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Tiger Woods, la stupeur des tremblements

Tiger Woods à Augusta, le 6 avril 2015 | Michael Madrid-USA TODAY Sports

Tiger Woods à Augusta, le 6 avril 2015 | Michael Madrid-USA TODAY Sports

Itinéraire d'un maître puis martyr d'un jeu impitoyable. Hier indéboulonnable numéro 1, le golfeur est saisi ces derniers temps par l'incapacité de frapper correctement la balle. En sera-t-il de même lors du Masters d'Augusta?

Aux Etats-Unis, le Masters de golf, qui se déroule du 9 au 12 avril sur le prestigieux parcours de l'Augusta National Golf Club, dans l'Etat de Géorgie, est l'un des événements sportifs accaparant chaque année un intérêt médiatique considérable. Et des quatre tournois du Grand Chelem de golf, il est, de New York à Los Angeles, celui qui supplante de loin les trois autres, c'est-à-dire l'US Open, le British Open et le PGA Championship.

Et soudain, les yips

Lors de cette 79e édition, Rory McIlroy, l'actuel et incontestable n°1 mondial, vainqueur du British Open et du PGA Championship en 2014, aura même l'occasion, à 25 ans, d'y enlever un troisième titre majeur d'affilée à l'occasion d'une épreuve qui est la seule à manquer à son palmarès. Gene Sarazen, Ben Hogan, Gary Player, Jack Nicklaus et Tiger Woods sont, rappelons-le, les cinq champions ayant imposé leur loi au moins une fois lors de chacun des quatre tournois du Grand Chelem. Rory McIlroy a de bonnes chances de devenir le sixième à rejoindre cette élite. Il reste à savoir si ce sera le 12 avril.

Mais le public américain, pour le moment, n'a pas grand-chose à faire du Nord-irlandais. Tous ses yeux sont braqués sur un seul homme, le 111e mondial, Tiger Woods, habitué pendant des années à avoir un seul 1 près de son nom.

A 39 ans, ce dernier n'en finit plus de dégringoler au cours d'une carrière paradoxale qui l'a vu conquérir 14 tournois du Grand Chelem entre 1997 et 2008 et traverser depuis sept ans un désert de victoires au plus haut niveau du jeu. L'US Open 2008 reste son dernier majeur conquis, si bien qu'ils deviennent de plus en plus rares à croire que le champion américain pourra égaler ou battre son compatriote Jack Nicklaus, 18 fois consacré dans le Grand Chelem.

Des blessures sérieuses, au genou et au dos notamment, et des infortunes conjugales ont contribué à fragiliser celui qui était jadis quasiment invincible au point d'avoir remporté les quatre tournois majeurs en succession entre 2000 et 2001. Mais depuis le tournoi de Phoenix, en janvier, un autre mal, aux yeux de certains, a semblé s'accrocher au bout des clubs de Tiger Woods: les yips.

Derrière cet incontrôlable hoquet des mains se cache une soudaine incapacité à reproduire un geste apparemment simple par la faute d'un mystérieux blocage mental qui saisit le joueur au moment de frapper la balle notamment dans le secteur du petit jeu –le chipping.

La confiance, carburant du succès

Ce qui était hier chez lui une perfection par le biais d'une implacable mécanique devient le sommet de l'horreur technique par la faute d'un imperceptible parasitage au niveau des mains... ou du cerveau. Comme si un premier prix de violon se mettait soudain à émettre les notes les plus fausses en plein concert à cause d'une musique interne complètement déréglée.

A Phoenix, Tiger Woods, abandonné par son petit jeu, a grossièrement raté à peu près tout ce qu'il entreprenait autour du green ou sur le green en commettant des fautes de joueur du dimanche au point de finir par rendre la pire carte de sa carrière professionnelle avec un 82, soit 11 coups de plus que le par (le score idéal du parcours). 

 

En marchant vers le trou n°18, j'avais le sentiment que l'herbe était plus haute que moi

Ian Baker-Finch

Une semaine plus tard, le 5 février, lors d'un tournoi à San Diego, il a préféré abandonner en cours de partie en arguant d'un nouveau problème physique avant d'annoncer qu'il se mettait en retrait de la compétition pour une durée indéterminée, histoire de remettre en place ses idées et son jeu.

Lors du Masters, deux mois plus tard, le voilà donc de retour en pleine lumière dans un exercice délicat puisqu'il risque d'exposer ses faiblesses et sa fragilité du moment devant le monde entier sur l'un des parcours les plus exigeants de ce sport, mais qu'il a l'avantage de connaître par cœur –le Masters est le seul des quatre tournois du Grand Chelem qui se déroule chaque année sur le même parcours. Où en sera-t-il? Quelle sera l'efficacité de son swing qu'il a essayé de reconstruire auprès d'un nouveau conseiller, Chris Como? Que produira son petit jeu à la source de tant de ses victoires du passé?

«J'ai travaillé très dur du lever au coucher du soleil, a-t-il confié, mardi 7 avril, lors de sa conférence de presse d'avant tournoi en admettant avoir revu encore certains de ses fondamentaux comme le swing. Les gens ne peuvent pas imaginer combien j'ai bossé.»

A la loupe du Masters, toutes les questions posées au sujet de Tiger Woods, qui a franchi le cut 18 fois sur 19 à Augusta, pourraient en susciter d'autres en fonction de son résultat dans une discipline où la confiance est le carburant du succès.

Quand elle irrigue par flots la technique d'un joueur comme c'est le cas ces temps-ci pour le jeune Jordan Spieth, 21 ans, vainqueur depuis la mi-mars d'un tournoi du PGA Tour et deux fois deuxième dans les deux épreuves qui ont suivi, elle vous permet de jouer pratiquement les yeux fermés. Quand elle vous abandonne, elle peut vous mettre littéralement à nu.

Le golf, jeu de balle cruel, est l'un des rares sports, à moins qu'il ne soit même le seul, où il est possible de décrocher aussi durement au niveau de la performance parfois sans réelle compréhension de ce qui arrive.

Tomber de son piédestal pour finir au plus bas de l'échelle avec une sensation terriblement régressive jusqu'à avoir le sentiment de ne plus savoir jouer correctement est un chemin de croix que d'autres, nombreux, ont suivi avant Tiger Woods.

Jusqu'à même abandonner leur carrière professionnelle comme l'Australien Ian Baker-Finch, vainqueur du British Open en 1991, qui, six ans plus tard, dans le même tournoi, a rendu une carte de... 92 (+ 21 par rapport au par). Cette humiliation lui a fait comprendre qu'il valait mieux faire autre chose après avoir pleuré un bon coup dans les vestiaires. «En marchant vers le trou n°18, j'avais le sentiment que l'herbe était plus haute que moi», a-t-il confié au magazine Golf Digest. Deux ans plus tôt, lors du même British Open, et alors qu'il traversait déjà une profonde crise de confiance avec notamment des poussées de yips, il avait signé, sur le tee n°1, ce coup de départ qui l'avait marqué au fer rouge.


Avant Tiger Woods, d'autres anciens n°1 mondiaux ont eu parfois le sentiment de tomber de Charybde en Scylla. L'Allemand Bernhard Langer, vainqueur de deux Masters en 1985 et 1993, a eu pendant longtemps l'impression de ne plus savoir putter.

Je dois juste parvenir à chasser les pensées négatives qui me submergent encore trop souvent

David Duval

Plus près de nous, David Duval, 43 ans, vainqueur du British Open en 2001 et longtemps rival crédible de Tiger Woods notamment en 1999 quand il avait remporté quatre épreuves du PGA Tour en trois mois, a fini par disparaître des écrans radars. Son dernier succès remonte justement au British Open 2011, sommet de la montagne dont il a dégringolé jusqu'à son actuel classement –1.097e.

Comme pour Woods, les premiers dérèglements de Duval ont été d'ordre physique en raison d'une préparation trop poussée dans les salles de musculation. Les douleurs qu'il s'infligeait ont abîmé son jeu, particulièrement la fluidité de celui-ci.

Tout s'est ensuite détraqué jusqu'à une explosion qui a fini par atteindre son cerveau. Plusieurs médecins du jeu se sont penchés sur son cas en lui prodiguant des conseils techniques, mais la multiplication des avis a fini par l'égarer pour de bon.

«Je suis plus confiant dans mon swing que je ne l'ai jamais été, avait-il dit à Golf Digest en 2006. Je dois juste parvenir à chasser les pensées négatives qui me submergent encore trop souvent.»

Neuf ans plus tard, David Duval est toujours dans cette quête devenue impossible, comme perdu à tout jamais dans les méandres de ces doutes qui ont touché Tiger Woods. Il reste à avoir jusqu'à quel point pour le quadruple vainqueur du Masters.

Premier élément de réponse ce jeudi 9 avril à partir de 13h48, heure d'Augusta (19h48 en France, le tournoi est diffusé sur Canal+ Golf).

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