Mondial 2014 / Sports

Les dribbleurs brésiliens, enfants d’esclaves aux semelles de vent

Temps de lecture : 3 min

Olivier Guez, auteur de l'«Eloge de l'esquive», est peut-être blanc de peau, mais son Brésil lui fait comme une ombre portée dont il n’est pas prêt de se remettre.

Robinho fête son but face aux Pays-Bas avec ses coéquipiers lors de Brésil-Pays-Bas à la Coupe du monde 2010 le 2 juillet à Port Elizabeth, REUTERS/Jerry Lampen
Robinho fête son but face aux Pays-Bas avec ses coéquipiers lors de Brésil-Pays-Bas à la Coupe du monde 2010 le 2 juillet à Port Elizabeth, REUTERS/Jerry Lampen

Il y a des livres qu’on voudrait lire à l’envers, histoire de se remettre au début du récit, et remettre ça plein pot. «Les dribbleurs flamboyants sont des descendants d’esclaves», écrit Olivier Guez dans son Eloge de l’esquive.

C’est assez dire que le football, au Brésil comme ailleurs, joue une partie sublime de cache-cache avec la société qui le voit grandir. C’est ainsi que les artistes brésiliens se donnèrent corps et âme au jeu, en réaction à tout ce qui se bricolait d’infâme dans le dernier empire esclavagiste. C’est ainsi que Blaise Cendras découvrait sensualité et musique nègre, dans les ambiances mélangées des années 20 et 30.

A Paris, la copine des surréalistes, Nancy Cunard, accélérait la révolution noire. Au Brésil, trente ans à peine après l’abolition de l’esclavage, il était peut-être grand temps de montrer à la face du monde, sur les terrains de foot, que noirs et mulâtres avaient dans les pieds, ce que les Européens n’auraient jamais: le diable au corps.

Brasil, pays d’esclaves. Folie furieuse du commerce du «bois d’ébène» venu du Soudan et d’Angola.

Brasil nous dit Olivier Guez, société hybride où le football va très vite devenir l’échappatoire de luxe pour le noir, livré à lui-même:

«En 1800, la moitié de la population est esclave. Un observateur note que Rio présente en 1830 la plus forte concentration urbaine d’esclave au monde depuis la chute de l’empire Romain. Une famille bourgeoise possède une vingtaine de larbins, les plus grandes fazendas de café en compte jusqu’à mille.»

C’est sur ce terrain de souffrance, et en même temps de prise de conscience identitaire, de musique, de sexe, de ruse et de violence, que les premiers artistes de la balle débarquent dans le grand concert mondial. Vous avez le kick and rush? Accrochez-vous au bastingage, nous vous offrons le jogo bonito (le beau jeu ) semblent répondre en chœur les premiers braqueurs fous des défenses.

On pose le livre.
On le regarde comme si le cœur battant du Brésil vivait entre
ses pages

On pense bien sûr à ce fameux David Friedenreich, vedette de 1925, et du début du professionnalisme. Les yeux verts du père. Les cheveux crépus de la mère, qu’il fallait bien lisser, avant de pénétrer sur le terrain, au risque de se pointer en retard au moment du coup d’envoi.

Olivier Guez est peut-être blanc de peau, mais son Brasil lui fait comme une ombre portée dont il n’est pas prêt de se remettre. Puisque «les esclaves libérés sont livrés à eux-mêmes, abandonnés à leur triste sort par la première République, par les barons de São Paulo (café) et du Minas (élevage), piliers du régime "café au lait", imprégnés de préjugés eugénistes et racistes», il faudra ruser, et ruser encore.

«Le dribleur est le malandro du football.» Oui, moitié voyou, moitié dandy. Roublard. Détrousseur des filles et des lois:

«Le malandro et le dribbleur sont des joueurs. Ils flirtent avec le hors-jeu et la ligne de touche, dansent sur un fil, à la lisière, le poteau de corner ou la favela. Ils doivent tromper leurs adversaires pour passer. Le mouvement inattendu, la fausse piste, la feinte de corps, l’entrechat ; Ronaldinho et Garrincha. Les acrobaties de Robinho, un soir de Brésil-Equateur au Maracana en 2007, quasi indescriptibles, interdites au commun des mortels, à la physique humaine, pure magie noire. Les feuilles mortes de Didi et de Juninho; le ballon flotte, prend de la vitesse, change de trajectoire [...] Le malandro et le dribbleur peuvent aussi se duper eux-mêmes, se laisser happer par leurs mauvais penchants, l’alcool, le sexe, la drogue, l’argent; Ronaldinho en boite à Paris, à Barcelone et à Milan, partout où il a joué ; Adriano réfugié à l’infirmerie de l’Inter de Milan pour cuver ses cuites. Socrates, fume boit et meurt à 57 ans. Garrincha, Garrincha. Au football comme dans la vie, le malandro doit maîtriser l’art de l’esquive.»

Eloge de l’esquive. On pose le livre –la superbe dirait le chanteur et musicien Biolay, fou de foot.

On le regarde comme si le cœur battant du Brésil vivait entre ses pages. Folie, dignité, sensualité, révolte, honneur, samba et cachaça mêlées. On se dit aussi que le jeune attaquant Neymar a tout intérêt à affuter ses magiques pedalada...

Eloge de l'esquive

d'Olivier Guez | Grasset

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Pierre-Louis Basse Journaliste et écrivain

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