Culture

«J'évoque une Chine qui avance»

Temps de lecture : 2 min

Rencontre avec le réalisateur Jia Zhangke.

Jia Zhangke au festival de Cannes   Jean-Paul Pelissier / Reuters
Jia Zhangke au festival de Cannes Jean-Paul Pelissier / Reuters

Qui a vu «Plateforme» (2000) ou «Still Life», Lion d'or à Venise en 2006, le sait bien: Jia Zhangke, trentenaire surdoué, est un grand cinéaste et un peintre hors pair de la réalité chinoise contemporaine. Après la troupe de théâtre de «Plateforme» (dont les spectacles retraçaient toute une évolution politique) et les jeunes désaxés du parc d'attraction de «The World» (2004) - deux films de fiction -, voici les ouvriers d'une usine d'armement de Chengdu, qui racontent tout simplement leurs vies ordinaires et passionnantes au documentariste. Parmi eux, impossibles à différencier des véritables témoins, quelques acteurs : «24 City» est une sorte de docu-fiction, et surtout un film d'un genre nouveau, qui invente sa propre forme pour traiter d'une réalité inédite. L'usine ferme pour laisser la place à un complexe d'appartements de luxe : la transition est un classique de la Chine actuelle, et les possibilités métaphoriques de cette histoire ont passionné le cinéaste. Rencontre.

-Pourquoi avoir choisi précisément cette usine de Chengdu ?
-J'ai porté ce projet de faire un film sur le milieu de l'usine et les ouvriers pendant huit ans. Au départ, ma recherche m'a conduit dans les grands complexes industriels de ma région natale, le Shanxi. Et puis quelqu'un m'a parlé de cette usine de Chengdu. Elle employait 30 000 ouvriers, donc impliquait en tout plus de 100 000 personnes, en comptant les familles. Cette usine avait cinquante ans d'histoire et allait être détruite pour être vendue à un promoteur immobilier... Tout ça m'a paru tellement intéressant sur le plan dramatique que je suis allé voir.

-Quel lien faites-vous entre «24 City» et votre documentaire sur une styliste chinoise, «Useless» (2007)?
-Dans les deux cas, j'évoque une Chine qui avance sur le plan économique : la marque de Ma Ke, le sujet de «Useless», est très à la mode et suscite un véritable engouement des sponsors; à «24 city» - le nom du complexe immobilier qui remplace l'usine - on vend des appartements superbes et horriblement chers. Les deux films parlent de ce qui se passe en Chine aujourd'hui, de ce qui est valorisé par la société, c'est-à-dire ce qui marche en termes financiers, ce qu'il y a de plus ostentatoire économiquement.

-Comment avez-vous amené les ouvriers à se livrer de façon si intime?
-Ça a été difficile. Il fallait les amener à ouvrir la fenêtre de leur mémoire, ça a pris du temps. Tous disaient : «pourquoi moi? Je n'ai rien vécu de spécial!» J'ai essayé de  leur faire comprendre que la vie de chacun de nous a son importance, c'était là le fondement de mon film. J'ai réalisé plus de cent interviews. Quand quelqu'un commence à se livrer, il y a toujours un moment où l'émotion du souvenir l'envahit, on sent une ouverture et un changement profond, on le voit se produire sous nos yeux.

-Comment avez-vous travaillé avec les acteurs qui jouent le rôle de témoins?
-Ils ont enregistré leur participation comme s'ils étaient vraiment des ouvriers que j'interviewais, c'est-à-dire sans filet, en une seule prise. Cet exercice de style représentait un défi pour eux, ils étaient sous pression. Dans le cas de Joan Chen la référence au film «Petite Fleur» l'a aidé, c'était un souvenir commun à son personnage et à sa vie réelle, puisqu'elle a joué elle-même dans ce film et que son personnage en parle. 

-Votre film a aussi une véritable puissance poétique...
-J'éprouve une affection profonde pour les usines désaffectées, les machines hors service. Elles se sont tues après avoir ronronné des années durant, et elle portent en elles la trace d'une émotion qui me touche profondément. Quand on les touche, on ressent ce qu'ont vécu les générations d'ouvriers qui les ont manipulées. 

Propos recueillis par Jonathan Schell



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