Culture

«Milk», portrait engagé du «Martin Luther King gay»

Jonathan Schel, mis à jour le 03.03.2009 à 16 h 52

Le film de Gus Van Sant, oscarisé, sort mercredi en France.

Sean Penn et sa femme Robin Wright  Reuters

Sean Penn et sa femme Robin Wright Reuters

Récompense pour "Milk". Sean Penn a décroché l'Oscar du meilleur acteur lors de la 81ème cérémonie américaine, le 22 février dernier. Sur les écrans français, dès demain.

Depuis "Gerry" (2002), où deux garçons perdus dans le désert étaient le prétexte d'un véritable tour de force plastique, Gus Van Sant - récompensé en 2003 par une Palme d'or cannoise pour "Elephant" - s'est affirmé comme l'un des grands formalistes du cinéma contemporain.

Aussi est-ce une surprise de le retrouver à l'œuvre dans le plus conventionnel des genres hollywoodiens, le "biopic" ou film biographique. De Ray Charles ("Ray", Taylor Hackford, 2004) à Johnny Cash ("Walk the line", James Mangold, 2005) en passant par Piaf ("La Môme", Olivier Dahan, 2007), ils sont nombreux les personnages réels, dont les vies ont été dramatisées et suffisamment arrangées pour receler une morale réconfortante... Mais contrairement à la plupart de ses confrères, ce n'est pas d'un chanteur populaire que Van Sant raconte l'existence brève et agitée : au cœur de "Milk", il y a une figure politique, sujet des plus périlleux comme vient de l'apprendre à ses dépens Steven Soderbergh, dont  les deux films sur Che Guevara ont été un échec cinglant au box-office américain.

Guère connu du grand public européen, Harvey Milk est un personnage clé de l'histoire du militantisme gay. Né en 1930, ce New-Yorkais s'installe à San Francisco en 1972 où il devient, après plusieurs années de campagne, membre du Conseil des Superviseurs, ce qui fait de lui le premier élu américain ouvertement homosexuel.  Il prend la tête d'un combat sans merci contre la Proposition 6 - un projet de loi visant à interdire aux homosexuels d'enseigner dans les écoles de l'Etat - et remporte une belle victoire quand les électeurs de Californie la rejettent par référendum. La belle carrière politique qui s'annonce est brutalement interrompue un jour de 1977 quand Dan White, un autre superviseur qui avait démissionné quelques jours auparavant, ouvre le feu sur le maire de San Francisco, Ray Moscone, et sur Harvey Milk. Plus de 30 000 personnes participent le soir même à une veillée pacifique à la mémoire des victimes.

Faire un film sur la vie et les combats du "Martin Luther King gay" est un vieux projet : Oliver Stone - familier des grands destins politiques - et Bryan Singer - qui avait fait d'"X-Men" une parabole sur la différence sexuelle - s'y sont successivement intéressés.

Gus Van Sant - jeune homosexuel de vingt ans à la fin des années 1970  - s'est consacré au projet par souci de transmission : "je voulais m'adresser aux générations qui n'ont pas connu ce temps-là pour qu'ils le découvrent, se souviennent de lui et apprennent ce qu'il a fait pour tant de gens". C'est sans doute ce souci pédagogique qui explique que le cinéaste ait abandonné pour l'occasion son style novateur.

A la fin du film, le spectateur n'ignore plus rien des combats menés dans les années 1970 du côté de San Francisco, mais il a dû pour ce faire subir bien des scènes explicatives et de lourdes allusions à l'homosexualité refoulée de Dan White (Josh Brolin), le meurtrier...

Un peu comme le Spielberg d'"Amistad" ou "Munich", Gus Van Sant semble avoir été victime de son désir de faire œuvre utile. Le but est clairement de faire passer un message de tolérance, de sensibiliser le grand public au combat de la communauté gay et lesbienne. Noble cause, assurément : on est glacé par les images d'archive d'Anita Bryant, une chanteuse à succès, plaidant avec exaltation pour la Proposition 6. L'année 2008 a vu le même état de Californie rejeter, toujours par référendum, une Proposition 8 visant à autoriser le mariage homosexuel. Logique, donc, que Van Sant cherche à faire passer son message avec tant d'insistant.

Logique aussi qu'il ait choisi Sean Penn pour jouer Harvey Milk. Brièvement marié à Madonna, père de deux enfants avec l'actrice Robin Wright, connu pour son caractère ombrageux, le comédien a, dans l'esprit du public, tout du macho bagarreur et hétérosexuel. Le pari de Gus Van Sant est tout simple : guidé par un acteur si familier, le public le plus réticent à suivre l'histoire d'un militant de la cause homosexuelle pourrait bien se laisser séduire par le film. De fait, Penn livre ici l'une des meilleures interprétations de sa carrière, s'absorbant dans le rôle au point de se faire complètement oublier. Aucun de ses personnages précédents - le condamné de "La Dernière Marche" (1996), le guitariste d' "Accords et désaccords", le père endeuillé de "Mystic River" (2003)... - n'avaient cette voix, cette démarche ou ce sourire. Grand timide si habité par la justesse de sa cause qu'il surmonte ses peurs, d'une sensualité qui s'épanouit peu à peu, le Harvey Milk de Penn ne ressemble en rien aux petites frappes dont la nervosité, l'intensité vaguement inquiétantes nous étaient devenues familières.

Reste que la communauté homosexuelle américaine ne sait pas trop quoi faire du film.  Nancy Goldstein (une activiste de la cause gay, légalement mariée à une femme dans l'état du Massachussets) écrit ainsi dans le Huffington Post : "Milk est étrangement placide et stérile, voire prude. (...)Van Sant avait-il peur de perdre la sympathie du public en montrant les activistes gays des années 1970 comme des gens qui souffraient, juraient, se battaient et baisaient pour de bon?" Beaucoup attaquent Van Sant sur le choix de Sean Penn pour un rôle si emblématique, d'autant que le comédien n'aime rien tant que proclamer sa sympathie pour Hugo Chavez et Raul Castro, dirigeants guère démocratiques de pays où les homosexuels sont loin de pouvoir vivre en paix...

Jonathan Schell

A venir sur Slate.fr vendredi et samedi, une série d'articles cinéma sur les Oscar: Bons romans mauvais films, ne donnez de statuette au «Liseur».

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