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Avec Garissa, Al-Shabbaab a complètement basculé dans le terrorisme

Les secouristes de la Croix rouge kényane portent assistance à une proche des victimes, à Nairobi le 4 avril 2015. REUTERS/Thomas Mukoya

Les secouristes de la Croix rouge kényane portent assistance à une proche des victimes, à Nairobi le 4 avril 2015. REUTERS/Thomas Mukoya

Avec son attaque atroce contre les étudiants d'une université kényane, le groupe islamiste somalien a abandonné toute prétention à prendre le pouvoir pour céder aux côtés les plus dépravés du djihad mondial.

Jeudi 2 avril, très tôt dans la matinée, l'université de Garissa, dans le nord-est du Kenya, a été victime d'une attaque du groupe islamiste somalien al-Shabbaab. Après avoir lancé plusieurs grenades, les terroristes ont investi les dortoirs du campus et séparé les chrétiens des musulmans. D'après les témoins, les chrétiens ont été exécutés sur le champ et plusieurs victimes ont été décapitées. Les shebabs ont également fait plusieurs otages. Les autorités kényanes ont fait état d'au moins 147 personnes tuées, parmi lesquelles quatre assaillants. Beaucoup d'autres ont été blessées ou sont portées disparues.

Un mouvement de résistance devenu terroriste

Le président kényan Uhuru Kenyatta a très rapidement condamné l'attaque et promis une récompense de 20 millions de shillings kényans (200.000 euros environ) pour toute information permettant l'arrestation du cerveau présumé du massacre: Mohamed Mohamud (connu sous le pseudonyme de «Dulyadin»).

L'attaque de Garissa est la plus sanglante qu'ait connue le Kenya depuis les attentats de 1998 contre l'ambassade des Etats-Unis à Nairobi. C'est aussi l'attaque la plus violente des shebabs dans le pays depuis l'attaque du centre commercial Westgate en 2013. Elle représente une sorte de point final dans la lente évolution d'Al-Shabbaab, passé du statut de mouvement populiste de résistance à celui d'organisation terroriste internationale à part entière.

L'exécution d'étudiants revêt un sens tout particulier pour al-Shabbaab: l'attentat-suicide mené lors d'une cérémonie de remise de diplômes de médecins à Mogadiscio, en 2009, fut l'une des pires bourdes politiques du groupe, qui s'était depuis largement retenu de viser directement des étudiants. La volonté affichée de revendiquer la dernière attaque marque clairement un changement de stratégie.

Plus inquiétant, l'attaque d'un établissement laïc, la chasse aux étudiants catholiques et la prise d'otages sont toutes des marques habituelles de Boko Haram, le groupe terroriste nigérian, tristement célèbre pour avoir enlevé plus de 200 écolières de la localité de Chibok, en 2014.

Un rapprochement avec l'Etat islamique?

Si cette influence de Boko Haram est délibérée, l'attaque de Garissa pourrait signifier un nouvel alignement des shebabs, longtemps liés à al-Qaida, avec l'Etat islamique (auquel Boko Haram a prêté allégeance en mars). Si c'est bien le cas, on peut s'attendre à ce que les shebabs usent de techniques toujours plus violentes et spectaculaires à l'avenir, ne serait-ce que par rivalité avec les autres groupes affiliés à l'Etat islamique, afin de se faire un nom dans le djihad mondial.

Créé il y a une dizaine d'années, al-Shabbaab n'a jamais cessé d'être tiraillé entre deux aspirations opposées: celle de prendre le pouvoir en Somalie et celle d'attirer l'attention (et d'obtenir le soutien) d'al-Qaida et d'autres groupes terroristes.

L'aspiration à gouverner a souvent ressemblé à un petit ange posé sur l'épaule droite d'al-Shabbaab: afin de maintenir un certain contrôle territorial, elle l'encourageait à coexister avec les différents clans somaliens et à coopérer avec les humanitaires –le tout afin d'accéder à une certaine forme de légitimité politique. Mais dans le même temps, al-Shabbaab a aussi toujours porté un petit diable sur son épaule gauche, la voix du mal qui l'encourageait à céder à ses envies d'argent et son penchant pour l'infamie en prenant part au djihad mondial. Cela a poussé al-Shabbaab non seulement à accepter les combattants parasites étrangers, mais aussi à les favoriser par rapport aux Somaliens.

Les premières ambitions d'al-Shabbaab se limitaient à renverser le très impopulaire gouvernement somalien, soutenu par l'Occident, et à chasser de Somalie les soldats des forces de paix.

Un interlocuteur des humanitaires

L'islam radical prôné par le groupe repoussait la plupart des Somaliens, mais il restait largement toléré parce que les shebabs parvenaient à ramener la loi et l'ordre dans les territoires dont ils prenaient le contrôle, rongés par la criminalité.

Les humanitaires occidentaux eux-mêmes considéraient al-Shabbaab comme un interlocuteur moins corrompu et plus compétent que le gouvernement en place, célèbre pour avoir détourné à son profit les fonds destinés à l'aide humanitaire et au développement.

En outre, le gouvernement faisait preuve de méthodes tyranniques: de 2007 à 2011 (soi-disant en réponse aux provocations d'al-Shabbaab), le gouvernement et les soldats de l'Union africaine ont tué des milliers de civils en tirant aveuglément au mortier sur des places de marché et des quartiers résidentiels, ce qui, à son tour, eu pour effet de renforcer encore un peu plus l'insurrection d'al-Shabbaab.

Durant cette période, al-Shabbaab n'a cessé d'alterner entre populisme et terrorisme, mais la quête de popularité remportait souvent la partie. Au point même que lorsque le groupe commettait des violences, il lui arrivait d'hésiter à les revendiquer.

C'est ce qui s'est notamment passé après l'attentat-suicide de décembre 2009 lors de a cérémonie de remise des diplômes de l'école de médecine, qui déchaîna l'opinion publique contre al-Shabbaab. Dans plusieurs villages, le drapeau noir du groupe fut mis à terre et des centaines d'étudiants défilèrent dans les rues de Mogadiscio. Ces manifestations, les premières connues contre al-Shabbaab, comptèrent parmi les très rares protestations de la population somalienne à l'encontre des actions du groupe.

L'enracinement dans le terrorisme

En 2011, al-Shabbaab commençait à perdre du terrain. Des conflits stratégiques et idéologiques apparurent dans ses rangs et le groupe fut contraint d'abandonner Mogadiscio en juillet. Le même mois, la Somalie fut frappée par la pire famine qu'elle ait connue depuis des décennies, et al-Shabbaab (qui avait gravement déboisé le pays pour faire commerce du charbon) fut accusé, à raison, d'être responsable des centaines de milliers de morts qui s'ensuivirent. Lorsque l'épisode de famine s'acheva, al-Shabbaab était condamné par tous, politiquement mort.

L'invasion de la Somalie par le Kenya en octobre 2011 aurait pu fournir à al-Shabbaab une occasion de renaître en tant qu'entité politique. Les analystes craignaient même que la prise par les Kényans d'un port stratégique, Kismayo, en septembre 2012, et la mise en place d'un gouvernement fantoche sur place ne permettent aux shebabs de rallier les Somaliens à leur cause en les incitant à «chasser l'envahisseur kényan». Mais l'émir d'al-Shabbaab, Ahmed Godane, choisit une tout autre voie en réduisant son groupe à ses seuls membres les plus extrémistes et en enracinant fermement sa vision dans le terrorisme.

En juin 2013, Godane mena une violente purge au sein d'al-Shabbaab. Des alliés vitaux du clan, parmi lesquels Mukhtar Robow et Hassan Dahir Aweys, durent fuir pour sauver leur peau et plusieurs combattants étrangers furent exécutés pour avoir reproché à Godane de s'en être pris à d'autres musulmans. Cela laissa al-Shabbaab (ou du moins ce qu'il en restait) libre de toute préoccupation administrative ou politique.

Trois mois plus tard avait lieu l'attaque du centre commercial Westgate. Elle fit 67 victimes, parmi lesquelles plusieurs étrangers. Les images du carnage choquèrent le monde entier. L'événement choqua aussi plusieurs experts somaliens, qui avaient cru que le contrecoup politique empêcherait al-Shabbaab de se lancer dans une attaque terroriste contre Nairobi, carrefour commercial essentiel pour la diaspora somalienne et source vitale de revenus, envoyés par les immigrés somaliens à leurs familles. Les circonstances avaient, très clairement, changé.

Si l'attaque du centre commercial Westgate a prouvé que Godane (qui a été tué lors d'une attaque aérienne américaine en septembre 2014) souhaitait couper les ponts avec la Somalie, celle de l'université de Garissa signale que le nouveau chef d'al-Shabbaab, Ahmad Umar, cherche à nouer des relations avec les forces émergentes du djihad mondial.

Un avenir sombre

Au cours des derniers mois, le groupe a visé plusieurs cibles dans le nord du Kenya. En novembre 2014, des islamistes ont ainsi pris d'assaut un bus et exécuté tous ceux qui étaient incapables de réciter des versets du Coran. En décembre, le groupe a exécuté 36 ouvriers, principalement chrétiens, d'une carrière proche de Mandera. L'attaque de Garissa est la plus importante à ce jour et elle semble chargée de symbolisme: prendre pour cible une université laïque fait immanquablement penser à Boko Haram.

Autant le dire, l'avenir d'al-Shabbaab s'annonce bien sombre.

Pour commencer, il peut s'attendre à une réponse violente des forces gouvernementales, comme par le passé. Après l'attaque du centre commercial Westgate, par exemple, la police avait lancé de violentes représailles sur la population kényane de Somalie, en emprisonnant des milliers de personnes lors de coups de filets illégaux. Sur la côte kényane, à majorité musulmane, les efforts des militaires et policiers s'étaient intensifiés, laissant les communautés locales terrifiées à l'idée de partager des informations avec les autorités et les chefs locaux se plaignant de voir les forces de l'ordre renforcer le message radical des recruteurs d'al-Shabbaab: que le Kenya et ses soutiens occidentaux ne pensent qu'à marginaliser les musulmans. Et il est vrai qu'al-Shabbaab sait très bien tirer profit des exactions des forces de sécurité mal formées et des peurs de la communauté musulmane, notamment chez les jeunes.

Bref, en s'orientant vers les tactiques de Boko Haram et, finalement, vers l'idéologie de l'Etat islamique, al-Shabbaab risque de s'attaquer de plus en plus aux populations locales, au travers de vols, d'enlèvements et autres activités criminelles.

Son objectif sera de provoquer la terreur et non de remporter le soutien d'alliés musulmans.

Mais il pourrait faire bien plus encore. Contrairement à Boko Haram, al-Shabbaab pourrait devenir un atout international de taille pour l'Etat islamique. Si Boko Haram a semé la violence dans plusieurs régions du Nigeria et de l'autre côté des frontières nord, très poreuses, du pays, il ne s'est pas encore attaqué à la capitale d'un pays voisin. Al-Shabbaab, en revanche, a déjà planifié et exécuté des attaques en Ouganda, en Ethiopie, à Djibouti et, bien entendu, au Kenya (on suspecte le groupe de maintenir des cellules dormantes jusqu'en Afrique du Sud). S'il se met à agir au nom de l'Etat islamique, il n'y aura sans doute plus beaucoup de limites à ce qu'al-Shabbaab osera faire ensuite.

L'attaque menée contre l'université de Garissa montre clairement jusqu'à quel niveau d'horreur la terrible évolution d'al-Shabbaab l'a poussé. Cette transformation a été en grande partie masquée (et certainement pas gênée) par les tentatives peu judicieuses de l'Occident et des gouvernements régionaux de contrer les militants somaliens. La réparation des dégâts causés nécessitera un remaniement complet des forces de sécurité kényanes et la volonté, de la part des leaders politiques, de tenir des engagements sincères pour les questions touchant les musulmans, les Somaliens et les jeunes.

Partout, les décideurs (non seulement au Kenya, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis) doivent comprendre le massacre de Garissa comme une annonce d'al-Shabbaab montrant que le groupe est aujourd'hui prêt à rejoindre le djihad mondial dans ce qu'il a de plus malsain et de plus dépravé. Plus les réformes seront longues à mettre en place, plus le risque de voir d'autres horreurs de ce type se reproduire sera grand.

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