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Crashes de Germanwings et d’Air Algérie: la puissance grandissante de la médecine légale

Un scientifique de l'IRCGN, à Pontoise, le 30 mars 2015. REUTERS/Christophe Ena/Pool.

Un scientifique de l'IRCGN, à Pontoise, le 30 mars 2015. REUTERS/Christophe Ena/Pool.

Grâce aux nouvelles techniques de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, l'identification des corps est de plus en plus poussée, avec à la clef de possibles avancées pour l'enquête.

Le 24 juillet 2014, un McDonnell Douglas 83 de la compagnie Air Algérie s’écrasait dans le centre du Mali, ne laissant aucun survivant parmi ses 116 passagers. Huit mois plus tard, le Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile (BEA) vient de rendre ses premières conclusions: pour ses enquêteurs, l’accident est selon toute vraisemblance la conséquence «du givrage des capteurs de pression situés sur le cône de nez des moteurs». Le BEA publiera en décembre prochain son rapport final sur ce crash.

Pour leur part, les enquêteurs de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN)[1] ont depuis longtemps achevé leur tâche: ils sont parvenus, il y a plusieurs mois, à identifier la totalité des corps des 116 victimes de cette catastrophe, et ce dans des conditions particulièrement difficiles. Quoique spectaculaire, ce résultat n’a pas fait, alors, l’objet d’une communication publique.

Les recherches des enquêteurs de l’IRGN concernant les 150 victimes de l’A330 de la compagnie Germanwings ont quant à elles été effectuées sous une pression médiatique et politique sans précédent. Après les premiers travaux de profilage génétique, les restes identifiés des victimes pourront être prochainement remis aux familles. C’est là, de l’avis unanime de l’ensemble des spécialistes, un geste essentiel pour l’accomplissement du deuil.

Dans les deux cas, les techniques en plein développement de l’identification génétique ont puissamment aidé les enquêteurs de l’IRGN, institution de renom international dans le monde de la criminalistique et de la médecine légale. «Dans le crash de Germanwings, nous avons appliqué les mesures classiques d’identification prônées par Interpol: une méthodologie rigoureuse de relevage des corps, une phase post mortem comportant l’examen médico-légal des corps et si possible un examen dentaire, la prise d’empreintes digitales et la collecte d’ADN avec en parallèle la collecte des données ante mortem», explique à Slate.fr le médecin-chef Yves Schuliar, médecin légiste et directeur enseignement recherche du Pôle judiciaire de la Gendarmerie nationale.

Extrême fragmentation des corps

Dans les deux crashes aériens, l’enquête ante mortem (le «relevage des corps») était compliquée par l’extrême fragmentation des corps. Dans le cas d’Air Algérie, Gérard Arnoux, le président du Comité de veille pour la sécurité aérienne, une association de victimes, avait même parlé, dans Le Journal du Dimanche du 3 août, d’une «vaporisation» des corps des victimes, laissant le plus grand doute quant aux possibilités d’identification. Pendant une semaine, les enquêteurs français de l’IRGN, travaillant avec des collègues maliens, espagnols et algériens, avaient alors ratissé la zone: plus de 1.200 restes humains avaient pu être collectés dans un cercle de 300 mètres de rayon.

L’équipe de l'Unité Gendarmerie d'identification des victimes de catastrophes (médecins légistes, chirurgiens-dentistes, biologistes) avait pu travailler dès le deuxième jour après le crash. Un travail compliqué par la chaleur et les amplitudes thermiques de la savane africaine et par l’extrême fragmentation, qui rendait quasiment impossible le recours aux méthodes classiques de dentisterie légale et d'empreintes digitales. Tous les objets (ou fragments d’objets) personnels (montres, téléphones, cartes mémoire, bijoux etc.) avaient été recueillis et mis sous scellés. «Pour le reste, on a gratté le sable, on a tout regroupé de manière qu'il n'y ait aucun élément appartenant à une victime qui soit laissé sur place», avaient précisé les responsables de l’IRCGN.

Dans le cas de l’Airbus de Germanwings les difficultés étaient d’un degré équivalent, avec des caractéristiques particulières: plus grandes zones d’exploration et terrain montagneux, escarpé et dangereux.

Du fait des différentes nationalités des victimes, l’enquête ante mortem a par ailleurs dû être menée, dans les deux cas, dans différents pays. Il s’agit alors de recueillir le maximum d'informations sur les personnes disparues. «Il peut s’agir de données physiques et vestimentaires, de données médicales et dentaires, explique le Dr Schuliar. Mais il s’agit aussi de recueillir des échantillons biologiques auprès de membres proches de la famille, ascendants ou descendants, frères et sœurs. L’identification des empreintes et les comparaisons nous permettent ensuite de réunir les éléments corporels et de les remettre à la famille. En l’absence de ces éléments génétiques familiaux, nous travaillons sur la base des empreintes génétiques qui peuvent, elles aussi, être retrouvées au domicile des victimes sur les objets usuels qu’ils ont touchés.» Toutes ces recherches sont menées dans le cadre du protocole Disaster Victim Identification (DVI) d'Interpol.

C’est ce travail qu’achèvent actuellement les enquêteurs de l’IRGN pour les victimes du crash de Germanwings. «Notre objectif est clairement d’atteindre, comme pour le crash d’Air Algérie, 100% d’identification, souligne le Dr Schuliar. Et nous sommes en cela puissamment aidés, en précision et en rapidité, par l’évolution des techniques de séquençage automatique d’ADN et d’amplification génétique. Un simple prélèvement réalisé par écouvillon nous suffit, dans la majorité des cas, pour établir un profil génétique.»

Première du Mont Saint-Odile, en 1992

La technique des empreintes génétiques a été mise au point il y a trente ans en Grande-Bretagne par le Pr Alec Jeyffreys. Elle a été utilisée pour la première fois après une catastrophe aérienne dans le crash de l’Airbus d’Air Inter sur le Mont Saint-Odile en 1992. C’est désormais une méthodologie qui ne cesse de progresser dans différente domaines et tout particulièrement au service d’une médecine légale de plus en plus performante, une vieille discipline qui pourrait bientôt changer de nom pour celui d’Intelligence Forensic.

On aurait toutefois tort de penser que l’identification des victimes présentes sur la «scène de crime fermée» que constitue une catastrophe aérienne se limite à la restitution des corps. Ce travail des légistes peut aussi éclairer les enquêteurs en charge de l’origine de la catastrophe. À ce titre, il est d’une valeur considérable d’un point de vue judiciaire et assurantiel.

Ce sera particulièrement vrai, dans le crash de Germanwings, avec l’identification des éléments du corps d’Andreas Lubitz. Cette identification ouvre en effet la possibilité d’examens toxicologiques. Il s’agira alors d’étayer (ou d’invalider) les diverses hypothèses concernant la prises de médicaments ou d’autres substances psychotropes par le copilote. Un copilote dont on sait désormais qu’il souffrait depuis longtemps de troubles psychiatriques et qui, seul aux commandes, a été à l’origine directe de 150 morts.

1 — Basé à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) dans un fort datant du XIXe siècle, l’IRCGN vient d’emménager à Pontoise (quartier Lange), au sein du nouveau Pôle judiciaire de la Gendarmerie nationale. L’inauguration officielle est prévue le 21 mai. Retourner à l'article

 

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