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Au Kurdistan irakien, le «bureau du génocide» tente de documenter des crimes en temps réel

Photos: Guillaume Fontaine.

Photos: Guillaume Fontaine.

Depuis septembre dernier, une petite équipe y est chargée de recueillir les preuves des exactions de l'Etat islamique contre les Yézidis.

Duhok (Kurdistan irakien autonome)

S'il n'y avait pas les photos au mur, ce pourrait être une salle d'attente de cabinet médical. Mais les photocopies noir et blanc collées à intervalles réguliers résument crûment l'histoire récente des Yézidis: femmes en pleurs, foule hagarde, enfant mort au corps martyrisé... Sur les sièges alignés, une jeune femme ou deux, un vieillard, jamais beaucoup plus. Ils viennent raconter leur propre histoire, petit bout de celle qui s'étend sur les murs. Comme si ces photos étaient là pour rappeler à ceux qui viennent témoigner qu'ils sont les victimes d'une tragédie plus vaste.

Derrière chaque porte fermée, un officier de police recueille méticuleusement les récits. «Le bureau du génocide est là pour documenter l'ensemble des crimes commis par l'Etat islamique (EI) sur les Yézidis depuis le moment de la prise du Mont Sinjar», explique le juge Ayman Mostafa, qui dirige l'officine. «Nous travaillons depuis le 18 septembre, à peine un peu plus d'un mois après le début des exactions.»


Un juge, cinq officiers de police, un docteur, un psychologue, un assistant social composent l'effectif. Il faut y ajouter un réseau de médecins et de psychiatres en renfort à l'hôpital général de Duhok et les associations qui travaillent dans les camps de réfugiés. Hormis le juge, tous les membres sont yézidis. «C'est un choix», assume Falah, le capitaine de police qui dirige l'équipe d'enquêteurs. «Les victimes parlent difficilement et sont devenues méfiantes à l'égard des membres d'autres communautés. Et ce sont des Yézidis qui se sont portés volontaires pour cette mission.»

Désastre humanitaire

Les 3 et 4 août 2014, toute la population capable de se déplacer fuit le Mont Sinjar et la région environnante devant l'avancée éclair de l'Etat islamique. L'armée irakienne a abandonné ses positions dans le nord-ouest de l'Irak au mois de juin, laissant la voie libre à la progression des troupes de l'EI vers le Sud. Les peshmergas, forces kurdes du gouvernement régional irakien, défendent seuls ce territoire qui excède largement les frontières de leur province autonome. Mais dépassés par la percée de l'EI, manquant d'armes et d'hommes, ils doivent également se retirer.

Un désastre humanitaire pour les populations yézidies vivant majoritairement autour du Mont Sinjar. Entre 700.000 et 1 million de personnes doivent quitter la région en catastrophe. La majorité trouve refuge dans la province autonome kurde ou en Turquie. Quelques jours plus tard, un mince corridor est ouvert par les combattants de l'YPG (unités de protection du peuple) et du PKK appelés en renfort depuis la Syrie. 20.000 personnes supplémentaires sont évacuées, mais des milliers d'autres ne peuvent s'échapper et sont faites prisonnières. Exécutions de masse filmées, décapitations, enlèvements systématiques des femmes et des enfants, tortures et viols, destruction et pillage des villages... Les crimes ont horrifié le monde entier et se poursuivent encore aujourd'hui.

«Bureau d'enquête du haut comité pour l'identification des crimes génocidaires commis sur des personnes résidents dans les zones de peuplement kurde hors du territoire du gouvernement régional du Kurdistan»

Le nom officiel du «bureau du génocide»

Le conseil des ministres du gouvernement régional du Kurdistan décide très vite de l'ouverture du bureau à Duhok, ville où se réfugient les victimes, pour ne laisser aucun délai entre les crimes et leur enquête. Le nom officiel du «bureau du génocide», comme l'appellent les Yézidis, est moins percutant: «Bureau d'enquête du haut comité pour l'identification des crimes génocidaires commis sur des personnes résidents dans les zones de peuplement kurde hors du territoire du gouvernement régional du Kurdistan». C'est un peu long sur une carte de visite, mais possède le mérite d'expliquer clairement la mission.

Le haut comité est lui-même placé sous l'autorité du ministre des martyrs et de l'Anfal Mahmood Salih Hama Karim. Ce ministère est une spécificité du Kurdistan irakien, qui poursuit ses investigations sur les crimes commis contre les Kurdes sous le régime de Saddam Hussein. L'Anfal désigne la campagne systématique d'élimination des Kurdes menée en 1988. Plus de vingt ans après les massacres, des fosses communes sont encore régulièrement exhumées un peu partout en Irak. Le gouvernement kurde possède donc une certaine expertise dans les crimes de masse.

Un travail de fourmi

«Le conseil des ministres nous a chargé de mener des enquêtes sur l'ensemble des cas, quel qu'ils soient», explique Ayman Mostafa. «Lorsqu'une femme se présente, nous lui faisons d'abord passer des examens médicaux, test de MST et test de grossesse, puis un examen psychologique. Un rapport complet est établi. Il faut d'abord prendre soin de la santé et de l'état psychologique de ces femmes ravagées par ce qu'elles viennent de subir. Certaines sont incapables de parler pendant plusieurs jours. Elles sont logées à l'hôtel. Une fois leur cas instruit, nous leur trouvons une place dans un des camps de réfugiés en leur laissant toutes les possibilités de nous appeler en cas de besoin.» Avec les hommes, l'instruction est plus facile. Même si leurs récits sont extrêmement durs, ils n'ont généralement pas subi les mêmes sévices.

Le travail de fourmi des enquêteurs prendra des années:

«Les officiers de police établissent des rapports que je complète ou demande à voir compléter après avoir rencontré la victime. Nous essayons de rassembler autant de preuves possibles pour pouvoir, lorsque le temps sera venu, retrouver les suspects et les faire juger. Il nous faut mettre en rapport les témoignages des victimes les uns avec les autres, trouver des témoins éventuels des crimes qu'elles ont subis, confronter l'ensemble avec les faits dont nous avons connaissance.»

C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'un génocide est ainsi documenté en temps réel. En ex-Yougoslavie, il aura fallu attendre plus de deux ans avant que le Conseil de sécurité de l'ONU ne demande la collecte des preuves sur les crimes de guerre. Au Rwanda, ce n'est qu'en novembre 1994, cinq mois après la fin des massacres, que le tribunal pénal est créé.

Aucun des membres du bureau ne dort très bien. «Les premiers temps, je trouvais cela vraiment terrible. Mais si nous ne nous occupons pas d'eux, qui le fera? C'est notre peuple, notre religion. Il est de notre devoir de les aider. Parfois, je pleure avec elles lorsqu'elles me racontent leur histoire», explique Khaial, capitaine et seule femme officier. C'est vers elle qu'on dirige la majeure partie des victimes féminines.

Toutes les activités du bureau sont protégées par le secret de l'instruction. Gulistan, la psychologue du bureau, qui reçoit l'ensemble des victimes, donne une idée des récits qu'ils recueillent:

«Des filles de 13 ans, parfois moins, frappées, enchaînées, vendues, violées. Certaines vendues cinq fois, dix fois. Emmenées en Syrie, ramenées en Irak au gré des tractations des mois durant. Rachetées entre 5 et 10.000 dollars, les voisins autrefois amis qui trahissent pour de l'argent ou des avantages. Celles aussi rabattues lorsqu'elles tentent de s'échapper. Des récits de fuites pitoyables: marches forcées dans la nuit, poursuivies, harassées pendant des jours avant de trouver des combattants kurdes dans la montagne qui les recueillent enfin.»

Difficultés juridiques

Pour le ministre Mahmood Haji Salih, «la charge de l'enquête devrait revenir à Bagdad puisque ces crimes ont été commis en dehors du Kurdistan autonome. Mais Bagdad a perdu le contrôle de ces zones que nous contrôlons dorénavant, et ce n'est pas une raison pour que les crimes qui y sont commis soient négligés». L'ambition du gouvernement kurde est bien d'arriver à faire qualifier l'ensemble de ces crimes de génocide pour pouvoir faire juger l'ensemble des responsables irakiens ou étrangers. «La totalité des documents amassés par le comité devra être produite à la Cour pénale internationale de La Haye (CPI)», assure le ministre Mahmoud Haji Salih.

Esclavage sexuel, massacres de masse, déplacements de population, conversions forcées, crimes contre
les enfants...

Auteur si besoin

La qualification est rare. La définition d'un génocide répond aux termes de la convention de l'ONU de décembre 1948. «Ce sera bien sûr à la Cour de statuer.» Mais pour le juge Ayman Mostafa, l'ensemble des signes convergent:

«L'esclavage sexuel, les massacres de masse, les déplacements de population, les conversions forcées, les crimes contre les enfants, la séparation systématique des enfants avec leurs parents pour les convertir ou en faire des enfants soldats.»

Le pré-requis est le déclenchement d'une enquête par la CPI:

«Il y a différents moyens pour cela: un Etat membre, comme la France par exemple, ou le Conseil de sécurité de l'ONU peut décider de la saisir directement. Mais une pression internationale pourrait aussi bien obliger l'Irak à adhérer à la Cour pour pouvoir demander directement cette enquête. Cette non-appartenance de l'Irak à la CPI est aujourd'hui un frein majeur à la reconnaissance de ces crimes. Enfin, le procureur de la Cour peut décider de lui-même de démarrer une enquête s'il juge les faits commis comme relevant de la juridiction de la Cour.»

Jusqu'à aujourd'hui, c'est toujours le Conseil de sécurité de l'ONU qui a déclenché les enquêtes de la CPI.

Au bureau des enquêteurs, les armoires à glissières se remplissent peu à peu. Chaque histoire est contenue dans un petit dossier crème, concentration des exactions commises depuis huit mois, litanie de l'horreur accumulée en piles sur les bureaux. Lorsque le dossier est instruit et dûment tamponné, il rejoint les précédents. Tous attendront des années leur issue juridique.

Depuis septembre, le bureau a instruit plus de 300 cas. D'autres arrivent chaque jour. 3 à 4.000 personnes seraient encore détenues par l'Etat islamique, principalement des femmes.

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