Ce n'est pas une interview: c'est une déclaration de guerre de Jean-Marie Le Pen

Jean-Marie Le Pen, le 1er mai 2014 à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Jean-Marie Le Pen, le 1er mai 2014 à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Le passage peut-être le plus important (pour le Front national) de l'article publié par Rivarol est celui où le président d'honneur du parti parle d'«Europe boréale». Cela ne parle pas au grand public, mais c'est une façon de rappeler à Marine Le Pen et à Florian Philippot qu'il possède l'arme doctrinale, et qu'il connaît très bien l'extrême droite et son histoire.

Jean-Marie Le Pen est un bloc. Quand Jean-Jacques Bourdin l'a questionné sur le «point de détail» en lui demandant s'il avait «regretté» ce propos, il était certain que le président d'honneur du Front national lui répondrait non.

Combien de fois Jean-Marie Le Pen a-t-il expliqué que la vie et la politique étaient des combats? Il y revient longuement dans cette interview faisant scandale qu'il a donnée à Rivarol. Il le dit: on ne quitte le ring qu'en sang, qu'à bout, que l'on soit vainqueur ou vaincu. Il enchaîne les punchlines comme, jeune, il eût enchaîné les uppercuts.

Il n'y a là rien qui soit de la distribution de rôles entre lui et sa fille, comme on l'imagine trop souvent. Il cherche point à point les marqueurs faisant scandale pour s'y positionner.

Ce n'est pas une interview: c'est une déclaration de guerre. Une guerre ouverte contre sa fille et Florian Philippot, l'homme qui, vaincu au congrès par Marion Maréchal-Le Pen, en est néanmoins sorti renforcé dans l'organigramme, tant Marine le Pen tient à lui.

Dans la distribution de ses provocations, Jean-Marie Le Pen n'est pas avare: race blanche, point de détail, tout y passe; mais certaines sont plus discrètes, car calculées non pour le grand public mais expressément pour la direction du FN. En particulier, c'est le cas de cette expression dont il use et qui laissera bien des lecteurs interdits: l'«Europe boréale». Elle ne sera pas la formule plus relevée. Elle est pourtant celle qui exprime le plus clairement le message de Jean-Marie Le Pen aux nouveaux caciques de son parti, et que l'on pourrait traduire d'un sobre: «Vous ne me contrôlerez jamais.»

Dans un journal qui est bien connu pour avoir été condamné de multiples fois au titre de la loi anti-négationniste, qui, après-guerre, reçut quelques-unes des signatures les plus virulentes du collaborationnisme antisémite, Jean-Marie Le Pen pèse ses mots.

Quand il parle d'Europe boréale, il la définit comme celle qui «va de Brest à Vladivostok». Puis, en un second temps, il revient de lui-même sur cette question, en spécifiant:

«Nous devons impérativement nous entendre avec la Russie pour sauver l'Europe boréale et le monde blanc. L'Europe boréale intègre les Slaves mais aussi la Sibérie dont je crains que les Russes ne puissent la garder eux seuls.»

Cela n'en a certes pas l'air, mais ce passage est bien plus radical que le récent propos sur le point de détail (où Jean-Marie Le Pen ne faisait qu'affirmer son droit à user de l'expression, sans réintroduire la défense des négationnistes qu'il avait effectuée la première fois en 1987).

Pour le comprendre, il faut faire un peu d'histoire des extrêmes droites.

Les rêveries collaborationnistes

Dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, l'extrême droite ne se limite pas au Parti national-socialiste. Il existe des courants qui critiquent ce qui leur paraît être le trop grand libéralisme d'Hitler. C'est en particulier le cas de ceux qui se disent «nationaux-bolcheviques» et qui, selon la formule de feu l'historien Louis Dupeux, constituent la «plus extrême droite». Dans leur projet géopolitique, l'Allemagne doit se lier à la Russie pour combattre l'influence occidentale matérialiste incarnée par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France.

Il est vrai qu'une pluralité d'utopies géopolitiques existe au sein même des rangs nazis. Les projets européistes servent à séduire les collaborationnistes dans les pays conquis. Ainsi, en Belgique, le cercle Jeune Europe et les éditions de la Toison d'or diffusent-ils les thèses du ministre nazi Ribbentrop, prônant un espace unifié de Madrid jusqu'au Pacifique. Après-guerre, Emile Lecerf et Jean Thiriart, deux de ses collaborateurs belges, vont lancer un mouvement transnational Jeune Europe qui souhaite construire une Europe «de Brest à Vladivostok».

Jean Thiriart répéta inlassablement la formule puis, s'apercevant qu'il y avait là quelques lacunes géographiques, incorporera l'Islande. Si Emile Lecerf entretint au départ des relations avec les milieux explicitement néo-nazis, comme lui partisans d'une Europe blanche fédérant des régions mono-ethniques et intégrant les Slaves au groupe racial européen, Jean Thiriart évolua de par son opposition absolue aux Etats-Unis et devint une légende du courant nationaliste-révolutionnaire.

Déjà, dans les années 1960, son journal avait osé en couverture un photomontage où le coin relevé d'un défilé militaire communiste permettait de découvrir l'émergence d'une croix celtique. Ensuite, il redécouvrit les thèses du national-bolchevisme allemand, puis, grâce à l'un de ses contacts espagnols, la pensée des courants eurasistes russes. Il en déduisit finalement que les courants de l'extrême droite radicale ouest-européenne devaient s'unir avec les nationalistes arabes et l'Union soviétique pour défaire le monde de l'emprise prêtée aux Etats-Unis et à Israël.

Ses positions ne sont pas ignorées de Marine Le Pen. Un ouvrage d'enquête avait révélé que son nègre lui ayant rédigé son premier discours de géopolitique pro-russe était précisément issu de cette mouvance. Mais Marine Le Pen sait reprendre a minima. Or, Jean-Marie Le Pen, lui, puise chez les continuateurs ethnicistes de cette pensée.

Pensées racialistes

En effet, la formulation de Jean-Marie Le Pen renvoie à la question du «nord» et de la race blanche. Le thème nordiciste, avec le fantasme d'une race aryenne dévalant du pôle, est un classique de la pensée racialiste dont l'historien Stéphane François a récemment traité. Cependant, les mots du président d'honneur du FN correspondent à une tradition très spécifique.

Dans les années 1960, sous l'impulsion de Dominique Venner, la nébuleuse Europe-Action tenta de refonder le nationalisme en l'extrayant de l'idée de la nation pour en faire la défense du «monde blanc» –en se liant à Emile Lecerf et en citant parfois Jean Thiriart. Cela impliquait de considérer comme à dépasser le clivage de la Guerre froide, avec un accord à fonder pour lier Washington, Paris, Berlin et Moscou –des positions analogues existaient d'ailleurs chez les néonazis américains.

Des décombres d'Europe-Action émergèrent deux groupes: «Militant», mené par les ex-Waffen SS Bousquet et Castrillo qui rejoignent la direction du FN, et le «Groupement de recherches et détudes sur la civilisation européenne » (GRECE), que l'on connaît plus sous l'étiquette de «Nouvelle droite» et dont la personnalité la plus connue est Alain de Benoist.

Mais Alain de Benoist ne fut pas la seule plume du GRECE, loin s'en faut. Une autre figure centrale est Guillaume Faye. Il contribue à impulser quelques-uns des grands thèmes des extrêmes droites radicales des années 1970-1980: défense de l'«identité» culturelle et biologique contre le métissage, euro-fédéralisme des régions mono-ethniques, soutien à l'Iran de Khomeyni, appel à un soulèvement antisioniste de Paris à Gaza, etc.

Fin 1986, il est cependant exclu du GRECE qui, officiellement, lui reproche entre autres de citer Jean Thiriart. Il est réintégré quelques années plus tard, et tient dès lors un discours nettement plus tranché sur la question raciale et violemment islamophobe. Il revient également vers les positions d'Europe-Action.

Pour se démarquer du caractère multi-ethnique des thèses eurasistes en vogue sous l'influence du russe Alexandre Dougine, il prône l'«Euro-Sibérie». Celle-ci devrait selon lui à terme s'unir aux pays blancs d'Amérique du Nord pour organiser un «Septentrion», un empire racial blanc nordique. Ses propos sont si tranchés qu'Alain de Benoist le re-exclut du GRECE en dénonçant en la prose de Guillaume Faye «un hybride d'X-Files et de Mein Kampf». En revanche, dans les groupuscules le succès est net: des groupes comme Terre et Peuple, Unité Radicale ou les Jeunesses Identitaires y ont fait explicitement référence.

L'art du jeu de billard à trois bandes

C'est à cette pensée méconnue du grand public mais bien connue dans le milieu de l'extrême droite que fait référence Jean-Marie Le Pen. Ce qui a valu exclusion au GRECE, il le formule lorsque la direction du FN voudrait qu'il abandonne les provocations...

Il le fait en assimilant un nationalisme ethnique poussé (quand il déclare «Valls est français depuis trente ans, moi je suis français depuis mille ans» il dit bien «je» et non «ma famille», s'inscrivant dans cette conception transhistorique du nationalisme ethnique). Il le fait en disant que Pétain ne fut pas un traître, comme si la concentration et le transfert des Français juifs n'était pas une trahison à l'encontre du peuple français –c'est-à-dire comme si les Français juifs n'étaient pas vraiment des Français.

Son discours n'a rien du «dérapage», mais tout de celui d'un homme qui a une culture certaine, qui est apte à synthétiser des débats théoriques brumeux de milieux groupusculaires en buzz semant le chaos dans un parti aux ambitions présidentielles.

Car Jean-Marie Le Pen, avec ces références, le dit clairement aux jeunes cadres de son parti: il connaît tout des extrêmes droites. Il peut s'inviter où il veut chez elles et y tenir tous les propos, toutes les références qu'il souhaite. Il tient certes la Cotelec (structure de financement), mais il a cette autre arme qu'est la culture doctrinale. Et qui peut, en ce cas, fournir toutes les munitions idéologiques pour tirer sur la stratégie de «dédiabolisation».

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