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Comment se réveillait-on avant l'invention du réveil?

World Alarm Clock / Bob Bob via Flickr CC License by.

World Alarm Clock / Bob Bob via Flickr CC License by.

Petite histoire des astuces utilisées pour tirer du lit les travailleurs avant la création de cet instrument de torture.

Pas facile de se réveiller le matin? Vous détestez, haïssez, conspuez l'outrageux appareil qui hurle bien trop tôt pour vous tirer du sommeil tous les jours? D'accord, le réveil n'est pas l'objet le plus agréable du monde... mais comment donc faisait-on pour se lever avant son invention?

Comment faisaient les dormeurs à l'horloge biologique mal réglée pour commencer leur journée de travail en même temps que les poules? Comment les esclaves et les servants se levaient-ils avant leurs maîtres, qu'ils avaient en charge de réveiller? Comment les sonneurs de cloches s'éveillaient-ils à l'aurore pour passer le relais aux villageois? Et comment arriver à l'heure à l'usine quand on était trop pauvre pour avoir son propre réveil?

Selon la légende, c'est Platon qui invente le tout premier réveil. 400 ans avant notre ère, le philosophe grec imagine une horloge hydraulique qui fait sonner des flûtes toutes les heures pour ne pas s'endormir lors de ses longues nuits de travail. L'embryon de réveil-matin décrit dans ses notes ne passe pourtant pas les portes de sa demeure. Personne d'autre que lui n'en profitera.

Pour le commun des mortels, c'est le coq qui, jusqu'à très récemment dans nos campagnes, était seul garant du réveil journalier. L'animal-réveil est fêté partout autour du monde comme le symbole du passage de l'ombre à la lumière. Il est présent dès l'antiquité grecque, qui y va de sa petite légende: Alectryon faisait le guet devant la chambre des amants Aphrodite et Arès, qu'il devait prévenir de l'arrivée du dieu du soleil, Hélios, un ami du mari trompé. Forcément, Alectryon s'assoupit, Hélios découvre les deux amants et crie à l'adultère. Fou de rage, Arès punit son guetteur en le changeant en coq, condamné à annoncer l'arriver du jour tous les matins. Le premier réveil-matin est né! 

De tous temps, dans les campagnes, le lever s'est donc fait au chant du coq et des animaux qui vivent dans les maisons. Réveillés naturellement par la lumière du jour, les vaches et cochons bougent et crient dans leurs enclos, empêchant toute la maisonnée de faire la grasse matinée.

Qui pour guetter le guetteur?

Dans les villes et les cités, c'est un guetteur qui se charge de réveiller la communauté. Il annonce les heures des prières au clairon, puis à la cloche à partir du Ve siècle. Jusqu'au Xe siècle environ, la vie sociale se cale en effet sur le temps religieux, l'heure ne régit en rien le travail. Mais petit à petit, le guetteur mélange temps laïc et sacré pour sonner les grands rendez-vous de la journée: réveil et prière du matin, ouverture des portes de la ville, jours de marché et extinction des feux le soir, pour éviter les incendies qui pouvaient ravager des villes entières. Tous les 4 kilomètres, des tours ou des petits clochers (détruits depuis) relaient le son des cloches. Dans un monde beaucoup plus silencieux qu'aujourd'hui, sans vrombissement de moteur, sonnerie de téléphones ni musique sur les oreilles, le son des cloches résonne assez fort pour réveiller tout le monde.

Une bougie graduée (via Wikimédia Commons).

Mais comment le guetteur réussissait-il à se lever à l'aube pour réveiller ses congénères? C'est le grand problème de Frère Jacques qui n'arrive pas à se lever pour sonner les Matines, la première prière du matin... Depuis l'Antiquité, les hommes se relaient pour veiller sur la cité lors de tours de garde, tout simplement. Et lorsque l'horlogerie mécanique se répand dans les villes à partir de la fin du XIIIe siècle, les guetteurs sont les premiers à être équipés d'horloges à sonnerie. Ils peuvent enfin s'octroyer de vraies nuits de sommeil.

Mais le réveil, objet de luxe, est encore loin d'être populaire. Seules les classes les plus hautes de la société peuvent y accéder. Au XVIIIe siècle, une technique moins onéreuse est inventée: la bougie graduée à clochette. Les graduations indiquent combien de temps met la bougie pour se consumer.

On plante un clou à l'endroit où la bougie indique une, deux, trois heures, selon ses besoins. Quand la cire fond et atteint la graduation voulue, le clou tombe et tire sur une chaînette qui fait sonner une petite cloche. Ce réveil sera plus répandu mais encore loin d'être dans toutes les chambres à coucher, la bougie restant un produit assez onéreux.

Réveil en douceur

Une knocker-upper à Londres en 1931 (Recuerdos de Pandora via Flickr CC License by).

Ce n'est qu'après 1880 que le réveil personnel se propage réellement grâce à la fabrication en masse des «réveils de cuisine», une horloge surplombée de deux cloches et munie d'une poignée pour le déplacer de la cuisine en journée à la table de chevet la nuit. Les classes les plus basses de la population n'y ont toujours pas accès.

Dans les années 1920, en Irlande et au Royaume-Uni,  les habitants des villes sortent des bras de Morphée grâce aux toc-toc des knocker-upper, des veilleurs payés pour les réveiller sur commande. Certains toquent aux fenêtres à l'aide d'une canne, d'autres tirent à la sarbacane. Les ouvriers logés en cité se lèvent, eux, au chant doux et mélodieux d'une tonitruante alarme collective jusque dans les années 1940.

A partir des années 1950, l'idée n'est plus de se réveiller à tout prix mais de se réveiller en douceur. Les premiers réveil-cafetière ou réveil-gramophone font leur apparition. Depuis, tout est bon pour atténuer les souffrances du dormeur: réveil en lumière avec la radio, invention du bouton snooze (qui n'est pas une si bonne idée), réveil olfactif qui diffuse une bonne odeur de croissants et même, pour les plus gourmands, réveil qui grille du bacon!

Merci à Dominique Fléchon, expert auprès de la fondation de la Haute horlogerie de Genève et auteur de La Conquête du temps, l'histoire de l'horlogerie des origines à nos jours (ed. Flammarion), pour ses explications historiques.

 

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