Life

«Conan» la bactérie indestructible

Kléber Ducé, mis à jour le 27.03.2009 à 13 h 29

Des chercheurs français dévoilent le principal secret de ce micro-organisme hors du commun.

D. Evans Photography

D. Evans Photography

Elle a pour nom savant Deinococcus radiodurans. Mais les spécialistes de bactériologie l'ont depuis longtemps baptisée «Conan la Bactérie»  («Conan the Bacterium») ; référence explicite au célèbre personnage de fiction né, en 1932, des songes de Robert E. Howard (1906-1936), l'un des pères d'une merveilleuse  «heroic-fantasy» engendrée par la mythologie.

Mais l'organisme bactérien est bien plus forte son homologue bipède et musculeux : Deinococcus radiodurans parvient à résister de manière infinie à toutes les formes d'agression. Mieux : elle parvient à ressuciter quelques heures seulement après sa mort. Cette bactérie définitivement hors du commun intrigue et passionne depuis plus d'un demi siècle toute la communauté des biologistes. Et voici que grâce à des chercheurs français la bactérie Conan vient -enfin- de livrer une partie de ses mystères.
L'histoire des sciences du vivant retient que Deinococcus radiodurans a été découverte outre-Atlantique en 1956 par un certain A.W. Anderson.

L'homme travaillait alors au sein de l'Oregon Agricultural Experiment Station, basé à Corvallis (Oregon). On s'amusait en ces temps à savoir si les contenus de boîtes de conserve pouvaient -ou non- être stérilisées à partir de l'exposition à de fortes doses de rayons gamma supposées tuer toutes les formes de vie connues.

Résultat négatif pour une boîte dont le contenu se décompose ! Vives émotions ! Angoisses, aussi : va-t-on voir resurgir les vieilles polémiques péri-pasteuriennes opposant partisans et adversaires de la génération spontanée ?  Nullement: une bactérie jusqu'alors inconnue est rapidement isolée et caractérisée. Mais de nouvelles interrogations surgissent : différentes expérimentations établissent bientôt que ce micro-organisme possède d'extraordinaires caractéristiques. On sait  aujourd'hui que cette bactérie est l'un des organismes vivants doté des plus impressionnantes capacités de résistance de tous ceux qui peuplent la planète.

Deinococcus radiodurans résiste ainsi sans souffrir aux rayons ultra-violets, aux radiations ionisantes mais aussi au vide, aux acides comme aux températures extrêmes, au dessèchement, à la glaciation et à la famine. C'est en d'autres termes un organisme «polyextrêmophile» capable de survivre dans de multiples conditions extrêmes. Ces capacités hors du commun intéressent au plus haut point les membres de la communauté scientifique et industrielle qui voient là une possibilité de  produire des bactéries génétiquement modifiées capables de se développer dans des milieux hautement pollués ou radioactifs pour participer au ratablissement des équilibres écologiques.

Comment comprendre?  On a progressivement découvert que cette résistance hors du commun tenait, pour l'essentiel, à un mécanisme particulièrement efficace de réparation des lésions de ses molécules d'ADN causées par les différents types d'agression. On sait ainsi que lorsqu'il est exposé à des doses de radiations très importantes, l'ADN de cette bactérie se dégrade en centaines de fragments. Mais on observe aussi qu'en quelques heures seulement Deinococcus radiodurans parvient à reconstituer la totalité de son génome. C'est ce même système qui lui permet de «ressusciter» quelques heures  après sa mort.

Une question essentielle restait toutefois pendante : ce système est-il propre à cette bactérie où s'agit-il au contraire d'une amélioration de mécanismes communs à tous les organismes vivants? «Nous voulions savoir si cette bactérie était parvenue à inventr un nouveau système de réparation de l'ADN ou si elle utilisait un système connu mais plus efficace» explique Miroslav Radman (Université Paris Descartes/unité Génétique moléculaire, évolutive et médicale de l'Inserm). Le professeur Radman dirige l'équipe dont les derniers résultats sur ce thème viennent d'être publies dans la revue internationale Cell.

Au terme d'un travail assez sophistiqué -dont il serait fastidieux de donner ici le détail- cette équipe fournit la réponse tant attendue : Deinococcus radiodurans n'a pas inventé un nouveau système, miraculeux, de réparation de l'ADN pour survivre à des conditions extrêmes et revenir d'entre les morts. Cette bactérie n'a, en d'autres termes, rien de surnaturel. Elle ne fait qu'utiliser les enzymes connues et communes à tous les organismes vivants. Mais elle parvient à le faire mieux que d'autres : il s'agit ici du système de réparation le plus efficace mais aussi le plus précis qui n'a notamment pas pour conséquence d'augmenter le nombre de mutations après réparation de l'ADN irradié.

Ainsi donc «Conan la bactérie» fait bien et bien partie de la communauté de notre  vivant planétaire tout comme  Conan le Barbare (ou, mieux, Conan le Cimmérien) appartenait (appartient ?) à la communauté de l'humaine nature.

La raison humaine et les mystères du vivant étant ce qu'ils sont la quête est certes bien loin d'être achevée. Il nous faut ainsi d'ores et déjà compter avec Kineococcus radiotolerans, dont les propriétés semblent encore plus extraordinaire que celles de la bactérie Conan. Apprendre à compter aussi avec le trop bien baptisé Bacillus infernus  identifié à d'inhumaines  profondeurs : moins 3200 mètres sous la surface de la terre ;  moins 11.000 mètres sous le niveau des mers.

Dans l'attente de nouvelles découvertes peut-on  raisonnablement percevoir dans les résultats de l'équipe du professeur Radman, non pas un miracle, mais bel et bien une lueur d'espoir ?  Nous savons désormais  que le vivant peut avoir, en son sein, la formidable capacité de ressuciter. Hasard ou fatalité cette réalité scientifique nous est offerte à la veille des fêtes de Pâques.
Kléber Ducé

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