendez-les au tournant. Toujours.

Ceci dit, faites tout ce qui est en votre pouvoir pour vous gagner les bonnes grâces de Thomas Cromwell.

3.Jouez les idiotes

J'aurais aimé paraître à la cour sous les traits d'un personnage exubérant, un peu comme l'avait fait Anne Boleyn, éblouissant tout un chacun par mes talents de danseuse, sachant lire, réciter des poèmes et capable d'expliquer dans le détail la théologie de la Réforme tout en chassant au faucon comme une diva.

Mais Henri, ce royal pourceau, ne supporta plus son épouse aux facultés intellectuelles égales aux siennes (et qui, comme le souligne Hilary Mantel, avait la prétention de lui servir de conseillère) et choisit en guise d'épouse numéro 3 la quasi-analphabète Jane Seymour, qualifiée de tout temps par les historiens de docile et de simple. De même la numéro 5, Catherine Howard, savait à peine lire et écrire.

Hilary Mantel décrit Jane, dont la désespérante devise était «Vouée à obéir et à servir», comme ayant fait un choix astucieux –elle avait en effet pu constater ce qu'Anne avait gagné à avoir des opinions.

Dans l'intérêt de ma propre survie, je devrais la jouer comme Jane. Heureusement pour moi, et malheureusement pour toutes les autres femmes qui ont vécu sous cette mentalité inepte pendant des siècles, personne n'attendait des femmes de cette époque qu'elles soient bien éduquées.

4.Faites des bébés

Je serais censée produire un héritier mâle au plus vite, et si cela n'arrivait pas, ce serait mon problème.

Je commencerais par me débarrasser de l'inutile médecin royal, dont les notions de soins médicaux comprenaient notamment la saignée et la dégustation d'urine.

Mon conseil: allez plutôt voir des sages-femmes (ces femmes issues d'ordres monastiques étaient considérées comme des «saintes soignantes»).

Débarrassez-vous de votre corset. Plutôt que de l'eau, buvez de la bière légère car elle n'est pas contaminée. Epargnez-vous les épuisantes chevauchées quotidiennes aux côtés du roi. Priez à mort pour avoir un garçon. Et ne vous attendez pas à la moindre sympathie en cas de pépin –c'est alors qu'elle se remettait d'une fausse-couche qu'Henri commença à accuser Anne de ruser et de jeter des sorts.

5.Essayez de ne pas parler de religion

Si l'Eglise d'Angleterre a rompu avec le Saint Siège, ce n'était pas à cause de disputes théologiques mais parce qu'Henri n'aimait pas qu'on lui dise quoi faire.

La véritable Réforme en Angleterre n'arriva pas avant le règne d'Edouard VI; à l'époque d'Henri, l'Eglise d'Angleterre était encore catholique dans ses doctrines et ses pratiques et les protestants du continent étaient globalement considérés comme des hérétiques radicaux.

J'aurais pu me mettre dans un sacré pétrin en omettant de tenir compte de cette chronologie. En 1533, «Eh, je voudrais une Bible en anglais vernaculaire parce que mon latin n'est pas terrible!» aurait pu me valoir la mort, à l'instar de William Tyndale, le prêtre anglais qui périt par les flammes pour avoir traduit la Bible en anglais.

Un mot de travers sur le fait que la transsubstantiation n'est pas, genre, littérale, et hop, au bûcher la demoiselle.

6.Essayez de ne parler de rien (vous échouerez sans doute lamentablement)

Maintenir l'illusion d'une heureuse servitude auprès de ce maniaque paranoïaque obsédé à la braguette géante était une question de vie ou de mort. Et pourtant j'aurais eu bien du mal.

Je n'aurais sûrement pu m'empêcher de suggérer qu'un léger ajustement du régime viande-pain-alcool à 5.000 calories par jour bénéficierait sans doute à la santé de mon époux diabétique.

J'aurais pu faire remarquer que se débarrasser de quelques égouts à ciel ouvert pourrait vraiment arranger cette histoire de peste.

Il m'aurait éventuellement échappé que les arts allaient réellement s'épanouir sous le règne d'Elisabeth.

Compte tenu de mes connaissances décevantes en termes de liturgie médiévale et de ma tendance générale à être une femme ayant des avis sur tout, je corresponds parfaitement à la définition d'une sorcière sous les Tudor. Donc si je suis accusée de sorcellerie et traînée à la Tour de Londres en attendant mon exécution, il ne me reste plus qu'une solution désespérée...

7.Faites la sorcière

C'est-à-dire faire croire à Henri VIII que je suis réellement capable de lire l'avenir, et que me garder en vie est sa seule chance de renforcer son pouvoir et de fonder une dynastie.

Résoudre quelques importants problèmes à court terme (les futures guerres avec l'Ecosse et la France), et prédire de plus grands événements à long terme (une héritière réinstaurera le catholicisme avec une ardeur redoublée qui lui vaudra le surnom de «sanglante»).

Anticiper de nombreuses menaces (fermer les monastères et faire exécuter Sir Thomas More aura des conséquences indésirables et conduira à l'écriture de la pièce Thomas More ou l'homme seul!), mais aussi lui expliquer comment je peux l'en protéger.

Le succès de cette stratégie dépend entièrement de l'ampleur des illusions paranoïaques et du narcissisme d'Henri. Certains jours, je me dis que, tout bien considéré, il opterait pour demander à Cromwell de se débarrasser de moi, quitte à se le reprocher après m'avoir fait décapiter. Mais la plupart du temps, je me convaincs que je pourrais manipuler l'esprit superstitieux et craintif du roi et que j'arriverais à lui faire tout gober.

Alors j'aurais la vie sauve, et, Sorcière Suprême et Rescapée d'Henri Tudor, garderais mon glorieux chef attaché à mon corps.

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