Coupe du monde 2014Sports

L'orange, la couleur des perdants séduisants

Manuel Perreux, mis à jour le 29.06.2014 à 12 h 50

Dans beaucoup de sports, le phénomène semble se répéter: jouer en orange est le fait de bonnes équipes, souvent originales, mais qui craquent toujours à la fin. Les Pays-Bas vont-ils confirmer une nouvelle fois le phénomène?

Les supporters des Pays-Bas lors de Pays-Bas-Chili. REUTERS/Kai Pfaffenbach.

Les supporters des Pays-Bas lors de Pays-Bas-Chili. REUTERS/Kai Pfaffenbach.

Sur quoi se joue une victoire? Le talent, bien sûr, la préparation, évidemment, et forcément un peu de chance. Pourtant, il y a des éléments extra-sportifs que l'on a tendance à prendre en compte sous prétexte d'une coïncidence heureuse ou malheureuse: la superstition selon laquelle une équipe est incapable de gagner le dimanche ou un favori va perdre la compétition s'il fait la une d'un magazine, par exemple.

Si comme beaucoup de fans, vous êtes friands de ce genre de détails pour pronostiquer un résultat, gardez en tête le plus évident de tous: ne misez pas sur une équipe qui joue en orange, comme les Pays-Bas, qui affrontent dans leur tenue fétiche le Mexique en huitième de finale ce 29 juin. Depuis des décennies, et dans de nombreux sports, cette couleur est portée par des formations fortes, séduisantes, parfois originales, mais qui n'arrivent pas au bout.

L'exemple historique le plus marquant est donc bien sûr les Pays-Bas, baptisés les «Oranje» en référence à la couleur symbole du pays. Dans les années 1970, si l'Ajax et le Feyenoord Rotterdam dominent le football de clubs en remportant quatre Coupes des clubs champions, les Pays-Bas échouent eux en finale de la Coupe du Monde 1974 face à la RFA, après avoir pourtant ouvert le score dès la première minute.

Rebelote quatre ans après, où une équipe diminuée est à deux doigts de remporter le trophée Jules-Rimet mais craque en prolongation face à l'organisateur, l'Argentine du général Videla, après avoir tiré sur le poteau à l'ultime seconde. Entre temps, les Pays-Bas avaient été éliminés en prolongations en demi-finales de l'Euro 1976.

Pays-Bas, les symphonies inachevées

La victoire des Pays-Bas lors de l'Euro 88, avec leur maillot «orange pâle».

Si le style de jeu a changé, la tradition du travail inachevé demeure: en quarante ans, on arrive à trois finales de Coupe du Monde perdues, quatre échecs en demi-finale du Championnat d'Europe et quatre éliminations aux tirs au but, contre un seul succès dans cet exercice. Le tout pour un seul trophée au palmarès, lors de l'Euro 88, où l'historique maillot orange proposait un motif cubique avec de fortes nuances de blanc...

Et si, d'ailleurs, les Pays-Bas avaient joué en blanc la finale de la Coupe du Monde 2010? La sélection néerlandaise était arrivée en finale après avoir gagné tous ses matchs avec son maillot orange, excepté une victoire en blanc contre le Cameroun. Pour le dernier face-à-face avec l'Espagne, les Ibériques avaient le rôle des visiteurs et ont joué avec leur tenue bleu nuit et non l'habituelle rouge, trop proche du orange des Bataves. Si l'Espagne avait joué «à domicile», son adversaire aurait dû apparaître sur le terrain en blanc. Au final, les «Oranje» ont à nouveau échoué en prolongation suite au but d'Iniesta.

Pour se consoler, les Néerlandais peuvent se dire qu'ils ont leur équivalent africain: la Côte d'Ivoire, dont l'uniforme orange rappelle le drapeau du pays. Vainqueur d'une seule Coupe d'Afrique des Nations, lors de l'édition 1992, la sélection était très attendue avec l'éclosion de la «génération dorée» de Didier Drogba et Yaya Touré en 2005.

Résultat: les Éléphants ont échoué deux fois en finale, une fois en demi-finale et deux fois en quart sur ces cinq dernières participations. En 2012, ils survolent la compétition, n'encaissent aucun but mais s'écroulent en dernier moment face à la Zambie aux tirs au but. Quant à la Coupe du monde, ils ont connu le malheur d'être tirés deux fois dans un groupe de la mort (Pays-Bas et Argentine en 2006, Brésil et Portugal en 2010) avant, cette année, d'être éliminés dans les arrêts de jeu par la Grèce –à l'issue d'un match certes joué en vert.

La poisse est partout

Pas besoin de jouer avec un ballon rond sur une pelouse pour être maudit quand on porte un accoutrement orange. Parquet, patinoire, ballon ovale, la maladie est partout.

L'orange rappelle le soleil et c'est pour cela qu'on le retrouve sur le maillot des Phoenix Suns en NBA. En 46 ans d'existence, la franchise possède le quatrième meilleur bilan victoires-défaites de la ligue, a joué deux finales (1976, 1993), terminé sept fois dans le dernier carré mais n'a jamais gagné le moindre titre.

Là encore, les Suns se sont taillés la réputation d'une équipe spectaculaire, notamment au milieu des années 2000 avec un style de jeu presque entièrement basé sur une attaque très rapide. Leur meneur Steve Nash a terminé MVP de la saison deux années de suite mais ça n'a pas suffi.

La défaite des Philadelphia Flyers lors de la Stanley Cup 2010.

En hockey sur glace, l'orange est la couleur principale des Philadelphia Flyers depuis leur création, en 1967. Après un départ tonitruant et deux titres remportés en 1974 et 1975, l'équipe n'a jamais plus gagné la Stanley Cup, perdant ses six dernières finales (au moins une dans chaque décennie). La franchise de Pennsylvanie s'est donné l'image d'un éternel outsider, décevant quand elle est favorite, surprenante quand on ne l'attend plus.

Un exemple plus proche géographiquement? Le Racing Club de Narbonne, formation historique qui a passé 88 ans de suite dans l'élite avant une descente en Pro D2 en 2007 et n'a remporté que deux fois le championnat de France, étant battu trois fois en finale et dix fois en demi-finale. En 2001, les orange et noir réussissent l'exploit d'atteindre la finale du Challenge Européen, petite sœur de la Coupe d'Europe. Ils mènent à la mi-temps face aux Harlequins, sont rattrapés par les Londoniens et finissent par s'incliner en prolongation.

Malédictions américaines

Difficile évidemment de mettre tous ces espoirs déçus sur le dos d'une couleur qui fait partie de l'identité de toutes ces équipes. Mais que faire quand elle semble être au centre d'une sorte de malédiction?

La défaite des Denver Broncos lors du Super Bowl 2014.

En janvier dernier, les Broncos de Denver ont décidé d'arborer un maillot orange, plus que le blanc ou le bleu marine, pour affronter les Seahawks de Seattle lors du Super Bowl, la finale du championnat de football américain, pour lequel ils étaient favoris grâce à un festival offensif et des records à la pelle pendant la saison régulière. Mais l'équipe du Colorado s'est lourdement inclinée –et au milieu des boucs émissaires désignés, on retrouvait la fameuse tenue orangée.

La question s'est même posée de changer l'uniforme pour démarrer sur de nouvelles bases. Il faut dire que les Broncos ont perdu les quatre finales qu'ils ont disputé avec cette couleur sur le dos. Encore plus étonnant: en 1997, la franchise avait choisi le bleu plutôt que l'orange pour ses matchs à domicile. Le public avait moyennement apprécié qu'on touche à ce symbole, mais la saison suivante, Denver avait gagné son premier Super Bowl, puis un second l'année d'après.   

L'équipe de basket des New York Knicks, elle, n'a pas eu besoin de jouer de finales pour comprendre que  la couleur orange (pourtant teinte principal de son logo) posait problème. Habitués à jouer en blanc ou bleu, les Knicks ont joué six matchs avec leur maillot alternatif orange en 2013, et les ont tous perdus.

On a alors commencé à parler de poisse, et même si les joueurs refusaient de tomber dans la superstition pour expliquer leurs échecs, le modèle a été de moins en moins porté par l'équipe. Un soir, les maillots orange prévus pour un match ont été carrément remplacés par des maillots blancs à la dernière minute. Au final, la tenue, qui aurait pu être portée jusqu'à dix-huit fois cette saison, est définitivement restée au vestiaire après cette série d'échecs.

Une couleur chaude, mais secondaire

Le choix de l'orange n'est pourtant pas anodin, compte tenu de sa signification dans les pays occidentaux. C'est une couleur chaude que l'on associe à l'énergie, à la flamboyance, voire à l'enthousiasme, une teinte amicale et encourageante qui symbolise traditionnellement la récolte et l’atteinte d’objectifs.

Porter du orange montre donc une certaine ambition, et convient parfaitement à un contexte sportif. C'est aussi une marque d'exotisme, comme l'explique le spécialiste Michel Pastoureau dans son Dictionnaire des couleurs de notre temps, mais avec une connotation secondaire:

«Il passe tantôt pour joyeux et stimulant comme le jaune, tantôt pour une couleur de passion et de fougue comme le rouge, mais toujours à des degrés moindres. Il n'existe pas non plus d'expressions qui mettent l'orangé en vedette comme il en existe pour d'autres couleurs, ce qui démontre le peu d'associations symboliques que nos cultures ont développées avec cette couleur.»

Toutes les équipes en orange ne perdent pas: la victoire de Barcelone en Coupe d'Europe en 1992.

L'orange est donc une originalité, une couleur qui ressort du lot là où la plupart des équipes portent du blanc, du bleu ou du rouge, qui sont par exemple les couleurs employées par plus de la moitié des équipes du championnat de Ligue 1 cette saison. Seul Lorient joue traditionnellement en orange –l'équipe est traditionnellement louée pour son beau football, mais n'a jamais fait mieux que 7e de L1.

Un maillot de cette teinte va donc facilement marquer les esprits, y compris lorsqu'il n'a rien avoir avec les couleurs traditionnelles d'un club. Il existe d'ailleurs au moins un contre-exemple à la malédiction orange: après deux défaites en finale de Coupe d'Europe dans ses couleurs blaugrana (1961, 1986), le Barça avait choisi un maillot orange inédit pour son duel de 1992 face à la Sampdoria de Gênes, succès à la clef. Une teinte qu'on a dit inspirée par la nationalité néerlandaise du coach, le légendaire Johan Cruyff...

Et une autre illustration de la façon dont une couleur peut être choisie pour «frapper» les esprits. Au-delà des nombreux échecs dramatiques des porteurs d'orange, on veut d'abord se rappeler ceux qui l'ont porté. Ils ont perdu certes, mais ils nous ont plu, et ils ont adopté la couleur parfaite pour que l'on s'en souvienne.

Manuel Perreux
Manuel Perreux (6 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte