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«J'ai 35 ans, je suis plutôt mignonne et assez drôle, mais je n'ai ni copain ni enfant»

Edward Hopper, Summer interior, 1909  via Wikipedia License CC

Edward Hopper, Summer interior, 1909 via Wikipedia License CC

Cette semaine, Lucile conseille, dans sa chronique C'est Compliqué, une femme qui n'arrive pas à savoir ce qu'elle veut dans la vie, mais souffre de la pression venue des autres qui, eux, semblent croire qu'ils savent ce qui est bon...

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes

Je vous écris avant d'entamer une future thérapie chez le psy. 

Mon histoire est somme toute classique de nos jours, mais à y regarder de près, je me sens vraiment isolée face à cette situation. 

J'ai 35 ans, je suis plutôt mignonne et assez drôle, mais je n'ai ni copain ni enfant. Et c'est bien là le problème, puisqu'à mon âge, l'horloge tourne et que la pression sociale me le rappelle! 

Ce n'est pas que je n'ai pas eu l'occasion de «faire ma vie» mais j'ai toujours eu «mieux à faire». Ceci dit, côté coeur, même si je ne compte plus mes conquêtes, (dont je ne suis pas toujours très fière...), certaines histoires m'ont blessée, à commencer par mon premier grand amour. Je me dis que c’est peut-être là, l’origine du problème.

Après cette histoire, j'ai eu plusieurs relations avec des hommes mariés. Puis avec des «jeunes» divorcés (j'en ai un en ce moment), puis avec des hommes où nous avions des différences de religion, de niveau social...Oui ça ressemble à «elle fait tout pour ne pas être heureuse» mais en même temps je suis attirée par des personnalités différentes. Maintenant je ne tombe que sur des hommes qui ont déjà des enfants et qui disent ne plus en vouloir. 

Et puis aujourd'hui quand la pression vient de l'extérieur, je me dis que peut-être un jour je regretterais d'être si difficile (les hommes que je rencontre ont toujours des défauts) et je n'ai pas envie d'être malheureuse le restant de mes jours.... Je ne fais pourtant pas partie de ces femmes soi-disant carriéristes puisque je n'ai pas non plus une situation très enviable. Je suis en quelque sorte une «ni-ni»

Je me dis que si les autres ne me faisaient pas remarquer l'âge que j'ai, peut être que je n'y  songerais pas de moi même...

Quoique, à y réfléchir, avant mes 35 ans, j'ai eu un petit coup de grisou, voyant les cheveux blancs et les rides apparaitre subitement (?!)

Je n'ai jamais ressenti le besoin évident d'avoir des enfants (je pense que l'accouchement me terrorise) comme cela peut être le cas chez certaines de mes copines. À l'inverse, d'autres, minoritaires, me disent clairement qu'elles n'en veulent pas. 

Par contre, je pense depuis longtemps à l'adoption, qui correspond aussi beaucoup à mes valeurs, et bien évidemment parce que j'aime les enfants. Mais cela me semble risqué de compter là dessus. 

Pourquoi je n'arrive pas à me décider? Pourquoi déjà je n'arrive même pas à savoir si j'ai réellement envie de partager ma vie avec un homme? Car pourquoi me poser la question des enfants puisque je suis célibataire et je suis profondément attachée,  paradoxalement, aux valeurs familiales (des parents ensemble). Ça aussi c'est un autre problème...

Votre point de vue m'aiderait à approfondir des pistes...

N.

Chère N.,

Il me semble que vous avez mis le doigt sur le fond du problème. Vous ne savez pas. Vous ne savez pas si vous voulez partager votre vie avec un homme ou, à défaut, ce que vous recherchez chez eux. Vous ne savez pas si vous avez un désir d’enfants adoptés ou biologiques. Vous savez juste que vous n’êtes pas là où la société voudrait que vous soyez.

Pour tout dire, je crois que l'on est à un moment particulier: les femmes ont enfin le droit de faire des choix, mais ont encore en tête des schémas traditionnels. Elles ont le droit au célibat, au concubinage, au fait de ne pas avoir d'enfants, elles sont assez libres pour pouvoir y aspirer, mais pas assez pour ne pas subir encore le stigmate, et le reflet des propres attentes dans lesquelles elles ont grandi. Nous sommes aussi dans des sociétés de plus en plus individualistes, et être en couple est l'inverse de ça. 

Enfin nous sommes dans des sociétés où le choix est possible à l'infini, et cet infini est vertigineux: vous pourrez toujours trouver mieux ailleurs, après, différemment. Peut-être que tous les hommes que vous rencontrerez vous font vous dire qu'il y a mieux ailleurs. Et peut-être que c'est vrai, et si vous n'arrivez à être heureuse avec aucun d'entre eux je crois qu'il n'y a aucune raison de se forcer. Mais si c'est le cas vous devez alors apprendre à assumer le regard des autres, une certaine solitude qui peut être une solitude heureuse, joyeuse, honnête. 

Si je m’en réfère aux poncifs des journaux féminins, à 35 ans, vous devriez être une femme libérée et épanouie, avec une carrière en train de décoller et, en parallèle, une histoire d’amour assez engagée pour que s’ouvre devant vous la possibilité du mariage (si vous êtes traditionnelle), et des enfants. La réalité, c’est que même cette voie tracée est critiquée. C’est une oppression permanente. Une oppression dont souffrent les femmes. 

Vous avez l’air de voir vos 35 ans comme le début de la fin. Comme si se refermait sur vous le champs des possibles. Mais une infinité de possibilités restent encore à être explorée. Et cela nécessite d’abord que vous vous posiez la question de ce que vous attendez réellement de la vie.

C’est là que j’approuve votre projet de thérapie. Non pas pour chercher à vous soigner de ce qui vous apparaît aujourd’hui comme un échec personnel, mais surtout pour vous permettre de comprendre et d’assumer ce qui est déjà un choix de vie.

Vous parlez de choix que vous avez peur de regretter par la suite, mais c’est le lot de tous, quels que soient ces choix. Les gens mariés ont peur du divorce ou de passer des décennies avec quelqu’un qu’ils n’apprécient plus par peur de la solitude ou de la misère. Ceux qui ont des enfants pensent parfois avoir sacrifié leur carrière. Et on leur rappelle, autant qu’à vous, que c’est un échec, une facilité.

Je ne connais personne dans la vie qui réussit à remplir toutes les conditions d’acceptation de cet idéal de chick lit. Mais je connais des femmes qui ne veulent pas d’enfants et l’assument, d’autres qui ont fait le choix d’en avoir 5 (oui, en 2015). Des femmes qui couchent avec des hommes mais n’aiment pas qu’ils dorment dans leurs lits et des femmes fidèles à leur seul et unique amour du lycée. Je connais des femmes qui sacrifient tout à leur carrière et d’autres qui sont fières d’être mères au foyer. Certaines aiment les filles… et d’autres les filles et les garçons. Aucune ne ressemble à ce que la société voudrait qu’elles soient. Il faut faire l'effort de choisir ce qui vous correspond le plus.

Cela n'exclut jamais le doute. Ni de refaire sa vie à 35 ans.

Je crois sincèrement qu’une autre féminité est possible, une féminité multiple et tolérante. Loin des clichés et des jugements, loin des référents dont la palette va des personnages de Sex and the city à Bridget Jones. Un monde où les femmes n’ont pas de dates de péremption aussi courtes qu’on veut bien nous le faire croire et où il faut tout réussir. Où les casquettes maman, épouse, putain s’échangent avec une facilité déconcertante, parce que c’est ça, la vie d’une femme.

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