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Le Kurdistan irakien cherche son salut dans le pétrole, et pourrait aussi y trouver sa perte

Oléoduc à Tawke au Nord de Bagdad, le 24 novembre 2010. REUTERS/Azad Lashkari

Oléoduc à Tawke au Nord de Bagdad, le 24 novembre 2010. REUTERS/Azad Lashkari

Le Kurdistan veut appuyer son développement sur le pétrole mais s'il peut l'aider à obtenir l’indépendance, il peut aussi le faire sombrer dans la malédiction de l'or noir.

Au Kurdistan irakien

Environ 10% de la production irakienne et peut-être un quart des réserves nationales ( les réserves du KRG sont de 45 Milliards de barilssur un total de 140 milliards en Irak: c’est ce que représente le sous-sol de la région du Kurdistan, qui entend bien appuyer son développement sur le pétrole. Le bras de fer avec Bagdad sur l’exportation du brut semble temporairement résolu pour faire front face au groupe l'Etat islamique (EI), qui s’est emparé d’une partie des puits. Mais l’or noir aidera-t-il le Kurdistan à obtenir l’indépendance tant attendue?

L’immobilier en perpétuel évolution, Erbil, Delphine Darmency

1.Le bras de fer irrésolu avec Bagdad

Un bras de fer avec Bagdad sur l’exploitation du brut est engagé depuis l’entrée en vigueur d’une nouvelle ère post-Saddam Hussein, en 2003: le Kurdistan (le KRG, Kurdistan Regional Government, officiellement autonome dans un Etat fédéral depuis 2005), réclame le droit d’exporter du brut sans passer par l’Etat central– chose impensable dans l’ancien régime. La société américaine Exxon Mobil a reçu en 2011 du KRG, sans l’aval de Bagdad, l’autorisation de prospecter son sous-sol, suivie de près par Total, Chevron et Gazprom. 

Cela fait donc plusieurs années qu’Erbil, la capitale régionale kurde, est considérée comme un acteur indépendant. Attribut de souveraineté, l’exploitation de cette ressource fait l'objet de crispations intensifiées entre Bagdad et Erbil quand, en mai 2014, la Turquie annonce pour la première fois avoir aidé à exporter directement du pétrole kurde irakien. Et début novembre 2014, un rapport du ministère kurde des Ressources naturelles affirmait que le KRG avait exporté seul, en six mois, pour 2,3 milliards d’euros de brut. Dans les premiers mois de 2014, en parallèle –ou en représailles, car on ignore toujours vraiment qui de la poule ou l’œuf est venu le premier– l’Etat central irakien a réduit puis bloqué le transfert des 17% du budget fédéral que la Constitution de 2005 le contraint à verser KRG.

«Légalement, nous avons parfaitement le droit d’exporter le pétrole qui se trouve sur notre territoire!» tranche Rewaz Faiaq Huseen, députée du Parlement kurde irakien, docteure en droit et membre de la Commission pétrole:

«L’article 112 de la Constitution de 2005 prévoyait que le parlement fédéral irakien édicte une loi précisant la répartition de l’exploitation et des revenus. Et selon cet article, les lois du KRG prévalent si aucune loi nationale n’est adoptée.»

Région autonome du Kurdistan, via Wikipedia, License CC

Or Bagdad n’a jamais voté une telle loi. C’est pourquoi le parlement kurde a validé de son côté, en 2013, la loi n°5-2013, loi de compensation financière de la région du Kurdistan, qui décide qu’en cas de non-distribution par Bagdad au KRG de sa part du budget, celui-ci a le droit de garder les revenus de la vente du pétrole. Malgré cela, l'Etat irakien a qualifié de «contrebande» les sorties de brut effectuées sans son autorisation et a fait appel à des arbitrages internationaux pour bloquer les ventes.

Du pétrole kurde au Texas

On assiste donc depuis des mois à un débat sur l’interprétation de la Constitution de 2005 et les prérogatives respectives de l’Etat central et du KRG. Et actuellement, c’est… le tribunal de Houston, au Texas, qui anime les discussions parmi les plus intenses. 

En juillet 2014, le tanker United Kalavryta, contenant 1 million de barils kurdes irakiens, a été arraisonné au large de Houston. Destiné à un client privé non identifié, l’or noir a été interdit d’entrée dans les eaux territoriales américaines, à la suite d'une requête de l’Irak.

Le navire a quitté le golfe du Mexique fin janvier 2015 pour débarquer au port israélien d’Ashkelon, où le brut devait être vendu, mais l’affaire n’est pas close au tribunal fédéral de Houston. Un tribunal bien embêté de voir une affaire commerciale se transformer en débat sur la souveraineté d’une région séparatiste d’un pays allié…

Aujourd'hui, l'interprétation de la Constitution n'a toujours pas été fixée. Mais face à l'offensive de Daech –le groupe EI– un accord temporaire a été trouvé. La fâcherie entre le KRG et Bagdad s’était accrue lorsque l’EI s’était emparé de puits du nord du pays. Début 2015, on estime que Daech possède 13 puits en Irak, soit un peu moins de 10% des ressources productives du pays. Devant cette deuxième source de pertes de revenus pétroliers, Bagdad a préféré signer en décembre 2014 un arrangement avec les Kurdes. Le KRG exportera 550.000 barils par jour via ses deux pipelines rejoignant la Turquie, en passant financièrement par la SOMO, la société gestionnaire fédérale irakienne. En échange de quoi, l’Etat central versera les 17% du budget fédéral promis ainsi que 10 milliards de dollars de compensations pour les mois de retenues de 2014. Le KRG a aussi obtenu le versement d’un milliard de dollars à ses combattants peshmergas.

L’accord est entré en vigueur le 1er janvier 2015 mais la tension reste sous-jacente. Le 11 février dernier, le Premier ministre kurde Nechirvan Barzani tonnait: «Pour résoudre nos problèmes budgétaires et fournir au peuple son pain quotidien, je suis prêt à aller à Bagdad tous les jours». Le bras de fer est pour l'instant devenu une poignée de main qui écrase un peu les jointures…

2.Le pétrole peut-il favoriser l'indépendance du Kurdistan?

Maltraités par tous les régimes irakiens depuis la création de l'Etat en 1932, les Kurdes ont été particulièrement persécutés sous le régime de Saddam Hussein (1979-2003). Peuple non-arabe du nord du pays en lutte pour la création d'un Etat indépendant, les Kurdes ont bâti en une décennie une région autonome aux institutions et à l'économie solides, que l'exploitation de pétrole pourrait renforcer.

La baisse du cours mondial du prix du brut sévit depuis juillet 2014: le baril est passé de 120 dollars en juin à 52 aujourd’hui. Mais les perspectives sont bonnes au Kurdistan. Un expatrié britannique à Erbil, salarié d’une compagnie de forage qui préfère rester anonyme, estime que «le futur brille pour les explorations dans la région si la sécurité ne se détériore pas.» Et il précise: «le niveau d’activité sera élevé, avec ou sans l’indépendance.»

Pour que le pétrole soit un outil de l’indépendance, il faut que les Kurdes prennent rapidement les postes de direction

Shapol, salariée kurde d'une major américaine à Erbil

L'exportation du brut par le KRG peut lui permettre de poursuivre son développement propre, en s'éloignant de Bagdad. «Les premières exportations du KRG se sont faites dans la précipitation, avec un mauvais management, reconnait Shapol, jeune salariée kurde d’une major américaine basée à Erbil. C’est une leçon. Pour que le pétrole soit un outil de l’indépendance, il faut que les Kurdes prennent rapidement les postes de direction et pour l’instant, les experts sont des étrangers.»

Fin 2014, ce sont environ 400.000 barils par jour qui étaient exportés, selon le ministère kurde des Ressources naturelles (MRN). L’habile ministre, Ashti Hawrami, a récemment annoncé que le KRG atteindrait une production de 1 million de barils en fin d’année. Pourtant, l’accord signé en décembre 2014 ne précise pas si Bagdad autorise les Kurdes à exporter seuls les barils qui excéderaient les 550.000 prévus par l’accord.

Reuters estime que si le Kurdistan irakien était un vrai pays, et non un morceau d'Irak, il se classerait parmi les dix puissances pétrolières les plus riches du monde. Pourtant, la famille Barzani au pouvoir au Kurdistan joue encore la carte de l'Etat fédéral, comme le prouve l'accord de décembre. Même très affaibli, l’Etat irakien n’entend pas lâcher le Kurdistan. Et surtout, l’opposition de la Turquie et de l’Iran est pour l’instant insurmontable. Ces deux pays craignent trop que le Kurdistan irakien ne créé un précédent qu’exigeraient de reproduire les minorités kurdes chez eux. Enfin, les Etats-Unis, qui ont plusieurs fois volé au secours des Kurdes, n’entendent cependant pas soutenir une dislocation de leur allié irakien.

Station essence à Erbil, la Kurd Oil, Delphine Darmency

Cependant le KRG a réussi à élargir son territoire de facto au-delà des trois provinces qui le composent actuellement: les peshmergas ont pris le contrôle de la province disputée de Kirkouk, zone de peuplement majoritairement kurde et détentrice d’immenses réserves de brut. L’accord signé avec Bagdad reconnaît cet acquis, puisqu’il prévoit que sur les 550.000 barils, Erbil en exporte 250.000 issu du sous-sol des frontières administratives du KRG, et 300.000 autres des puits de Kirkouk. L'article 140 de la Constitution irakienne prévoyait un référendum dans la région de Kirkouk pour déterminer son rattachement à Bagdad ou au KRG, mais il n'a jamais été mis en place. Ce contrôle de facto pourrait peser lourdement s’il y a un jour négociation pour l’indépendance.

Mais cela suppose que les peshmergas gardent le contrôle de la région… Or les combats contre Daech sont toujours vifs dans certains quartiers, même de Kirkouk. Fin janvier encore, les peshmergas ont aussi mis plusieurs jours à reprendre le petit gisement de Khabbaz, à 20km de Kirkouk, qui produit 10.000 barils par jour. Il était donc dans l'intérêt de Bagdad d'aider financièrement les peshmergas à garder Kirkouk.

3.La malédiction de l'or noir guette-t-elle le Kurdistan irakien?

Algérie, Venezuela… Nombreux sont les pays à s’être reposés sur leurs lauriers d’essence et avoir développé une rente, assassine d’une économie productive diversifiée. Le rédacteur en chef de Investment Magazine, Mohammad Ali Albazzaz, partage cette crainte: 

«Le PIB de l’Irak est issu à 90% du pétrole. Et en échange, Badgad achète des armes. Ici aussi, ça pourrait finir comme ça. Ca a même déjà commencé…»

Le Kurdistan a connu en dix ans des changements brutaux de son immobilier, de ses revenus et de ses mœurs. L'expatrié d'une société de forage met en garde:

Les aspirations de la population sont très fortes. Et si elles ne sont pas satisfaites, il pourrait y avoir des troubles sociaux

Un expatrié travaillant dans une société de forage

«Socialement, on constate une culture de la consommation très visible. Les centres commerciaux, les hôtels chics et les 4x4 sont inaccessibles à la majorité de la population, et comme elle est très jeune et a accès à Internet, ses aspirations sont très fortes. Et si elles ne sont pas satisfaites, il pourrait y avoir des troubles sociaux.»

Jamal, un artiste kurde dont la famille fait des affaires dans le «benzin», l'essence, en arabe met en garde: 

«Le pétrole rend paresseux. Nous devons protéger notre agriculture, notamment: on s’en sortait bien sans le pétrole jusqu’à maintenant. L’idéal serait de le transformer nous-mêmes et pas seulement de l’exporter.»

Aujourd’hui, le Kurdistan possède seulement deux raffineries: la première à Kalak, qui traite 80.000 barils par jour, et la seconde à Bazian, qui en traite 20.000. Une capacité insuffisante pour assurer les propres besoins du KRG. A l’été 2014, lorsque l’EI coupait la liaison routière avec Bagdad, le Kurdistan n’avait plus d’essence et a dû en importer de Turquie.

Autre risque qui vient souvent avec le pétrole: la corruption. Les revenus générés dès les premières exportations directes de mai 2014 ont été déposés à la banque publique turque Halk Bank– en juillet, déjà 93 millions de dollars avaient été massés. Cela a suscité les suspicions de la députée Rewaz Faiaq Huseen, membre de l’UPK (l’Union Patriotique du Kurdistan, créée en 1975) qui porte des accusations lourdes de collusion entre Ankara et la famille Barzani, qui dirige le parti au pouvoir (le PDK, Parti Démocratique du Kurdistan, né en 1946). Avec l’accord de décembre, le mécanisme via Halk Bank prend fin. Difficile de savoir si les Barzani auraient pu détourner de l’argent pendant ces quelques mois –d’autant que les journalistes kurdes qui enquêtent sur la corruption au sein du KRG en général, sont menacés et empêché de travailler. Trois journalistes d’investigation ont été tués ces dernières années au Kurdistan irakien.

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