France

«La Princesse de Clèves», un livre pour Sarkozy

Quentin Girard, mis à jour le 19.03.2009 à 8 h 56

Et si le chef de l'Etat était la réincarnation du duc de Nemours?

Image de une: Jean Marais et Marina Vlady, dans «La Princesse de Clèves» de Jean Delannoy. Jean Marais et la Marina Vlady incarn

Image de une: Jean Marais et Marina Vlady, dans «La Princesse de Clèves» de Jean Delannoy. Jean Marais et la Marina Vlady incarn

Nicolas Sarkozy et les intellectuels, c’est une histoire compliquée. Avec la littérature aussi. Un livre parmi tous a suscité ses sarcasmes: «La Princesse de Clèves» de Madame de La Fayette, roman publié en 1678.

Tout commence en 2006 quand il déclare: «L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle !» Rebelote en juillet 2008 (voir la vidéo) !

La petite noble qui n’en demandait pas tant est devenue depuis un symbole de la rupture entre le pouvoir et les intellectuels. Pas une manifestation de profs ou d’étudiants sans que les pancartes en son hommage fleurissent. Aujourd’hui, pour la grande grève, il est certain qu’il y en aura d’autres. Même l’acteur Louis Garrel s’y est mis en participant à une lecture marathon du roman le 16 février dernier à Paris en soutien aux enseignants chercheurs. Au salon du livre, terminé cette semaine, un badge a été édité aussi: «Je lis la Princesse de Clèves.»

Mais pourquoi diable Nicolas Sarkozy n’aime-t-il pas ce roman? Les mauvaises langues sous-entendent que c'est parce qu'il était un piètre élève. Les autres qu’il n’a tout simplement pas apprécié cette lecture étant jeune.

Quelle erreur de la part de notre président! S’il le relisait, il ne pourrait que l’apprécier. On aime un roman, la plupart du temps, pour deux raisons: soit il nous permet d’envisager une vie fantasmée (Harry Potter pour les enfants) soit le lecteur s’identifie à un des personnages (Bridget Jones pour les jeunes femmes). Or, pour Nicolas Sarkozy, ces deux ingrédients sont réunis dans «La Princesse de Clèves».

Pour résumer l’histoire rapidement, la jeune Mademoiselle de Chartres, très belle et très courtisée, épouse le Prince de Clèves, plus âgé et éperdument amoureux d’elle. Elle devient la Princesse de Clèves. Mais elle croise très vite le chemin du duc de Nemours, séducteur invétéré. Ils tombent sous le charme l’un de l’autre, surtout quand le duc «rencontra ses yeux», jusqu’à être dévorés chacun d’une passion brûlante mais non consommée physiquement.

Les feux de l'amour, la conquête, le respect (ou pas) des bienséances, jusqu’ici le scénario est classique. Mais à regarder de plus près les personnages, l’on s’aperçoit que le duc de Nemours a de nombreux traits en commun avec Nicolas Sarkozy et que la Princesse de Clèves pourrait être une personnification tout à fait valable de la France (avec le Prince de Clèves, gentil mais un peu dépassé, dans le rôle de Jacques Chirac). Même certains événements de la vie du duc ou des passages du roman font étrangement écho à la carrière politique du président de la République.

Sarkozy et Nemours sont bling bling

Sans doute l’élément de comparaison le plus évident entre les deux protagonistes. L’amour pour les paillettes et des Rolex de Nicolas Sarkozy n’est plus à prouver, en témoignent ses récentes vacances au Mexique ou sur un yatch en 2007. Mêmes penchants du côté du duc de Nemours. Certes, il évolue dans l’univers de la noblesse, des rendez-vous et des bals incessants, mais parmi les bling-bling de l'époque, c’est le plus bling-bling de tous. Ainsi dans la première partie du roman, voilà comment Madame de Lafayette le décrit: «Ce prince était fait d'une sorte, qu'il était difficile de n'être pas surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant qui était dans sa personne.» Le président n’a-t-il pas été lui-même désigné par «Vanity Fair» en 2007 comme étant l’un des hommes plus élégants du monde? Et remplacez prince par Nicolas Sarkozy et vous retrouverez à peu de choses près certains des commentaires béats de ses supporters pendant la campagne présidentielle.

Nemours et Sarkozy sont possessifs

Dès que le duc de Nemours comprend que la princesse de Clèves l’aime, il ne veut pas la partager. Tout comme Nicolas Sarkozy pour la France une fois élu président de la République. Ce qui ne laisse pas de surprendre les observateurs, ainsi Madame la Dauphine, s’exclamant, «— Comment ! monsieur de Nemours ne veut pas que sa maîtresse aille au bal?» (Première partie) Ou elle aurait pu rencontrer d’autres gens. Tout comme notre hyper-président qui ne laisserait jamais la France dans les mains de ses ministres, il aurait trop peur qu’elle l’oublie. Et la princesse de Clèves n’y va pas, au bal.

Ils sont également tous deux dans une même logique inquiète de conservation du pouvoir. Ainsi cette phrase de Nemours, «Il était véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait encore davantage» fait écho à cette remarque de Sarkozy, confidences d’un soir de mai 2008 devant les parlementaires UMP: « Le PS ne fait pas son boulot, le FN a disparu, il ne reste que 3 députés à Bayrou donc l'opposition aujourd'hui, c'est la presse.»

Sarkozy et Nemours ont du tempérament, ils sont prêts à tout

Même ses plus virulents opposants ne peuvent retirer cette qualité au président: l’ancien maire de Neuilly est un fonceur, un homme politique persuadé qu’il peut réussir et prêt à tout mettre en œuvre pour y parvenir. Les tentatives de conquête de duc de Nemours fonctionnent sur le même principe. Quand le Prince de Clèves/Chirac n’est pas là, il s’introduit dans la maison et demande à être reçu par Madame de Clèves/la France. «Monsieur de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas suivre la cour ; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et la veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le pouvait permettre, afin de la trouver seule.» (Quatrième partie)

Car Nemours/Sarkozy est persuadé que la Princesse de Clèves/la France est sous le charme: «Car, enfin, elle m'aime, disait-il; elle m'aime, je n'en saurais douter» (Quatrième partie). Un soir le duc passera même la nuit au pied du balcon de sa dulcinée à l’observer. Aujourd’hui, à l'heure des Houellebecq et autre Angot, entrer subrepticement dans le jardin de son aimée, ce n’est pas extraordinaire. Pour l’époque, le personnage du duc de Nemours est d’un immense courage. S’introduire dans le jardin au milieu du XVIe siècle (pour le temps du récit), c’est l’équivalent d’une partouze géante chez Houellebecq.

Pour Nemours et Sarkozy, tout est possible, surtout le bonheur

Le duc de Nemours s’adresse en ces termes à la princesse de Clèves pour tenter de la séduire quand elle refuse de lui céder charnellement: «Il n'y a point d'obstacle. Vous seule vous opposez à mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.» (Quatrième partie) N’est-ce pas si proche de notre président, une fois le pouvoir acquis et Carla Bruni conquise qui déclarait «Et bien oui je suis heureux». Et qui ne comprenait pas que la France puisse lui en vouloir de ce bonheur?

L’avenir incertain de Sarkozy et de Nemours

En effet, nous arrivons aux derniers paragraphes, Nemours/Sarkozy veut conclure, il veut la connaître bibliquement/ il veut asseoir sa popularité et être réélu. L’avenir annoncé par le roman sera peut-être sombre pour le président de la République. Drapée du voile de vertu, la princesse de Clèves se refuse au duc de Nemours et finalement le quitte pour connaître une vie austère et bienséante (le retour de Ségolène Royal?). Ainsi, dans la littérature française, aucun autre personnage ne ressemble autant à Nicolas Sarkozy que le duc de Nemours. Nemours et Sarkozy sont ambitieux; ils ont connu des succès, de nombreuses femmes/de nombreux ministères; des traversées du désert comme l’Everest ultime (la vertueuse Princesse de Clèves/la France qui tombe amoureuse de lui/ il gagne l’élection de juin 2007).

A l’aune des lignes qui précèdent, espérons que le président de la République relise ce roman d'un œil nouveau.

Quentin Girard

Image de une: Jean Marais et Marina Vlady, dans «La Princesse de Clèves» de Jean Delannoy. Jean Marais et Marina Vlady incarnent le prince et la princesse de Clèves. © Christophe L/Allociné.

Quentin Girard
Quentin Girard (75 articles)
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