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Quand les habitués des bars se transforment en joueurs de foot

Un match de la Tankards League. Photo: Adrien Schwyter.

Un match de la Tankards League. Photo: Adrien Schwyter.

Dans la tradition des «pub leagues» britanniques, un championnat oppose depuis quelques années des équipes défendant les couleurs de grands pub parisiens.

Tous les joueurs ne sont pas encore arrivés. En attendant, les coéquipiers déjà présents boivent un café au Tête à l’Envers, à deux pas du Château de Vincennes. Un nom prémonitoire pour le point de rendez vous d’une équipe de football représentant fièrement les couleurs vertes du pub le Corcoran’s, situé sur les Grands Boulevards parisiens. Pour tuer le temps, des joueurs fument des cigarettes. D’autres lisent L’Equipe ou se racontent leurs exploits alcoolisés de la veille. Bière, foot et une bonne dose de déconne, voilà leur Trinité, même s'ils n’ont pas le physique de piliers de bars –juste quelques kilos superflus à la faveur d’un maillot trop moulant.

La phase retour de la Tankards League débute en ce froid dimanche ensoleillé de janvier. Comme d’habitude, le coup d’envoi est fixé à 13 heures. Le championnat de la chope (de bière forcément) regroupe cette année neuf équipes qui défendent les couleurs de leur bar respectif. En septembre dernier, la ligue comptait un bar supplémentaire, mais celui-ci a déclaré forfait en cours de saison, faute de joueurs disponible. Le trophée remis au champion chaque année prend son inspiration dans celui de la mythique Ligue des champions, avec deux grandes anses, tout en ressemblant plus à une marmite en fer trouvée dans un vide-grenier.

Le FC Corcoran’s doit affronter dans moins d’une heure le leader du championnat, le Great Canadian. Le pub se situe pour le moment à une septième place d'autant plus décevante que, l’année précédente, le FCC avait décroché, à la surprise générale, son premier titre depuis la création de la compétition en 2002 par Des Cooney.

Arrivés dans les vestiaires, les joueurs ne prennent étonnement pas la peine de se changer. «Dom s’occupe des chasubles cette semaine. Et je crois qu’il a eu un réveil difficile. Du coup, il a raté le bus. On ne va pas aller s’échauffer sans nos tenues», chambre Andrew Smith, le capitaine de l’équipe, dans un français parfait teinté d’un léger accent britannique. Résultat: un coup d’envoi retardé d’une demi-heure. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, cela n’inquiète personne. Ni l’arbitre de la rencontre, ni même les adversaires, qui profitent de cette pause pour débriefer également leur nuit éprouvante.

La politique sportive des équipes vis-à-vis des sorties avant les rencontres est assez variable. L’ex-capitaine du Corcoran’s se souvient qu’il «y avait un mec de l’équipe à qui on ne pouvait pas faire confiance. Tu ne savais jamais s’il allait se réveiller ou non le dimanche matin. Parfois, des joueurs prenaient des photos d’eux en train de boire des bières dans des bars. Ils m’envoyaient ça à 5h du matin. En réalité, c’était juste des blagues pour m’énerver alors qu’ils étaient en train de dormir chez eux.» Il s’interdit d’adopter des règles strictes envers les sorties la veille des matchs car «il ne faut pas tomber dans la paranoïa. Si une fête est organisée, je ne vais pas rester dormir chez moi, nous ne sommes pas des joueurs pros non plus mais des joueurs de pubs».

Une fois les maillots arrivés, l’équipe part s’entraîner. Tous les joueurs portent des protège-tibias. Un respect règlementaire? «Non non, personne n’est obligé d’en porter. C’est juste que les contacts ne rigolent pas», précise un défenseur. Et effectivement, trois joueurs sortiront sur blessure au cours de la partie. Le terrain du Stade Pershing, dans le bois de Vincennes, aurait été parfait pour un match de rugby: cratères dans la pelouse, flaques d’eau et sable en abondance. Pour les passes rapides à ras de terre ou les joueurs techniques, il faudra s’adapter. Tout au long de la partie, le jeu des deux équipes ressemble au kick and rush typiquement britannique, avec ses longues balles en l’air pour les attaquants. Le Great Canadian en est ressorti vainqueur, confirmant sa supériorité au classement malgré un beau baroud d’honneur du Corcoran’s en fin de match (3-2).

Arbitrage à la française

Lors des premières années, la Ligue n’avait pas trouvée nécessaire d’investir dans un arbitre pour chaque rencontre. Puis sont arrivés les polémiques interminables liées à l’appréciation d’un but ou d’une faute. La légende raconte qu’un capitaine d’une équipe, s’estimant désavantagé par une décision lors d’un match crucial pour l’attribution du titre, a par la suite refusé de régler les frais de participation de son équipe à la Ligue. Depuis quelques années, tous les matchs sont donc arbitrés par un arbitre professionnel.

L’appréciation des fautes varie aussi en fonction de la culture de jeu. Tous les contacts sont sifflés sur le terrain, à l’opposé de l’arbitrage tolérant outre-Manche. Il arrive pourtant parfois que seul l’arbitre parle français: les nationalités des joueurs varient au gré des équipes et de la persévérance des joueurs, d’où une communication par le langage des signes de temps en temps en cas de contestation. La Tankards League a également poussé le réalisme jusqu’à avoir deux arbitres de touche pour chaque match, à raison d’un membre de chaque équipe, ce qui peut parfois poser des problèmes d’objectivité, en cas de hors-jeu par exemple... «Un de nos joueur s’occupe quelques fois d’être juge de touche mais son problème est qu’il est trop honnête pour cette Ligue», déplore le défenseur central et néanmoins meilleur buteur du Corcoran’s, Dominic O’Shea.

Les troisièmes mi-temps durent souvent plus que les matchs. «Chaque après-midi de match se termine au pub avec l’équipe, explique Andrew. Parfois, on arrive à se mettre d’accord avec l’adversaire et on se retrouve tous ensemble pour boire une bière dans un de nos pubs.» Chaque joueur bénéficie d’avantages particuliers dans le bar qu’il représente: souvent des happy hour permanentes, de rares bières gratuites ou des réductions sur des formules. Les joueurs ne sont pas là pour l’argent mais pour se retrouver simplement entre amis et se donner bonne conscience avant de lever le coude.

Bon esprit sur le terrain et flexibilité des conditions

Les participants, la trentaine en moyenne, ont découvert cette compétition par hasard –ami d’ami pour la plupart ou affiche de recrutement sur les murs d’un pub. Par rapport à un club «classique», ce qui les fait se lever après une trop courte nuit est très clairement le bon esprit sur le terrain et la flexibilité des conditions, car chaque week-end ne viennent que les joueurs disponibles et motivés. La plupart des équipes ne font pas non plus payer leurs joueurs pour les frais de fonctionnement. «Le plus souvent, ce sont les pubs qui sponsorisent l’équipe en payant les frais de fonctionnement pour l’année (arbitre, assurance des joueurs, équipements et autres). Nous demandons environ 1.000 euros par bar», détaille Todd Williams, le trésorier de la Tankards League.

Avant, l’équipe du TGC représentait le pub The Great Canadian, à Saint Michel. Mais «depuis un an, le pub s’est retiré après quatre années de sponsoring. On a mis en place un système de licence. Chacun des joueurs paie une licence afin de payer la ligue et quelques ballons en cas d’excédents. On espère revenir rapidement à un bar qui nous sponsorise», détaille Mickaël Merley, le capitaine du TGC. La licence coûte environ 60 euros aux joueurs réguliers, puis le montant varie au cas par cas en fonction de l’assiduité.

Le cas du TGC reste l’exception de la Ligue. «Personne ne paie pour venir jouer, le pub sponsorise l’équipe. En retour, le bar s’attend à ce que les joueurs et leurs amis choisissent de venir y boire un verre pour leur troisième-mi temps. Pour eux, avoir une équipe est très rentable», précise Nelly Warnock, capitaine du Bombardier, un pub très connu du quartier du Panthéon.

Le concept a été importé du Royaume-Uni à Paris par Des Cooney il y a une quinzaine d’années:

«Je jouais dans un championnat de pubs quand je vivais à Belfast. La pub league est très populaire, que ce soit en Angleterre, en Ecosse ou en Irlande. Très souvent, le pub sponsorise une équipe de foot pour que les joueurs de foot viennent passer la troisième mi-temps dans le bar. Mais il arrive aussi qu’ils sponsorisent d’autres types d’activités, comme des clubs de fléchettes.»

«Un championnat de pub, mais avec un niveau qui n’est pas bidon»

Le week-end suivant, j’ai voulu savoir quel était le niveau de jeu réel des équipes. Andrew Smith m’avait pourtant prévenu:

«Ce qui est drôle, c’est que c’est un championnat de pub mais avec un niveau qui n’est pas bidon.»

Audacieux, je me suis prêté au jeu, faisant mes premiers pas dans la Tankards League sous les couleurs vertes du FC Corcoran’s. L’équipe perdait déjà 2-0 à la mi temps contre un des favoris pour le titre, le Bombardier, et mon entrée ne s'est pas avérée plus convaincante. Ma formation n’arrivait pas à tenir le ballon et subissait les offensives incessantes du «Bomb». Positionné milieu droit, je m’efforçais d’aider mon latéral qui piochait très sérieusement physiquement, jusqu'à ce que, superbement servi dans la profondeur, un attaquant du Bombardier se présente face à notre gardien. Jeté à sa poursuite, je tentais, et ratais, le tacle de la dernière chance. Penalty transformé pour le Bombardier, vainqueur 3-0. Une honte tenace m’a alors envahi face à notre terne prestation, à laquelle j’avais largement contribué. Jusqu’à ce que le houblon produise son légendaire effet réparateur.

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