Partager cet article

Le Front national (mal) expliqué aux enfants

Marine Le Pen, à Frejus le 7 septembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Marine Le Pen, à Frejus le 7 septembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Un numéro de L'Actu, un journal pour adolescents édité par Play Bac qui évoque dans un de ses derniers numéros le parti de Marine Le Pen, laisse perplexe des parents de jeunes abonnés.

«De vrais journaux comme les grands» qui promettent de «changer l'éducation de nos enfants». C'est la gageure des éditions Play Bac qui publient depuis une vingtaine d'années trois quotidiens adressés spécifiquement aux enfants et qui revendique 150.000 abonnés.

La maison d'édition, ainsi que son co-fondateur et rédacteur en chef, François Dufour, sont néanmoins sortis d'une relative confidentialité au moment des attentats de janvier. Dès le lendemain de l'attaque à Charlie Hebdo, de très bons numéros spéciaux de Mon petit Quotidien (pour les 6-10 ans) et de Mon quotidien (pour les 10-13 ans) avaient été mis à la disposition des parents pour les aider et les encourager à expliquer le terrorisme à leurs enfants. Quelques jours plus tard, François Hollande s'était même fait rédacteur en chef d'un jour de Mon Quotidien. François Dufour avait affirmé à cette occasion que le président français «connaissait super bien Mon Quotidien car ses enfants y étaient abonnés il y a 15-20 ans».

Si les efforts de Play Bac presse pour délivrer aux enfants une information calibrée pour eux est louable, (Slate.fr avait d'ailleurs chaudement salué leurs efforts ici et ici), certains des choix éditoriaux ne posent pas moins question.

Le journal L'actu dédié aux plus de 13 ans est même accusé, par des parents de jeunes abonnés, de faire «la propagande du FN» et de participer au «lepénisme médiatique».

C'est le numéro du 1er avril qui a poussé la secrétaire nationale du Parti de gauche Raquel Garrido à annoncer sur Twitter qu'elle allait «désabonner ses enfants de L'Actu». Alexis Corbière, son conjoint et secrétaire national du Parti de gauche chargé notamment de la lutte contre l’extrême droite lui a emboité le pas en dénonçant, toujours sur Twitter, la une du quotidien sur laquelle on voit «Marine Le Pen souriante au milieu d'enfants».

Et effectivement, cette une et la double page consacrée «à ces jeunes qui choisissent le Front National» paraissent à bien des égards fort problématiques. Pour Raquel Garrido, contactée par Slate.fr, dans ce numéro, «tout converge à banaliser le Front National auprès d'un très jeune public et il y a une volonté éditoriale délibérée de livrer une information non factuelle et clairement orientée, jusque dans l'iconographie».

Prenons un par un les éléments de ce numéro qui traitent du Front national, soit la une et la double page intérieure. (Vous pouvez consulter l'article gratuitement en vous inscrivant sur le site.)

Sur cette une, on découvre un cliché datant de février 2012, sur lequel Marine Le Pen trône souriante au milieu d'enfants qui paraissent pour le moins épanouis et ravis d'être au coté de la chef du parti d'extreme-droite. A priori, illustrer un numéro qui traite du vote FN chez les jeunes par une photo de Marine Le Pen et de jeunes n'a rien de choquant. A priori seulement. Parce que cette photo reflète parfaitement l'angle «premier degré» choisi pour traiter cette question certes essentielle de l'attrait croissant des jeunes pour ce parti. Ce que cette photo renvoie aux jeunes lecteurs de L'Actu, c'est l'image d'une femme qui est capable de faire exulter des gamins de leur âge. Et rien d'autre.

Un dessin «100% humour» ou 100% raciste?

Mais admettons que cette photo ne pose pas tant de problème que ça. Admettons. Le hic, c'est que tout, dans ce qui accompagne cette une, continue à faire du FN un parti qui séduirait légitimement les jeunes.

A commencer par le dessin de Bridoulot que l'on trouve en tête de la double page. Un dessin, qu'à titre tout à fait personnel, je trouve franchement raciste. Qu'y voit-on? Raquel Garrido, elle, y voit «un petit Blanc affirmant qu'il adhère au FN pour lutter contre l'insécurité dans son collège et qui du coup se fait agresser par trois petits basanés qui le traitent de facho et de nazi».

Capture d'écran

Le dessin peut éventuellement faire sourire (ça n'est pas mon cas), mais rappelons encore une fois que le journal s'adresse à des enfants de 13 ans et plus à qui cette forme d'humour peut échapper et qui peuvent ne retenir que le message «Insécurité = des noirs et des arabes»

Je ne dis pas que les enfants sont des imbéciles dénués de sens de l'humour, mais le sujet méritait sûrement un poil plus de subtilité. Il est tout à fait possible de faire des dessins hilarants sur le FN qui ne prêtent pas à confusion. Charb, qui a travaillé pour Mon petit Quotidien l'a d'ailleurs maintes fois prouvé:Et non, la présence d'un petit Blanc dans le groupe «d'agresseurs» ne suffit pas à dédouaner la volonté évidente du dessinateur d'incarner l'insécurité d'une certaine façon ni de présenter le jeune adhérent comme une victime de la bien pensance tant décriée par les frontistes.

François Dufour a réagi à la critique en publiant une série de tweets sous le hashtag un brin condescendant #educationauxmedias. A propos de ce dessin, il écrit ceci:

Encore une fois, admettons. 

Joint par Slate.fr, François Dufour réaffirme qu'il s'agit d'un «dessin 100% humour» mais qu'il est «mal interprété par Raquel Garrido qui, elle, est 100% partisane»

Il oublie que des centaines de personnes n'adhérant à aucun parti ont aussi manifesté leur incompréhension sur Twitter –le tweet de Raquel Qarrido a été retweeté 778 fois, pas seulement par des policticiens. Mais quel article ce dessin 100% humour est-il censé illustrer? A priori le portrait juste en dessous sur la page: celui de Mohamed, 15 ans, qui milite au Front National depuis deux ans.

L'actu a donc choisi pour évoquer le vote FN chez les jeunes de donner la parole à

  1. Un jeune garçon qui n'est pas en âge de voter (et qui ne le pourra pas plus en 2017)
  2. Un jeune garçon d'origine maghrébine.
  3. Un jeune garçon qui déclare «J'ai découvert que ce parti n'était pas raciste. Je suis d'origine étrangère, je ne peux donc pas être raciste».
     

Si ce jeune Mohamed existe probalement bel et bien, on ne peut manquer de s'interroger sur les raisons qui ont poussé L'Actu à évoquer le sujet par le biais d'un garçon dont le profil est somme tout très atypique par rapport à la grande majorité des électeurs du Front National. Mohamed représente-t-il vraiment ces jeunes tentés par le Front National et mérite-t-il ainsi d'être présenté aux jeunes lecteurs comme le profil type du jeune Français séduit par le FN?

D'autant que l'argument employé par Mohamed, et relayé ici, qui consiste à dire «le FN est pas un parti raciste, y a même des arabes qui y sont» est lui même largement utilisé par le Front National et ce depuis longtemps. On se souvient notamment de ce qui avait été qualifié d'«affiche de la beurette» pour la campagne de 2007. Soit une jeune fille à la peau mate appelant à voter FN.

Les sites d'extrême-droite usent et abusent aussi du syllogisme à l'image d'Egalité et réconciliation qui se délecte du portrait de «Zoubida, adhérente au FN parce qu'elle est contre les immigrés profiteurs».

L'Actu semble verser dans une rhétorique frontiste premier degré, sans prendre de distance. Le sujet est pourtant suffisamment vaste et complexe pour ne pas se contenter de donner la parole à un jeune fils d'immigré qui se dit pour la peine de mort «comme Marine» et pour «une police municipale armée». Et l'affirmation selon laquelle «le FN n'est pas un parti raciste» méritait au moins d'être nuancée sinon franchement contredite par les déclarations récentes de certains candidats aux départementales. Pour que le jeune lecteur n'ait pas que cette phrase à retenir.

Pourtant, là aussi, François Dufour se défend. Il explique qu'il ne s'agit pas là d'un choix délibéré mais que le témoignage de Mohammed est «le premier sur lequel la reporter est tombée». Il  explique également que cet article est contextualisé par les témoignages d'autres jeunes adhérents au Front National sur la même double page. Et en effet, d'autres jeunes s'y expriment. 

«Les jeunes militants se sentent proches de Marine. Je l'ai vue 10 fois en deux ans. Elle me connait. Au FN, tous les adhérents sont proches des responsables du parti. On les appelle par leur prénom».

Les autres éléments de contexte, eux, consistent à citer un sondage Ifop pour le site Atlantico et une série de définitions de mots-clés (préférence nationale, sûreté nationale, mondialisation) assez embarrassantes. Le principe de «souveraineté nationale» du FN devient ainsi simplement: «capacité du peuple (la nation) à décider pour lui-même, sans être soumis à des contraintes extérieures ou à un pouvoir tyrannique»

Quand on lui demande pourquoi l'article, pourtant ancré dans l'actualité des départementales, ne fait pas mention des dérapages des candidats ni des différentes casseroles de Marine Le Pen, François Dufour confie que ça n'est pas l'angle du papier mais que les déclarations sur les chambres à gaz «détail de l'histoire» pour Jean-marie Le Pen font elles aussi l'objet d'un article dans le numéro du 7 avril.

Plus largement, quand on l'interroge sur le manque de contexte de cet article, il affirme que «le contexte, c'est tout ce que publie l'Actu chaque jour».

«Ces pays de l'est qui font les poches de la France»

Le problème, c'est que ça n'est pas la première fois que L'Actu publie un dossier et un dessin qui font bondir. En février 2014, L'Actu a en effet publié ce dossier, avec en une la France qui grogne «Hé! Les pays de l'Est me font les poches!!!»Le dessin est du même auteur, Bridoulot. Et le dossier est consacré aux cambriolages commis sur le sol français par «des gangs venus de l'est». Il s'appuyait sur un rapport publié par l' Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), qui révélait une poursuite de la hausse des cambriolages et des vols. Parallèlement, le directeur de l'ONDRP faisait également état de nouveaux acteurs sur la scène criminelle issus des pays de l'est tout en prenant néanmoins soin de préciser que «le voleur de proximité n'a pas disparu, loin de là». Mais ce n'est pas visible sur les dessins. Rien dans le dessin de une, ni dans la titraille –très «la France a peur»– ne prenaient la peine de relever la complexité du phénomène ni d'établir clairement que ces cambriolages sont le fait de réseaux organisés et non de la globalité des migrants venus de ces pays. Au lieu de cela, le dessin d'un carte de France qui se fait faire «les poches» par les pays de l'est, et des titres univoques voire franchement putassier tels que «des cambriolages venus de l'est» ou «qui sont les voleurs?».

Là, aussi, pas besoin d'être fin psychologue pour imaginer que le lecteur de 14/15 ans peut céder au raccourci pays de l'est= voleurs. D'autant que ce dossier a été publié dans un contexte dans lequel les Roms faisaient l'objet d'une large campagne de stigmatisation. Cette une, franchement xénophobe, ne faisait donc qu'entériner le cliché «tous des voleurs de poules». Mais là aussi, François Dufour dégaine la même réponse: «c'est un dessin d'un article factuel sourcé».

Un argument d'une remarquable mauvaise foi puisqu'il escamote la responsabilité éditoriale de tout journal et en particulier d'un journal qui s'adresse aux enfants. Livrer une information factuelle aux enfants est essentielle et habituellement, Play Bac Presse s'en acquitte très bien.

Mais cela n'exonère pas l'éditeur de fournir aux jeunes lecteurs de VRAIS éléments de contexte surtout quand il s'agit de sujet aussi brûlants que le Front National ou l'immigration. On ne peut pas prétendre vouloir s'adresser aux enfants sans s'entourer d'un maximum de précautions et en se contentant de livrer des faits et des déclarations qui peuvent être interprétés de bien des manières par un jeune lectorat. Citer une jeune frontiste qui jure que le FN «n'est pas un parti raciste» sans jamais évoquer le racisme avéré du parti et de ses cadres est une grave erreur.

Faire un dossier sur le Front National et spécifiquement sur l'ancrage du parti parmi les jeunes est en soi une très bonne idée. Mais un journal pour enfants ne devrait pas évoquer le FN comme il évoquerait n'importe quel autre parti. Ou alors François Durfour devrait l'assumer, le dire, de sorte que les parents soient prévenus: si leurs enfants lisent L'Actu, ils pourront se tourner aussi naturellement vers le PS et l'UMP que vers un parti dont certains candidats peuvent se qualifier pour un second tour d'élections après avoir appelé à «des battues contre les arabes».

Une mise à jour a été effectuée le 7/04/ à 17H30. Un témoignage avait par erreur été attribué à S. Lelong, en fait auteur de l'article. 

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte