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Chez Michel Onfray, du philosophe au politique, il n'y a qu'un pas

Michel Onfray. Jean-Luc Bertini @ Flammarion

Michel Onfray. Jean-Luc Bertini @ Flammarion

Début avril, le philosophe le plus décrié du moment est venu donner une conférence à Cannes sur «l'esprit français», entre débat de société et punchlines politiques. Un symbole de sa volonté de parler à «la France d'en bas»? Tentative de décryptage du «nouvel» Onfray.

Michel Onfray est en guerre mais on ne sait pas bien contre qui, ni contre quoi. Contre toutes les paroisses certainement, religieuses ou laïques, celles qui font croire qu'il existe un «arrière-monde» auquel il n'a jamais cru. Il ferraille, vitupère, polémique donc contre toutes les Églises, sauf la sienne. Car en déboulonnant les idoles, il a fini par en devenir une. Et comme son talent est immense, il expose brillamment ses arguments.

«Je fais l'objet de désinformation, de propagande et de malveillance», lance l'auteur prolixe, en pleine promotion de Cosmos, son «premier livre», comme s'il entrait en résistance.

«Donc je me suis mis sur Twitter.»

Sur le réseau social, il balance en 140 signes sur Dalil Boubakeur, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, poste des scans de son journal local (il habite à Chambois, dans l'Orne) et rappelle surtout son agenda très rempli de présence médiatique. «Quand on vous dit quelque chose à la télévision, dites vous que c'est faux. Sauf dans quelques espaces où j'interviens, trop souvent d'ailleurs.» Si ses livres de philosophie sont fins et intelligents, ses commentaires sur l'actualité font office de soupapes de décompression: ils libèrent ceux qui pensent la même chose, depuis le bistrot, sans parvenir à le formuler aussi efficacement. Mais Onfray s'en moque: il pense ce qu'il dit, dit ce qu'il pense, fait ce qu'il dit, etc.

Ainsi, les places s'arrachent pour assister à ses conférences (15 euros par personne, tout de même). Chacun de ses passages à la télévision booste les audiences et ravit les producteurs, qui forcément l'adorent. De simple philosophe qui a pignon sur rue dans les médias, il est récemment devenu un symbole de nos passions françaises: à la fois catalyseur des débats de société et bouc-émissaire trop facile des politiques de tous bords. La gauche lui reproche de «brouiller les repères» et voilà maintenant qu'il se fait applaudir à Cannes, un des temples de la droite bling-bling, où il est venu, le 2 avril, disserter sur «L'esprit français» (et donner le bâton pour se faire battre). «L'esprit français», écrit en lettres «Charlie» sur un grand panneau qui trône à côté de lui. Vaste thème où se croisent et se mélangent philosophie et politique, sans savoir où commence l'un et où finit l'autre. À moins que ce ne soit la même chose. Tout ce qu'il aime.

Assis sur la scène du Théâtre Croisette, invité par l'association cannoise «Arte Filosofia», Onfray est cuisiné par Patrick Frémeaux, qui produit les objets sonores du philosophe (CD de ses cours à l'Université populaire ou de sa passionnante contre-histoire de la philosophie diffusée sur France Culture). À chaque petite phrase, il tente de rattacher le sujet du soir:

«En France, on fait les malins, les fiers à bras; mais dès qu'il s'agit d'agir, on rentre les pouces. Chez Descartes, cette peur est très présente. Or, il n'y a rien de moins cartésien que les Français!»

Onfray se veut plutôt Camus que Sartre. C'est louable.
Il préfère avoir raison avec Finkielkraut
que tort avec BHL

Déborder des cases: un des amours de Michel Onfray, qui sonne l'heure de la revanche intellectuelle et défend sa position, en bas, dans la fosse; à l'extrême opposé des beaux quartiers de la capitale qu'il aime à brocarder. «Je suis l'un des rares philosophes à être pragmatique et pas conceptuel, pour prendre les problèmes et essayer de les régler», remet-il, fier de parler à «la France d'en bas», une raffarinade qui ne voulait pas dire grand chose mais qui reste synonyme d'une antithèse de l'énarque.

Onfray se veut plutôt Camus que Sartre. C'est louable. Il préfère avoir raison avec Finkielkraut que tort avec BHL. Plus étrange, il s'affiche même plus proche de l'attitude d'un Luc Ferry ou d'un André Comte-Sponville, qui vulgarisent et parlent à tout le monde, que de celle d'un Merleau-Ponty, dont les textes se contenteraient de parler aux élites de l'ENS et aux agrégés de philo qui sentent encore la craie. «Il faut avoir le courage de faire face à la réalité!», brave-t-il.

Croisade contre l'Islam et géopolitique

Faire face à la réalité, dans la bouche de Michel Onfray, c'est surtout s'attaquer à l'Islam, sa nouvelle marotte. Il n'est pas le seul dans la place mais il faut bien dire qu'il a trouvé là un punching-ball à sa mesure. Voyez plutôt: chacun se raidit lorsqu'on aborde le sujet, d'autant plus depuis qu'une poignée de fanatiques a pensé agir au nom de cette religion en tuant 17 personnes en janvier dernier.

Pour Onfray, il faut crever l’abcès. Accepter de débattre sans tabous: «Je suis pour le débat, pas pour l'insulte sur l'Islam.» Pour lui, cette religion ferait l'objet d'une omerta dans le débat français. Vraiment? Il suffit pourtant d'allumer les chaînes d'infos en continu ou de traîner sur Internet quelques minutes pour constater que l'Islam obsède la France. Des comptoirs aux éditorialistes, en passant par les politiques, on n'a jamais autant débattu des «musulmans», en privilégiant bien souvent la caricature à l'apaisement.

Pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, voile et burqa ont fait la une des journaux pendant des semaines, sans qu'une contradiction véritablement efficace de «l'élite musulmane française» ait réussie à porter l'estocade. «L'Islam est en pleine puissance», s'alarme-t-il, avant de lister les bonnes solutions: «Il faut revoir la loi de 1905. Il faut que l'Islam soit compatible avec la République. Il faut subventionner les mosquées, sinon vous aurez des mosquées avec des subventions du Qatar. Je suis pour les services secrets dans les mosquées» (sous-entendu: pour vérifier qu'elles soient bien républicaines). Puis sur le voile, le lyrisme d'Onfray prend une toute autre tournure:

«Certaines femmes peuvent avoir envie de le porter en disant “Je veux vous emmerder”. Faut-il répondre à ces provocations? Nous sommes une civilisation épuisée car on n'a plus personne pour se battre et mourir pour nos valeurs. Qui voudrait mourir pour un iPhone ou une paire de Nike? La communauté musulmane, elle, a des soldats et elle est puissante.»

Michel Onfray ne se contente plus d'analyser le monde, il veut le transformer. Et ne pas se cantonner à quelques sujets théoriques. Le jour des attentats, il était chez lui, en train d'écrire et de contredire «le mythe de l'Islam andalouse»: «Ça se passait bien tant que les juifs et les chrétiens payaient l'impôt», rappelle-t-il. Pour lui, ces attentats n'ont rien à voir avec la liberté d'expression mais beaucoup plus avec la politique internationale:

«Avant Bush il y vingt ans, aucun Afghan n'avait envie de mettre des bombes dans le métro! On a créé le terrorisme. Ce sont des années de politique islamophobe à l'extérieur et islamophile à l'intérieur (sic) qui ont créé ça».

D'où la pertinence, selon lui, du terme de «11-Septembre Français», qu'il a employé, comme le journal Le Monde, dès le 7 janvier 2015.

«On a exporté les droits de l'Homme par la violence en se mettant au service de l'impérialisme américain. Mais pourquoi on intervient au Mali et pas à Cuba ou en Chine? On a des indignations sélectives. Imaginez si Kadhafi était intervenu en France pour régler le problème corse. Les attentats sont une réponse asymétrique à la politique militaire française.»

De son bureau, il recoupe alors les informations, un œil sur son écran de télé; et voit François Hollande, «qui dit oui à tout», arriver sur les lieux «avec son conseiller en communication»: «Dès que j'ai vu ça, j'ai compris que tout le reste serait de la com'! Le cynisme des politiques est immense », tranche-t-il.

En guerre contre le système médiatique et les politiques

Michel Onfray fait mine d'être plus bête qu'il ne l'est, tout en sachant comment fonctionne la télévision: caricaturale et basique, elle n'entend ni la finesse ni les nuances, dont lui-même semble s'être débarrassé lorsqu'il parle des «débats de société», les mêmes qui sont d'ailleurs pilotés par les producteurs et les médias.

«On ne peut pas penser les choses à la télévision. Il faut allumer des bougies, on est dans l'émotion. “Je suis Charlie”, mais qu'est-ce que ça veut dire? Quelles sont les valeurs défendues par la marche du 11 janvier? Moi, je pense l'histoire comme de l'histoire alors que les médias la pensent comme de l'info. On a entendu qu'il ne fallait pas faire d'amalgame. Mais les types ont crié “Allahou akbar”... C'est probablement un attentat catholique...»

Applaudissements à tout rompre dans la salle. Dans ces attentats, il ne voit «pas de contradictions avec ce que dit le Coran», qu'il a bien lu, contrairement à Alain Juppé, qui parle sans connaître les sourates, dont «certaines appellent à tuer des juifs.» Certes, mais c'est oublier bien vite que le texte n'est rien sans interprétation: en lisant de façon littérale ces sourates violentes, Onfray ne fait que reproduire le mode de pensée des terroristes, qui lisent malhonnêtement leurs textes.

«La télévision ment. Elle ne dit pas la vérité. Nous pensons ce que la télévision veut que nous pensions», poursuit-il. Avant de revenir sur tous ces gens «qui sont Charlie»:

«Mais on sodomise le Pape toutes les semaines dans Charlie! Mère Teresa se fait troncher par des gorilles... Les gens BCBG avec des tronches de crétins qui vont se taper deux ans de Charlie... C'est le triomphe des médias qui ont tué le peuple!»

Nous pensons ce que la télévision veut que nous pensions

Michel Onfray, lors de la conférence
donnée à Cannes

À ce point du récit, on essaie de se souvenir du thème de la soirée... Ah oui, «L'esprit français»! Avec Onfray, on est servis. Lui est plus Montaigne que Descartes, plutôt Rabelais qu'autre chose. Pour débuter la conférence, il avait affiché ses références à une salle qui s'ennuyait déjà d'écouter la théorie du «corps supplicié dans le christianisme», «l'esprit de finesse» chez Bergson face à «l'esprit de géométrie chez Pascal». C'est pourtant l'une des parties les plus intéressantes: Onfray y parle philosophie, ce qu'il connaît, lui qui a monté l'Université populaire de Caen après avoir démissionné de l'Éducation nationale en 2002.

Mais la foule ne veut pas entendre parler que de Debussy et de l'élégance de ses vibrations. Elle préfère son portrait psychologique de la France, semblable à ces conteurs brillants du roman national qu'il admire: «Je suis beaucoup Michelet», admet Onfray.

«La France, c'est l'histoire d'une tension perpétuelle entre une chose et son contraire. C'est une insolence tranquille.»

Le peuple contre les élites

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que dans ces positions se cache une forme de posture. Non pas qu'Onfray ne pense pas ce qu'il dit, mais il se fiche aujourd'hui d'être mis au ban des médias pour avoir été «politiquement incorrect», puisque c'est de ça dont il s'agit en réalité. Il caricature, au risque de se tromper, d'exagérer ou d'être inaudible:

«La liberté, c'est la liberté pour tout le monde. Tolérer le tolérable, c'est facile. Ce qu'il faut, c'est tolérer l'intolérable. Pourquoi Nicolas Bedos a-t-il le droit de comparer Marine Le Pen à une facho sans qu'il ne se passe rien alors que Taubira en singe, on va en prison?»

Attention, le terrain est glissant. Chacun peut tout de même comprendre la différence entre l'insulte gratuite et raciste et l'outrance de l'humour, mais Onfray, encore une fois, fait semblant de ne pas la voir.

«On avait un peuple, un génie du peuple, on en a fait la populace», regrette-t-il, mélancolique. Il n'oublie pas de rappeler qu'avec une mère femme de ménage et un père ouvrier agricole, il en vient, de ce peuple. De la terre qu'il n'a jamais quitté, sauf pour observer les astres dont son père lui a transmis la passion. «Le peuple est mort et les gens applaudissent dans la rue sans savoir pourquoi. On leur dit de descendre dans la rue, ils le font.»

Après deux heures et demie de conférence, le public lui pardonnerait presque d'être «de gauche»

Michel Onfray déteste la gauche qui a réhabilité l'entreprise et porté Tapie comme un modèle. Il déteste ce Macron qui ne voit pas d'autre horizon à la réussite qu'en étant millionnaire: «Ça rend con l'argent.» Silence à Cannes. «Enfin du moins ça ne rend pas intelligent», se reprend-t-il. «On peut aussi avoir d'autres ambitions. Loana et Zidane sont-ils des horizons indépassables?» L'assistance répondra plus facilement à sa pique sur les communistes: «J'adore que le PC soit soucieux des libertés...», souffle-t-il, en parlant du journal L'Humanité, qui s'inquiète des lois sur le renseignement. «De toute façon, nous sommes tous déjà sous surveillance. Tout le monde sait tout sur tout le monde.» Ah bon?

Visiblement, le public est conquis. Après deux heures et demie de conférence, on se dit qu'on a assisté à une bonne rationalisation des affects. Que Michel Onfray s'est contenté d'exprimer clairement ce que le bon sens veut croire pour acquis. En repartant, le public lui pardonnerait presque d'être «de gauche»:

«Enfin, il est de gauche mais bon, quand on voit la gauche aujourd'hui, ça ne veut plus dire grand chose», tente une première dame, qui remet son foulard . Sa voisine: «Parce qu'il y a des philosophes de droite et de gauche?» À côté de moi, un homme en blouson de cuir plaisante:

«Pourquoi y'aurait-il une contradiction à dire ce qu'il dit à Cannes? Cannes, c'est dans le monde. Il dit que le philosophe doit être dans la réalité. C'est celui qui doit voir plus loin. Et sur l'Islam, il met des coups de pied dans la fourmilière.»

Le compte est bon, alors. Heureusement, Onfray est parti en précisant: «C'est vrai, j'ai eu tort d'essentialiser et de simplifier en parlant des Français, des musulmans...» C'était pour mieux parler du fond. Puis il a conclu:

«Je ne suis ni réactionnaire ni conservateur. Je suis un tragique. Il s'agit de voir le réel tel qu'il est. Nous allons mourir, nous sommes sur le Titanic, mais du moins faisons ça avec le sourire!»

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