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Respecter une victime présumée de viol ne doit pas empêcher un journaliste de vérifier les faits (au contraire)

Devant Phi Kappa Psi house à l'Université de Virginie, après la publication du premier article de Rolling Stone, le 22 novembre 2014 / Bob Mical via FlickrCC License by

Devant Phi Kappa Psi house à l'Université de Virginie, après la publication du premier article de Rolling Stone, le 22 novembre 2014 / Bob Mical via FlickrCC License by

Les leçons du mauvais article publié par Rolling Stone sur ce que le magazine avait appelé un viol collectif à l'Université de Virginie.

Le 5 avril, le magazine Rolling Stone a retiré de son site un article sur le récit d'un viol collectif subi par Jackie, le pseudonyme d'une étudiante à l'Université de Virginie. A la place de l'article, on peut désormais lire un rapport, rédigé par des professeurs de l'école de journalisme de Columbia University, sur les multiples erreurs professionnelles commises par la journaliste et ses éditeurs. 

Ces erreurs sont tout sauf subtiles.

Dans l'article, Jackie accuse trois amis d'avoir refusé de l'emmener à l'hôpital alors qu'elle était en détresse après le viol. Elle rapporte une phrase de l'un d'entre eux, Ryan. Dans le texte publié par Rolling Stone, la citation se retrouve attribuée à Ryan alors que la journaliste ne l'a jamais contacté pour avoir sa version des faits. Le rapport précise que la personne chargée de la vérification de l'article (fact checking) avait dit à deux éditeurs qu'il serait préférable d'essayer d'appeler ces amis au lieu de n'avoir que la version de Jackie. Etonnamment, ils n'ont pas jugé cet éclaircissement nécessaire. 

Un mois plus tard, c'est un journaliste du Washington Post qui a fait la démarche, et les trois amis ont tous contesté la version des faits rapportée par Jackie.

Après cinq mois d'enquête, la police locale a déclaré ne pas avoir pu confirmer qu'un viol avait eu lieu.

Pour Rolling Stone, les erreurs ont été faites parce que la journaliste et la rédaction ont eu peur d'avoir l'air de douter du récit d'une victime de viol. L'éditeur et la journaliste, Sabrina Rubin Erdely, disent qu'ils ont été trop accommodants avec Jackie car ils voulaient éviter de la traumatiser et qu'elle refuse ensuite de coopérer.

Or dans ce cas, ces bonnes intentions ont viré au désastre.

C'est justement parce que la situation est particulièrement délicate qu'un journaliste doit vérifier les faits autant que possible. «Je crains que cette affaire ne décourage des victimes de parler de ce qui leur est arrivé», a expliqué au Los Angeles Times la directrice d'un groupe de soutien aux victimes de viols.

Pour Hanna Rosin dans Slate.com, le rapport de Columbia montre que la journaliste de Rolling Stone «n'avait pas trop envie de trouver des sources qui auraient pu contredire le récit de Jackie».

Dans leur conclusion, les professeurs de l'école de journalisme écrivent que ces dernières années, les psychologues spécialisés dans les violences sexuelles ont permis aux journalistes de mieux comprendre la honte et la culpabilité que peuvent ressentir les victimes de viol.

«Remettre en question le récit d'une victime peut être traumatisant, et les psychologues recommandent aux journalistes de laisser aux victimes un minimum de contrôle sur la façon dont elles présentent leur récit. C'est un bon conseil. Mais lorsque les reporters qui enquêtent évitent de vérifier les faits de manière rigoureuse, cela n'est pas bon pour les victimes, car leurs histoires risquent alors d'être passées au crible et remises en question.» 

Quand elle avait commencé à enquêter sur cette histoire cet hiver, Hanna Rosin avait parlé à des militantes qui expliquaient que les médias avaient toujours tendance à être plus sceptiques à l'égard des victimes de viol.

«Mais cette histoire de Rolling Stone montre que nous avons atteint un point où au contraire, il y a parfois moins de scepticisme en ce qui concerne les récits de viol. Il faut espérer qu'à l'avenir, l'administration universitaire et les journalistes pourront poser des questions à une victime et faire une enquête sérieuse sans que cela soit vu comme une trahison de la victime.»

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