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La (dé)Coupe du monde de l'ex-Yougoslavie

Jérôme Houard, mis à jour le 18.06.2014 à 19 h 23

Depuis 1998, l'ancienne Fédération envoie à chaque Mondial deux de ses six anciennes républiques. Dans les quatre autres, qui ont échoué à se qualifier, on en est réduit à regarder les (contre-)performances de ses voisins. Avec un entrain modéré...

Des fans de la Bosnie-Herzégovine célèbrent la qualification pour le Mondial, le 15 octobre 2013. REUTERS/Dado Ruvic

Des fans de la Bosnie-Herzégovine célèbrent la qualification pour le Mondial, le 15 octobre 2013. REUTERS/Dado Ruvic

Le 15 octobre 2013, des milliers de personnes envahissent les rues de Mostar ou de Sarajevo pour célébrer leur équipe, qui vient de s'assurer une place au Brésil. Pour la première fois de sa jeune histoire, la Bosnie-Herzégovine s'apprête à disputer la Coupe du monde, dans laquelle elle rentrera face à l'Argentine au Maracanã, dimanche 15 juin.

Il ne faut pas s'y tromper: les supporters en liesse qui déferlaient en ville ce soir d'automne étaient en grande majorité Bosniaques, c'est-à-dire issus de la communauté musulmane. Car au même moment, dans cette petite nation rapiécée, les Serbes de Bosnie étaient eux occupés à digérer leur élimination dans un groupe qui comptait trois États de l'ex-Yougoslavie avec la Macédoine et la Croatie.

 

Des Croates qui ont eux dû attendre les barrages pour se qualifier, le 19 novembre à Zagreb face à l'Islande, sans grand enthousiasme dans la région. Il faut dire que le  Croate Josip Šimunić a vite éclipsé la nouvelle en célébrant la qualification de son équipe par des chants nazis, lancés au micro et repris par une partie du public. Résultat: dix matchs de suspension et les gros titres.

Voilà qui commençait bien. Et qui, une fois de plus, illustrait les liens ambigus qu'entretient la région avec le sport.

Pour éclatée qu'elle soit, l'ex-Yougoslavie n'en demeure pas moins un bassin d'intérêt commun et réciproque dans lequel le sport est bien souvent l'une des modalités du dialogue entre pays. Selon Loïc Trégourès, journaliste au Courrier des Balkans et doctorant à Lille-2, spécialisé en sport, politique et identités dans l'espace yougoslave, il est certain que les ex-Yougoslaves vont s'avérer fidèles au poste pour suivre les matchs de leurs voisins –ces concitoyens d'hier.

«Les Yougoslaves sont des amoureux de sports, de tous les sports», énonce-t-il, avant de citer le concept de «yougosphère» du journaliste britannique Tim Judah:

«On s’intéresse à ce qui se passe chez le voisin, on capte ses chaînes de télévision, c’est une zone économique, historique, culturelle et linguistique commune, qu’on le veuille ou pas. Donc, il y aura forcément un intérêt, en particulier chez les Serbes, qui n’y seront pas.»

«On soutenait la Grèce dans les rues de Banja Luka»

Quid des Serbes, justement, qui ont vu se qualifier la Bosnie et la Croatie mais pas leur propre équipe? Comment vont-ils suivre les parcours de leurs ennemis d'hier? Selon Loïc Trégourès, il faut distinguer les dynamiques géopolitiques, qui devraient inciter Belgrade à la bienveillance, des dynamiques sociétales, infiniment plus complexes:

«Mon avis est qu’en Serbie, il y aura probablement une forme de sympathie pour la Bosnie et que les plus hautes autorités politiques ne cacheront pas qu’elles souhaitent le meilleur à la Bosnie, et même à la Croatie. Cela sera-t-il suivi dans la population? Un peu, j'ose l'espérer.»

Mais encore une fois, rien n'est sûr tant les tensions subsistent entre les anciens belligérants et les fiertés restent nationales. Par exemple, pour les Serbes de Bosnie, toute forme de solidarité avec les Bosniaques est mal percue. Lors de Bosnie-Grèce, match au sommet pour la qualification, «on soutenait la Grèce dans les rues de Banja Luka», la capitale de la République Serbe de Bosnie, souligne le chercheur. «Même si cela a aussi à voir avec le fait que Serbes, Grecs, et Russes se considèrent comme "frères orthodoxes".»

Pour cause d'antagonismes antérieurs à la guerre, mais que celle-ci a exacerbés, le rapport des Serbes à la Croatie n'est guère plus réjouissant. Selon Ognjen, fan de foot et Belgradois de naissance, «si l'on posait la question aux Serbes, une majorité dirait espérer que les Croates ne passent pas le premier tour. […] L'animosité envers les Croates n'a jamais été neutralisée. Les deux pays ont leur folklore mythologique, leur récit propre à propos d'une histoire alternative».

Une histoire écrite par des gens qui «ne balaient pas devant leur porte» et des gouvernants qui n'hésitent pas à flatter les plus bas instincts s'ils estiment que cela peut être électoralement payant, déplore cet étudiant en anthropologie de 26 ans. Pour lui, le salut passera par la jeunesse des villes, «ces jeunes urbains –notamment de Belgrade et de Novi Sad– qui sont plus connectés, vont en Croatie pour les vacances d'été», sur le mode «Allez, on est jeunes, nos peuples ont merdé dans le passé, passons à autre chose!».

Comme beaucoup d'entre eux, il ne cache ni son amertume ni sa lassitude envers une génération de dirigeants corrompus et qui jouent du nationalisme comme d'un instrument politique:

«Les stades –et particulièrement les stades de football– sont utilisés comme tribunes pour exprimer des idées nationalistes, racistes, xénophobes. Mon opinion est que le football devrait être banni pour quelques années de la région, à commencer par la Serbie. Il ne fait qu'accroître les tensions régionales et est gangrené par la corruption et le crime organisé. Quant à la qualité de jeu, ce n'est même pas la peine d'en parler.»

Un sujet moins passionnel dans d'autres républiques

Dans les autres républiques, Macédoine, Monténégro et Slovénie, moins touchées par la guerre, le sujet semble moins passionnel et les réactions moins épidermiques, navigant entre appétence pour la compétition en général et indifférence pour les sélections croate et bosnienne en particulier.

Eva est une étudiante slovène de 21 ans. Rencontrée à Zagreb avant le Mondial, elle aussi fait partie de cette jeunesse que décrit Ognjen, urbaine et éduquée, qui va en Croatie pour les vacances. Elle ne décèle chez ses compatriotes aucune jalousie:

«Les Slovènes se moquent que la Bosnie et la Croatie soient qualifiées et pas nous. Bien sûr, ça a été une déception de ne pas se qualifier, mais il faut avouer que les attentes envers notre équipe n'étaient pas très hautes.»

Une fois digérée, la déconvenue a fait place à une certaine tiédeur, la presse consacrant longtemps une couverture modeste à la compétition.

À Podgorica, au Monténégro, le constat était sensiblement le même: un intérêt certain pour la Coupe du monde, mais longtemps peu d'engouement et d'articles dans la presse. Et la Bosnie et la Croatie? Ni pour ni contre, à en croire Miloš Antić, journaliste au quotidien Dnevne Novine, selon qui l'attitude des Monténégrins oscillera entre espoir et scepticisme.

La Serbie n'étant pas qualifiée, le journaliste prédit que beaucoup de Monténégrins supporteront la Croatie et la Bosnie, avec peut-être un intérêt particulier pour cette dernière, où se mêleront compassion, solidarité et identification envers une équipe qui disputera son premier Mondial –exploit dont les Monténégrins se sont longtemps crus capables avant de s'effondrer à la fin des qualifications.

«Nous étions fiers des sportifs yougoslaves»

Quand on l'a interrogé quelques semaines avant la compétition, le sélectionneur de la Bosnie, l'ancienne star du PSG Safet Sušić, reconnaissait avoir reçu beaucoup de témoignages de sympathie de la part de Monténégrins et de Serbes: «Beaucoup de gens en Serbie et au Monténégro m'ont appelé pour me dire que, puisque la Serbie n'était pas qualifiée, ils soutiendraient la Bosnie. Mais jusqu'à présent, les gens en Yougoslavie s'en foutent un peu de notre équipe nationale», lâchait, dans un français joliment teinté d'accent, celui qui a été élu meilleur joueur étranger ayant évolué dans le championnat de France par France Football en 2012.


 

Alekso Petkovski, lui ne s'en fout pas. Ni de la Bosnie, ni des autres équipes yougoslaves, qu'il dit toutes soutenir sans exception. Né à Višni, en Macédoine, il a quatorze ans lorsque, le 13 février 1974, il voit Josip Katalinski marquer face à l'Espagne le but qui enverra la Yougoslavie à la Coupe du Monde: «Ce match m'a tellement marqué que je suis moi-même devenu footballeur.» Trois ans plus tard, il intègre l'équipe première du FK Karaorman.

À 29 ans, il met un terme à sa carrière et vient s'installer en France pour raisons amoureuses. Il quitte une Fédération encore unie et un foot yougoslave au sommet de son art: au Mondial 90 en Italie, il faudra qu'intervienne l'Argentine de Maradona –et encore, aux tirs au but– pour priver les coéquipiers de Safet Sušić d'une demi-finale. Ce sera la dernière Coupe du monde de la Yougoslavie.

Aujourd'hui, Alekso compte parmi les plus fervents supporters des sélections croate et bosnienne. «Par fidélité aux grandes heures du foot yougoslave», dit-il, mais aussi «en mémoire de l'ancienne Fédération yougoslave, grande nation de sports d'équipe,comme le basket, le handball, le water-polo. Nous étions fiers des sportifs yougoslaves.»

Alekso a quitté la Macédoine le 6 mai 1989, un an, jour pour jour, avant que les élections législatives croates ne portent au pouvoir le très nationaliste et ouvertement anti-communiste Franjo Tudjman. C'est là que l'histoire s'accélère.

Les quinze jours de la dernière sélection yougoslave

Le 13 mai 1990, le Dinamo Zagreb reçoit ses ennemis jurés de l'Etoile Rouge de Belgrade. De chants xénophobes en jets de projectiles, la soirée ne tarde pas à dégénérer et le Stade Maksimir à devenir, pelouse comprise, le théâtre d'une bataille rangée entre la police yougoslave à majorité serbe, les Bad Blue Boys du Dinamo et les Delje de l'Etoile Rouge. Résultat: match arrêté avant même d'avoir commencé et victoire incontestable pour les nationalistes. La guerre et la Yougoslavie éclatent un an plus tard avec les déclarations d'indépendance slovène et croate de juin 1991.


 

Dans la décennie 90, parallèlement aux naissances des sélections croate, slovène, macédonnienne et bosnienne, l'équipe yougoslave –au sein de laquelle ne subsistent que la Serbie et le Monténégro– vit ses derniers matchs. En 1992, la République fédérale de Yougoslavie, car c'est ainsi qu'il faut l'appeler désormais, se qualifie pour l'Euro mais en est exclue in extremis par la Fifa suite à une résolution de l'Onu décidant l'embargo sur la Yougoslavie. Ironie du sort: cette année-là, c'est le Danemark, repêché pour pallier l'absence de la Yougoslavie, qui remportera la compétition.

L'éclatement yougoslave sera définitivement consommé à la Coupe du monde 2006 en Allemagne. Une semaine avant le début du Mondial, le Monténégro déclare son indépendance, obligeant la Serbie à faire de même. C'en est fini de la Yougoslavie, mais Serbes et Monténégrins, qui se sont qualifiés sous une bannière commune, disputent quand même le Mondial allemand sous le même maillot. Et c'est ainsi que la dernière sélection yougoslave a survécu de quinze jours à la Fédération.

Sans briller, loin de là: cette année-là, l'équipe encaisse notamment un terrible 6-0 de l'Argentine et ne renouvelle pas la performance de sa participation précédente, en 1998, quand elle avait été de justesse battue en huitièmes de finale par les Pays-Bas (1-2). Mais sa prestation avait alors été éclipsée par celle de la Croatie nouvellement indépendante, qui disputait sa première Coupe du Monde.

Emmenés par la légende Zvonimir Boban, les «Damiers» avaient fait très forte impression: non seulement leur buteur Davor Šuker avait fini soulier d'or du tournoi avec six buts, mais ils avaient remporté la médaille de bronze après une demi-finale perdue 2-1 au Stade de France face aux Bleus de Lilian Thuram.

Mais dans la Yougoslavie de l'après-guerre, le parcours des Croates avait été accueilli sans effusion, malgré l'exploit incontestable qu'il représentait, se souvient Safet Sušić:

«Il y avait de très grands joueurs dans cette équipe-là, souvenez-vous, Boban, Šuker, Bokšić [ce dernier faisait en effet partie de cette génération dorée mais avait été privé de Mondial pour cause de blessure, ndlr]. Tous évoluaient dans des grandes équipes européennes. Que la Croatie fasse un beau parcours n'était une surprise pour personne ici. C'est peut-être aussi pour ça que les gens étaient indifférents.»

Loïc Trégourès avance une interprétation plus politique. En 1998, rappelle-t-il, tandis que la Serbie est encore sous la coupe de Milošević, «la Croatie est celle de Tudjman, qui a une image très mauvaise, dans la région et ailleurs. Donc je doute fort qu’on se soit réjoui de cette formidable tribune qui lui était offerte, placée par les joueurs et l’entraîneur Blazevic eux-mêmes sous le signe du patriotisme».

«Parabole idiote du football qui réconcilie»

Seize ans plus tard, de l'eau a coulé sous les ponts encore debout de la région. Qu'arriverait-il aujourd'hui si la jeune et valeureuse équipe bosnienne créait la surprise? Subirait-elle le même sort que les Croates de 1998? Pas sûr. Notons qu'en 2007, lorsque la Serbie a gagné l'Eurovision, c'est avec le soutien massif des ex-pays yougoslaves, l'étude des votes révélant alors que toutes les anciennes républiques avaient attribué la note maximale à la Serbie.

De même, Loïc Trégourès rappelle un surprenant sondage paru en 2010 dans le quotidien croate Jutarnji List et portant sur le mondial en Afrique du Sud, pour lequel la Croatie n'était pas qualifiée. Près d'un tiers des Croates interrogés (29%) déclaraient soutenir la Serbie, en tête devant l’Allemagne (16%) et l'Argentine (11%).

Plus récemment, l'agence de presse turque Anadolu est allée demander aux citoyens de Belgrade (Serbie), Podgorica (Monténégro), Pristina (Kosovo) et Skopje (Macédoine) quelles équipes ils supporteraient pour ce Mondial. Les réactions étaient sans appel: on soutiendra les pays voisins. Avec plus ou moins d'enthousiasme et un optimisme variable, mais sans sourciller.

Autant d'éléments au regard desquels Ognjen veut croire qu'un exploit de la Bosnie pourrait provoquer une vague de solidarité dans l'ancienne Fédération, en ceci qu'elle est «une forme de petite Yougoslavie, dans laquelle coexistent les trois nations qui se sont le plus opposées durant la guerre civile».

Une hypothèse que Loïc Trégourès n'excluait pas non plus avant la compétition, et l'élargissant même à la Croatie en raison de son tableau difficile –défaits par le Brésil lors du match d'ouverture (1-3), les Croates joueront leur survie le 18 juin contre le Cameroun, en vue d'un éventuel huitième contre un qualifié du très relevé groupe B. «En cas d’exploit, bien sûr qu’un élan supplémentaire de sympathie verra le jour. De même, si la Bosnie passe le premier tour, derrière l’Argentine et devant le Nigéria et l’Iran, il y aura aussi un élan, mais difficile à mesurer», estime le chercheur.

Vent debout contre «la parabole idiote du football qui réconcilie», il tient cependant à préciser que «vague de solidarité» ou «élan de sympathie» ne veulent pas dire rapprochement des peuples ou encore résurrection du sentiment yougoslave. En cas d’exploit, analyse-t-il, les deux mêmes discours continueront d'émerger. D'une part, le yougonostalgique «Ah, si seulement nous étions encore réunis, nous serions tellement plus forts que les autres», et d'autre part le bravache «Vous voyez bien que même seuls, on se débrouille très bien».

Safet Sušić, qui faisait partie de l 'épopée de 1990 en Italie, se refusait quant à lui à évoquer un éventuel exploit de son équipe, et a fortiori les conséquences qu'il pourrait avoir dans l'ex-Fédération. «Il est trop tôt pour y penser et pour en parler, la qualification est encore loin, il faut d'abord jouer le premier tour», esquivait-il, et l'on se demande s'il s'agit de modestie ou de superstition. Avant de comprendre qu'il s'agit simplement de lucidité, venant d'un homme qui connaît suffisamment sa région et son sport pour savoir combien l'un et l'autre sont imprévisibles.

Jérôme Houard
Jérôme Houard (5 articles)
Journaliste
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