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Une journée ordinaire sur la planète des matchs truqués

Brett Forest, mis à jour le 05.06.2014 à 0 h 59

REUTERS/Paul Hanna.

REUTERS/Paul Hanna.

Sharjah était une petite ville pas très éloignée de Dubaï par la route, mais elle semblait appartenir à un autre monde, une façade des Emirats arabes unis que la plupart des Occidentaux ignoraient. Elle ne ressemblait pas précisément à une ville où il était possible de faire fortune en une journée, ce qui en faisait un lieu tout à fait adapté pour les criminels qui avaient infiltré le monde du football. L’illusion était leur spécialité et ils étaient sur le point de mettre en pratique leur dernière ruse, qui allait leur permettre d’empocher un beau pactole en 90 minutes.

Le match du jour –le 26 mars 2011– était un amical entre le Koweït et la Jordanie, le genre de matchs qui se déroulent par centaines chaque année à la surface du globe. Les sélectionneurs des équipes nationales les considèrent souvent comme des matchs test, mais des groupes criminels, de l'Asie du Sud-Est à l’Europe de l’Est, les tiennent quant à eux pour les pierres angulaires d’une entreprise commerciale de grande ampleur.

Ce match n’était qu’une escarmouche au sein d’un conflit plus large opposant, d’un côté, les syndicats du crime organisé, qui empochent des centaines de millions sinon des milliards d’euros en truquant les résultats des matchs, et de l’autre, les dirigeants des autorités du football, qui commençaient à considérer que les matchs arrangés constituaient désormais une menace fondamentale à l’égard du sport le plus populaire au monde.

La Fifa avait eu vent du fait que plusieurs organisations criminelles avaient l’intention de manipuler le résultat final du match de Sharjah. Il ne s’agissait hélas pas d’une surprise –les responsables de la plus haute instance dirigeante du football mondial n’ignoraient rien des scores finaux surgonflés, des penaltys trop généreusement accordés et de certains paris étranges.

Mais ce qu’il y avait de nouveau avec ce match de Sharjah, c’était que la Fifa, et son nouveau responsable de la sécurité, opérait une enquête clandestine. L’heure de la contre-attaque avait sonné.

Il avait été bien difficile de réunir des informations fiables sur le match, même pour la Fifa qui avait approuvé sa tenue. Certaines sources indiquaient même qu'il avait été annulé. Et c’est bien l’impression qu’eurent, à travers les grilles du stade Khalid Bin Mohammed, les agents de la Fifa en arrivant. Personne ne vendait de billets. Les travées étaient vides. Il n’y avait ni caméra, ni véhicules de média.

Le plus prolifique des truqueurs

Les joueurs finirent par faire leur apparition dans le stade, ainsi que quelques supporters. Les agents de la Fifa remarquèrent une poignée de personnes sur le côté du terrain. Ils reconnurent l’une d’entre elles, travaillant pour une organisme de promotion des Emirats et un autre d’une société équivalente en Egypte.

Ces deux hommes avaient participé à l’organisation du match. Les agents repérèrent également les commanditaires de cette opération: deux Singapouriens, membre d’un syndicat du crime connu, opérant sans la moindre entrave dans des dizaines de pays.

Le trucage de Sharjah était né dans le cerveau du plus prolifique des truqueurs de matchs, un homme insaisissable ayant manipulé des centaines de résultats dans plus de 60 pays, gagnant au passage des sommes inouïes pour son syndicat du crime asiatique. Mais le syndicat l’avait trahi. La police avait découvert des détails du trucage griffonnés sur un bout de papier trouvé dans la chambre d’hôtel de l’homme dans une ville finlandaise proche du cercle arctique. C’est cette information qui avait mené la Fifa jusqu’à Sharjah.

L’objet de l’arrangement était naturellement la fraude sur les paris. Les agents corrupteurs donnaient de l’argent à des joueurs pour qu’ils laissent l’autre équipe marquer et arrosaient les arbitres pour qu’ils distribuent des cartons rouges ou accordent de généreux pénaltys. Le syndicat effectuait des paris en fonction du timing de ces évènements planifiés.

Les magouilleurs dupaient donc à la fois les bookmakers en ayant toujours un temps d’avance sur eux, mais également les supporters, qui croyaient assister à un match non-truqué. Les joueurs étaient souvent contraints de participer à la combine. Dès que le match commença entre le Koweït et la Jordanie, l’activité sur le marché international des paris révéla que la magouille était bien en place.

Explosion du marché

Les spécialistes des matchs arrangés ont manipulé des matchs de football à tous les coins du globe –environ la moitié des associations nationales et régionales affiliées à la Fifa ont rapporté des manipulations de résultat.

Ce sont les paris qui sont en cause. Le marché a explosé ces dernières années, Internet permettant à n’importe quelle personne à portée d’un ordinateur de parier sur les plus gros matchs.

Pour les escrocs établis, le football international est devenu une zone d’activité libre de droits, une terre d’opportunités pour les manipulations. On compte plus de 10.000 équipes nationales et professionnelles dans le monde. Multipliez ce chiffre par le nombre de joueurs dans chaque équipe, ajoutez les arbitres, les responsables de club et les responsables de fédérations: les points d’entrées pour les escrocs sont virtuellement infinis.

Le football international n’a aucune instance de contrôle centralisée, ni commission de discipline. C’est un réseau administré de manière assez souple et qui doit composer avec les différents langages, les différentes coutumes, lois et monnaies qui régissent le monde, mais qui fonctionnent rarement toutes ensemble. Cette variété lui donne son charme, mais constitue également une porte ouverte à toutes les manipulations.

A la 23e minute du match, la balle ricocha vaguement sur la main d’un joueur jordanien en pleine surface et l’arbitre accorda un pénalty très généreux. Le Koweït marqua. Les responsables de la Fifa regardèrent les agents singapouriens dans la foule, mais leur langage corporel ne révéla rien. C’était de toute façon inutile. Les chiffres parlaient d’eux-mêmes.

Paris illogiques

Il y a de nombreuses manières de truquer un match. Une des plus populaires consiste à parier sur le nombre total de buts. Si les bookmakers fixent le point de bascule à 2,5 (au-dessus ou en dessous, over ou under) et qu’un escroc parie sur un score supérieur (over), il demandera aux joueurs qu’il a corrompus de faire en sorte qu’au moins trois buts soient marqués.

Le syndicat en cause opérait sur le marché des paris en cours, qui permet aux parieurs de placer de l’argent en cours de match. Au début du match de Sharjah, 188Bet, un des plus gros sites en ligne de bookmakers, commença à enregistrer un nombre élevé de paris over.

Au cours des 90 minutes au cours desquelles le Koweit et la Jordanie pouvaient marquer, 188Bet évaluait à 50% la probabilité que trois buts ou plus soient marqués. Au bout de 18 minutes de jeu sans but, il évaluait désormais cette probabilité à 53%, alors qu’il ne restait plus que 72 minutes pour marquer les mêmes trois buts. Pourquoi?

Les bookmakers de 188Bet avaient déplacé leur curseur en réaction au nombre imposant de parieurs. Le but du bookmaker est de le faire de manière à se retrouver à l’équilibre entre les deux tendances pour réduire son exposition.

Un bookmaker sait bien qu’il se retrouve grandement exposé quand il reçoit de nombreux paris illogiques. Il sait alors que le match est arrangé, ce dont les agents de 188Bet eurent sans doute parfaitement conscience quand ils calculaient les cotes pendants le match de Sharjah.

Pénalty arrêté puis retiré

A la 38e minute, l’arbitre siffla un autre penalty. Celui-là avait l’air légitime, car un défenseur koweitien venait de tacler un attaquant jordanien dans la surface. Le gardien de but du Koweit arrêta le tir, mais l'arbitre assistant leva son drapeau pour signaler un mouvement anticipé du gardien et déclara que l’équipe jordanienne devait retirer le penalty. La seconde tentative fut la bonne.

A la mi-temps, les deux équipes se séparaient donc sur un score de 1-1. Alors qu’il ne restait plus que 45 minutes à jouer, tout ce dont le syndicat avait besoin pour remporter ses paris était qu’un nouveau but soit marqué.

C’est alors que quelque chose se produisit. Les investigateurs de la Fifa aperçurent l’agent des Emirats grimper les escaliers de la tribune VIP et s'entretenir avec les deux escrocs singapouriens. Comme la Fifa allait le découvrir plus tard, l’arbitre du match avait été averti que le match était placé sous observation. Tandis que les joueurs regagnaient le terrain, les deux Singapouriens quittaient le stade.

Au milieu de la deuxième mi-temps, le score était toujours de 1-1. Soudain, à la 71e minute, la tendance des paris s’inversa. Le syndicat accumulait à présent les paris de l’autre côté, tentant de compenser ses précédents paris. Le trucage du match était un échec.

Le match se termina sur un score nul de 1-1. Selon les communications interceptées par les équipes de la Fifa à Singapour, la mafia venait de perdre environ 500.000 dollars sur le match de Sharjah.

C’était la première fois que l'instance menait une opération anti-trucage en direct. Les escrocs asiatiques et européens avaient opéré en toute liberté pendant une bonne décennie. Tout était en train de changer.

Traduit par Antoine Bourguilleau

Cet article est extrait du livre The Big Fix: The Hunt for the Match-Fixers Bringing Down Soccer de Brett Forrest, publié chez William Morrow. Les intertitres sont de la rédaction de Slate.fr.

 

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